Marche des cobayes : “Il faut que ce soit à l’industriel de prouver l’innocuité du produit”

Interview
Jean-Marie Leforestier
30 Avr 2018 1

Ce mardi 1er mai va s'élancer à Fos-sur-Mer la marche des cobayes, ou marche "vérité et justice pour la santé environnement". Ce périple de 1200 kilomètres conduira des militants associatifs jusqu'à Paris à la fin du mois de juin. Le parcours fera étape dans plusieurs villes du département toute cette semaine [voir notre carte interactive]. Nous en avons interrogé avec un de ses coordinateurs locaux, Sébastien Barles, militant Europe écologie-les Verts et ancien conseiller municipal de Marseille.

Sébastien Barles, militant écologiste et ancien conseiller municipal de Marseille

Sébastien Barles, militant écologiste et ancien conseiller municipal de Marseille

D’où est venue l’idée de cette marche ?

C’est la présidente de l’Association française des malades de la thyroïde qui en a parlé la première au moment d’un rassemblement pour les malades du Lévothyrox. D’un échange entre Michèle Rivasi et cette femme est née l’idée d’une grande marche blanche. Il faut casser l’isolement des victimes qui affrontent toutes le même phénomène : une capture scientifique de la part des lobbys des grands industriels, une capture réglementaire. On a toujours le même processus et on a des victimes qui doivent prouver les liens de causalité entre le facteur d’exposition et la pathologie dont ils souffrent. Donc on s’est dit qu’on allait tester cette idée de marche. On a réuni les associations de victimes des pesticides, des accidents médicamenteux, des derniers scandales alimentaires qui ont validé l’idée et puis on a avancé sur les revendications. On demande la reconnaissance des victimes, pas seulement pour être indemnisés individuellement mais que l’État soit aussi reconnu responsable. C’est pour ça que l’on porte la notion de “crime industriel” qui existe aussi en Italie avec inversion de la charge de la preuve et l’obligation pour l’industriel de prouver l’innocuité du produit. Et on veut aussi construire un conseil scientifique avec un carnet de revendication pour renforcer l’indépendance de l’expertise.

Sur cette question de la charge de la preuve, prenons deux étapes de votre parcours : Fos-sur-Mer et Cabriès. Entre la situation des riverains des lignes à très haute tension de Cabriès et l’exposition aux particules ultra-fines à Fos, on n’est pas au même niveau de connaissance scientifique…

Pour Cabriès par exemple, cela voudrait dire que c’est à l’industriel de prouver qu’il n’y a aucun danger de construire à proximité. C’est ça l’inversion de la charge de la preuve, ce n’est pas reconnaître a priori les victimes. C’est juste que le lien de causalité n’est plus à prouver par les victimes. Sur les victimes de l’amiante, aujourd’hui on sait décrire précisément la pathologie et le lien avec la molécule à laquelle ils ont été exposés. Ce qui est problématique, c’est le délai de trente ans entre les deux, qui rend le crime parfait. Là, en l’occurrence, ça permettrait dès le départ d’interdire le produit et d’éviter l’exposition et de responsabiliser les industriels et les autorités publiques qui souvent démissionnent face aux industriels.

Concernant Fos, l’étude Epseal a déclenché une réaction forte de l’État qui entend montrer son action sur le dossier. Cela veut dire qu’il y a une prise de conscience ?

Ce qui est fou, c’est qu’on soit obligé de passer par une alerte de ce type et qu’on passe toujours par une phase de déni. Au début, l’étude a été très mal reçue : on est toujours dans une phase de déconstruction de l’alerte, on dit qu’on ne connaît pas la méthode alors que ça se pratique de longue date aux États-Unis. L’Etat agit un peu parce qu’il est contraint. La pression citoyenne permet de faire bouger les lignes et c’est tant mieux mais on sent que ça évolue très très doucement chez les autorités publiques. Le facteur environnemental reste totalement ignoré.

Justement, pourquoi avoir choisi de commencer à Fos cette marche nationale ?

Partir de Fos, ça s’est imposé, ça n’a pas fait de débat. Cela nous paraît être la zone symboliquement la plus représentative avec justement ces études qui nous offrent une base…

Il y a de multiples arrêts dans le département pendant quatre jours. Un des plus surprenants est celui que vous comptez faire devant le Vélodrome face à un terrain de foot en gazon synthétique.

On va parler des billes noires des gazons synthétiques. Il y a eu des sujets médiatiques, de So Foot notamment. Ça bouge un peu en région parisienne mais pas ici. Certaines collectivités ont voté des demandes de moratoire sur le sujet, en Essonne notamment. Certaines prônent même le modèle néerlandais qui utilise un dérivé du liège à la place.

Pourquoi lancer cette marche maintenant ? Parce que la prise de conscience des dangers des pollutions s’accroît ?

Il y a une prise de conscience plus forte. Il y a des convergences qui se font et le film de Pézerat Les sentinelles montre bien ça en compilant les témoignages qui illustrent la variété des victimes. Il lie des agriculteurs qui étaient dans des exploitations intensives et des syndicalistes CGT qui ont combattu les maladies professionnelles. Les lignes bougent. On travaille par exemple avec la CGT Arkema qui nous prenaient pour des babas cool au départ. On leur montre bien qu’on est sensibilisés au démantèlement des instances de contrôle avec la fusion des instances représentatives du personnel qui va faire que les questions d’hygiène et de sécurité qui avaient une commission spécifique vont se retrouver noyées au milieu de l’ensemble des sujets sociaux d’une entreprise. Et à la fin, l’idée, c’est de bouger la société civile européenne en répliquant cette marche au niveau européen l’année prochaine pour être reçu par le commissaire à la santé et faire changer les choses à cet échelon où se regroupent les principales instances de régulation.

L’année prochaine sera aussi une année de renouvellement des instances européennes. Michèle Rivasi est très impliquée dans cette démarche, vous êtes vous-mêmes son assistant parlementaire. N’avez-vous pas peur qu’on vous reproche un coup électoral ?

Michèle Rivasi, et moi avec elle, cela fait des années qu’on se bat auprès des victimes. Bien sûr, elle était au milieu mais l’idée part surtout des associations de victimes. Ce n’est pas une campagne, c’est porté par des associations, les partis ne sont pas intégrés dans le projet. En revanche, on a fait signer l’appel en soutien à la marche par des personnalités, qui montre le pluralisme de la démarche : ce n’est pas qu’Europe écologie-les Verts, ça va d’Olivier Besancenot à Corinne Lepage [avocate en droit de l’environnement et ancienne ministre du gouvernement Juppé, ndlr] ! Et en guise d’exemple, c’est le maire de Fos René Raimondi [divers gauche, ndlr] qui devrait ouvrir la marche.

Vous parliez du dialogue avec CGT. C’est vrai avec Alteo ou dans la pétrochimie ?

On sera à Mange-Garri dimanche et après, on passera à Gardanne à côté de l’usine. On a essayé d’avoir des syndicalistes mais ça a été très compliqué. On a certaines unions locales de Solidaires qui signent mais par exemple pas la fédération chimie du fait de la question des boues rouges. Sur Fos, on voulait inviter des syndicalistes pour parler santé et travail. Le premier mai, ça s’imposait mais c’était difficile avec les syndicalistes locaux parce qu’il y a toujours la question – qui se comprend – liée au maintien du travail.

On a parlé de l’échelon national, de la régulation européenne. Mais que peuvent faire les collectivités locales ?

On veut solliciter les élus locaux sur le parcours pour leur faire signer la charte du réseau environnement santé et leur faire signer un engagement sur une démarche de qualité bio, locale et sans perturbateurs, sans nitrites, au niveau de la restauration scolaire. C’est ça qu’ils peuvent entendre car il y a souvent une pression des parents d’élèves.

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