"Nous sommes peut-être à vos yeux bêtes, sales et méchants"

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le 11 Sep 2013
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Quand Laïd ouvre la porte du local de l'association, une délicieuse odeur de légumes s'en échappe. Dans la cuisine, cinq hommes coupent des aubergines et des courgettes. Ils font tous partie de l'association Les nomades célestes, un lieu d'accueil de jour pour des personnes souffrant de troubles psychiatriques et ayant connu la rue. Ce site fondé par des psychiatres développe une approche communautaire basée sur l'implication directe des adhérents. Le soir, ces derniers rejoignent d'autres lieux d'hébergement. Pour Laïd, c'est l'Armée du salut près de Félix-Pyat depuis 7 mois. Avant, il a connu la rue mais n'est guère bavard sur cette période : "J'ai galéré un peu partout pendant deux ans". Laïd a intégré l'association depuis un an. Il en est devenu le porte-parole.

Il connaît bien Ali, l'homme interpellé à la suite du meurtre de Jérémie sur la Canebière le 9 août. "Tous les matins, je prends le café là où il vit, un foyer d'accueil un peu plus loin". Depuis la mi-août, il ne l'a pas revu. "Il est terré chez lui" ​au Marabout, une autre structure d'hébergement communautaire. Pendant plusieurs jours, il a été désigné par plusieurs medias et quelques personnalités politiques comme le meurtrier d'un jeune étudiant sans la moindre précaution quant à son identité, voire même sans respect du principe de la présomption d'innocence et ce, malgré les réserves exprimées par le procureur. Puis l'enquête a changé de direction et les médias aussi.

Si les cinq hommes s'affairent en cuisine avec de grands couteaux à la main, c'est pour le repas prévu ce jeudi au kiosque en haut de la Canebière. "Demain, on va parler aux gens", explique Laïd à un autre adhérent de l'association. Ce jeudi, eux qui sont plutôt discrets, évitant le regard des gens, ont décidé de s'exprimer publiquement pour alerter l'opinion publique sur les répercussions qu'a eu pour eux ce fait divers et la stigmatisation des personnes souffrant de troubles psychiatriques.

Coupable tout trouvé

La maladie mentale du principal suspect est dévoilée dès le lendemain du meurtre, alors que la police n'a qu'une image de vidéo-surveillance où on le voit s'enfuir en courant. Tout va vite, trop vite. Le lundi 12, La Provence titre "Jérémie victime d'un coup de folie", suivi quelques jours après d'une enquête intitulée "4000 malades mentaux dans la rue". Le Figaro fonce également, donnant même les nom et prénom du suspect. "Heureusement ils ont écorché le nom", jette, amer, un des salariés à cette évocation. Ils ne sont pas les seuls à se lancer à toute allure sur cette piste. "Patrick Mennucci, maire du secteur, a désigné notre structure explicitement", explique un salarié de l'association. Le maire de secteur proteste régulièrement contre la concentration de structures d'accueil dans le centre-ville. Le Front national récupère l'affaire et appelle à manifester. Le nom d'Ali tourne. Quelques heures après, les locaux de l'association sont tagués avec des inscriptions telles que "Ali, on va t'égorger", "Assassins" ou encore "Melons dehors". Dans cette même période d'extrême tension, les résidents ont eu à subir jets de pierre et intimidations physiques.

Lorsque l'enquête a commencé à évoquer d'autres pistes, écartant la responsabilité du suspect initial,  la presse n'a pas rectifié le tir avec la même ampleur qu'elle avait mis à les désigner. Pour dénoncer ce déséquilibre, qui accentue la stigmatisation à leur égard, Les nomades célestes a décidé d'agir en prenant la parole. Ce meurtre les a tous atteints. "Quand la police me contrôle je sors de suite le papier de mon psychiatre qui signale que je souffre d'une maladie mentale et j'appelle mon médecin". Laïd poursuit : 

Les premiers jours, je me suis caché car j'avais peur qu'ils viennent me choper, ou qu'ils s'en prennent à l'un d'entre nous.

Ils décrivent tous leur camarade comme un homme discret et jamais violent. "Je connais Ali depuis 7 ans, confie Salim, un autre adhérent de l'association, il n'a jamais été agressif et il ne parle pas beaucoup". Depuis, il se fait encore plus discret. "Ce qu'ils lui ont fait vivre, c'est extrême, ajoute Youssef, l'autre porte-parole de l'association. Il a peut être vu quelque chose qui l'a traumatisé, ils l'ont récupéré en état de choc".  Mais lui va plus loin dans sa réflexion sur le sujet, ce cas ne serait pas isolé : "C'est comme du racisme. Les faits-divers alimentent les préjugés et quand une communauté est soupçonnée, elle souffre toute entière". Il attribue cela à "une forme d'exaltation, une course à l'information et à un manque de prise de conscience". Il a beaucoup réfléchi au sujet ces derniers temps. Pour lui, "c'est l'univers des usagers de la psychiatrie qu'on a visé dans cette affaire".

Le regard d'une société sur la maladie

Dans leur texte, ils écrivent qu'il est urgent de rétablir "la vérité afin qu'Ali retrouve sa dignité". Depuis 2005, l'association, qui s'inscrit dans le cadre d'un programme expérimental intitulé "Un chez-soi d'abord", vise à sortir de la rue – par le logement – ces personnes souffrant de maladies mentales. Le traitement médiatique et politique de l'événement a ruiné en quelques jours le travail mené pendant des années pour lutter contre les préjugés et créer du lien avec le quartier. "Tout d'un coup, alors que nous avions des bonnes relations de voisinage, on ne nous dit plus bonjour dans la rue", témoigne un employé. Salim, quant à lui, craint le regard des autres sur sa maladie :

J'ai honte de dire que je suis schizophrène. Peu de gens connaissent vraiment cette maladie. En fait, on a juste peur.

Autour d'un café, dans la petite cour attenante à la cuisine, ils évoquent, non sans une certaine pudeur, leur rapport au reste de la population et la dureté des jugements dont ils sont victimes. "Nous sommes là pour lutter contre les préjugés à notre encontre, ont-ils écrit collectivement. Nous revendiquons le respect et la dignité, qui doit être accordé à n'importe quel citoyen, et ce, indépendamment de sa condition sociale et de vie". Pour la première fois, ils sortent du silence et donnent leur point de vue dans un texte collectif qui sera lu publiquement jeudi : "Nous sommes peut-être à vos yeux, bêtes, sales et méchants. Ce n'est pas une raison pour nous faire assumer la responsabilité de l'insécurité".

Le travail de la structure auto-gérée, financée par l'Agence régionale de santé, n'est pas remis en cause dans son utilité publique. Pour autant quelque chose semble s'être brisé. "On travaille beaucoup sur la représentation extérieure, explique un salarié. Ce mois d'août a détruit des années de travail". Si le traumatisme collectif est fort, ils en parlent et crèvent l'abcès tous ensemble. On n'ose imaginer le traumatisme d'Ali, interpellé et jeté sur le devant de la scène médiatique. Salim le rappelle : "Personne ne sait comme on souffre dedans".

 

>> Le texte lu aujourd'hui

 

 

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Commentaires

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  1. Céhère Céhère

    Merci Marsactu de vous faire l’écho de cette action.

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  2. ALAIN PERSIA ALAIN PERSIA

    Merci Marsactu pour ces témoignages bouleversants .
    C’est à travers cet article la preuve de ce que dénonce depuis des mois : il est dangereux de s’appuyer sur la vidéo surveillance à tout propos pour faire croire à la population marseillaise que la sécurité va être garantie et les coupables de délits arrêtés.
    Il me revient effectivement en mémoire les propos de MENNUCCI concernant cette association et l’odieuse mise en scène d’une cérémonie à la mémoire de la pauvre victime le lendemain de l’agression.
    Que nos politiciens marseillais sachent que rien ne remplacera les ilôtiers à la condition que la hiérarchie leur donne les moyens d’agir.

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  3. Nicolas Nicolas

    Merci pour cet article rare et précieux. Pourriez-vous profiter du fait que le sujet soit abordé en ce moment pour revenir en détail sur l’action des pouvoirs publics sur les SDF atteints de maladies mentales et les chiffres avancés par La Provence ?

    Bonne continuation.

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  4. Dalila 13 Dalila 13

    Merci mille fois de leur donner la parole !

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  5. Simon L Simon L

    Bel article … je conseille a Ali et ses amis de déposer une plainte contre ces journaux. La Provence pour commencer, le Figaro … La diffamation existe dans le droit de la presse, ils ont de très forte chance de gagner. Ce serait un exemple et les dommages et intérêts aideraient leur association , Ne pas lâcher.

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  6. Marseillais indigné Marseillais indigné

    Bravo pour cet article rempli d’humanité

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