[Mal au centre] Marignane et son cœur de ville mort-vivant

Reportage
le 27 Août 2018
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Concurrence des centres commerciaux, rideaux baissés, immeubles délabrés ? Le centre-ville de Marseille n'est pas le seul à souffrir de ces maux. Cet été, Marsactu documente ce phénomène national dans les villes de la métropole. À Marignane, le cœur de ville confine au champ de ruines. Depuis des lustres, la municipalité tente avec peine de le reconstruire.

Une grande affiche annonce le démarrage des travaux en 2018.

Une grande affiche annonce le démarrage des travaux en 2018.

Ce n’est pas une formule mais une réalité ancienne. À Marignane, l’extérieur vit alors que tout est mort à l’intérieur. Les affiches municipales ont beau vanter “la reconquête du cœur de ville”, le spectacle est saisissant dès que l’on quitte les cours, rues et boulevards qui ceinturent le centre ancien. Des venelles moyenâgeuses aux fenêtres et portes aveugles, des pans entiers de la vieille ville sont interdits d’accès par des barrières métalliques fixées aux façades. Des immeubles de belle facture dont ne subsistent que quatre murs… Le centre-ville de Marignane est un zombie, il paraît vivant mais l’intérieur menace ruine.

Quelques exemples de l’état d’abandon du bâti moyenâgeux.

Cette situation unique en France est le résultat de décennies d’abandon. Le maire historique Laurens Deleuil a longtemps laissé dépérir le centre ancien, achetant au coup par coup des îlots entiers et relogeant les habitants ailleurs dans la commune. “Il a présenté un vaste plan de démolition et reconstruction à la fin de son dernier mandat mais il a été mis en minorité par sa propre majorité, avance une source municipale. Ensuite Daniel Simonpiéri [maire FN, MNR puis divers droite, NDLR] n’a pas réussi à obtenir le soutien des collectivités locales du fait de son étiquette politique.”

Le directeur de la communication qui a traversé les différentes époques, Muriel Sabatini n’a pas en souvenir les raisons de ce lent dépérissement : “Je ne sais plus quel était le projet exact de Laurens Deleuil. Il a été question d’un village artisanal en cœur de ville mais je ne sais plus quel maire le portait. Ce qui est sûr est qu’il fallait déloger des propriétaires qui n’étaient pas tous d’accord et le contestaient devant les tribunaux. Il fallait ensuite les reloger alors que le parc immobilier était réduit. Tout cela a coûté très cher et a pris du temps”.

Projet de “reconquête”

Après 40 ans d’attente, il faut donc attendre 2008, et l’installation du divers droite Éric Le Dissès pour qu’un début de solution s’amorce. En 2012, l’intégration de Marignane à un “programme national de rénovation des quartiers anciens dégradé”s valide le projet de “reconquête” financé à hauteur de 67,2 millions d’euros par les collectivités locales, les bailleurs et l’État. Le but est de reconstruire 285 logements dans un périmètre qui en comptait 346.

Depuis lors, les choses ont lentement commencé à bouger. Même si le mouvement se concentre toujours sur la ceinture extérieure. En 2015, le cours Mirabeau s’est transformé en un mail piéton qui offre une esplanade à la mairie. Des parkings gratuits sont censés faciliter l’accès aux commerces. La ville s’est même dotée d’un musée dédié à Raimu en 2015.

Plan du projet urbain du centre ancien après travaux. L’allée de platanes correspond au cours Mirabeau. (source Ville de Marignane).

Dernier élément de ces aménagements de couronne inscrits dans le programme de “reconquête” : la dernière section de l’avenue Jean-Jaurès entre en travaux à l’automne pour une livraison “avant les élections de 2020”, sourit Raphaël Pillet, un des techniciens qui participent au marché remporté par l’agence Città.

Dans une seconde phase, plus délicate, les travaux se poursuivront dans le cœur du centre ancien. “Nous allons reprendre les réseaux souterrains avant la réhabilitation du bâti et nous interviendrons sur l’espace public une fois celui-ci réhabilité, explique le technicien en charge de la voirie et des réseaux. Mais, dès les premières visites sur le terrain, la question de la fragilité de certains édifices s’est posée. Avec de vraies questions de sécurité pour nos équipes“. Car le centre ancien en est là : ce bâti est précieux en ce qu’il témoigne de l’histoire pluriséculaire de la ville. Ouverts aux intempéries, il est aussi fragile. Agir sans détruire devient alors coûteux. Une première opération est en cours derrière la mairie avec dix logements sociaux portés par 13 Habitat et une petite opération privée. Mais les choses avancent lentement.

L’avenue Jean-Jaurès doit être rénovée dès cette automne avec , à la clef, la coupe de certains platanes.

Contrôle des architectes des bâtiments de France

De par son ampleur et sa nature inédite à l’échelle nationale, le projet marignanais est suivi de près par les services de l’État et ceux des architectes des bâtiments de France (ABF) en particulier. “Nous sommes dans le double périmètre du château de Marignane [derrière l’actuelle mairie, NDLR] et de l’église Saint-Nicolas actuellement en travaux, reprend Muriel Sabatini. Nous sommes donc très suivis par l’ABF mais aussi par les archéologues qui sont longuement intervenus dans des chantiers de fouilles préventives. Ils sont très minutieux et cela explique aussi la lenteur de l’avancée du projet”.

Le puzzle en 3D mis à jour par l’archéologie préventive

À partir de 2009 et la mise en place du premier périmètre de sauvegarde du centre ancien, l’Institut national de recherche en archéologie préventive (Inrap) commence ces interventions sur le bâti. En décroûtant les façades, les archéologues mettent à jour les différentes époques de construction, du Moyen Âge à l’époque moderne, en se basant notamment sur la taille des issues et les différents éléments stylistiques. L’absence d’occupation et la propriété publique d’une large part du centre ancien a facilité le travail des scientifiques.

Malgré les préventions des services du ministère de la culture, la démolition d’une partie du bâti est devenue impérative. Notamment pour reconstruire des places là où la ville ancienne offraient des ruelles étroites et sombres.

“Nous avons déjà démoli des bâtiments sur la place de la cité, derrière la mairie où [le bailleur social] 13 Habitat doit livrer un bâtiment avec dix logements sociaux, expose Juliette Sénevat, cheffe du projet du centre ancien. C’est aussi le cas sur la place de l’Olivier qui, à l’origine n’était pas une place”. Ce nouvel espace est un peu l’îlot témoin du projet du centre ancien. Une grande bâche annonce le début des travaux pour 2018 avec la construction de 110 logements, sept “cellules commerciales” et une école d’arts. Mais le projet annoncé a déjà du retard.

La place de l’Olivier est censée être l’îlot témoin du projet de rénovation.

À la recherche de partenaires privés

L’îlot fait partie des importantes propriétés municipales acquises au fil des mandatures. L’opération a été confiée à l’AREA, société d’aménagement liée à la région. Mais la stratégie n’est pas encore arrêtée, notamment le choix entre la démolition/reconstruction et la réhabilitation. “Nous avons fait un appel à manifestation d’intérêts auprès de promoteurs privés et ils ont été nombreux à répondre“, se félicite la cheffe de projet. Mais, là encore, il faudra convaincre les architectes des bâtiments de France de la nécessité de la démolition.

En revanche, l’implantation de nouveaux logements sociaux à cet endroit semble écartée, même si Marignane est loin des 25% de logements sociaux imposés par la loi. “Aujourd’hui, le centre-ville est le quartier de la ville où les revenus par foyer sont les plus bas, poursuit Juliette Sénevat. Nous avons choisi d’implanter ces logements sociaux toujours dans le périmètre du projet mais en dehors du centre ancien. Notre défi est aussi d’attirer au cœur de Marignane une nouvelle population qui fait le choix de vivre dans ce type d’habitat”.

Opération compliquée

Un commerce en déclin

Avec 20 % de vacance pour 140 commerces actifs en cœur de ville, Marignane affiche clairement des statistiques de déclin commercial. “Même avec beaucoup de locaux vides, c’est compliqué de déclencher des installations, analyse Sébastien Favier, “manager” de centre-ville à la mairie. Un commerçant veut tout de suite la surface adéquate et dépenser le moins possible à son arrivée. Par exemple, nous n’avons aucun local équipé en centre-ville pour de la restauration alors que la demande existe”. Pour le jeune homme, le vrai déclencheur sera le chantier du centre ancien : “voir les grues au dessus de la ville sera un vrai signal pour l’attractivité. Mais il faut des commerces qui joue le jeu de la modernité, qui vont chercher les clients avec les réseaux sociaux, avec une offre de niche sinon la concurrence des centres commerciaux et trop forte”.

Le centre-ville en est à sa troisième opération programmée d’amélioration de l’habitat (OPAH). Ce dispositif permet de subventionner largement les propriétaires occupants avec des subventions prenant en charge une large part des coûts de rénovation. “C’est une opération compliquée, reconnaît Juliette Sénevat. Le dernier opérateur n’a atteint que 30 à 40 % des objectifs. C’est très compliqué d’attirer des opérateurs privés à investir sur des bâtiments parfois vides depuis 15 ans”. L’opération est tout aussi complexe quand les logements sont encore occupés, mais insalubres.

Si le centre ancien ne compte guère plus de 40 logements occupés, le quartier qui le jouxte au Sud est resté populaire “avec de vraies situations d’indignité difficiles à traiter”, reconnaît la fonctionnaire. Selon elle, des dossiers de marchands de sommeil ont atterri sur le bureau du procureur sans suite connue. Là comme ailleurs, la question des moyens dédiés à la lutte contre l’insalubrité pose question.

Cette réalité, les intervenantes de l’Association services médiation (ASM) la connaissent bien. Elles reçoivent régulièrement des propriétaires et des locataires du centre ancien, notamment pour des demandes de logements sociaux. “Vous avez sur Marignane une importante communauté turque et kurde, implantée de longue date, explique Sophie-Caroline Rochette, chargée de projets au sein de l’association. Beaucoup d’entre eux arrivent ici pour travailler dans le bâtiment. Certains sont sans-papiers, d’autres réfugiés. Ils vivent à six ou sept en sous-location chez un compatriote. Leur situation relève du logement indigne mais ils ne peuvent pas ou ne veulent pas se plaindre”.

Tourner le dos au centre

En 2014, une étude remise à l’Agence nationale de la rénovation urbaine sur trois villes concernées par la rénovation des quartiers anciens insiste en termes techniques sur l’effet d’entre-soi induit par la dégradation de l’habitat : “Le déclassement de certains secteurs du centre ancien de Marignane est indexé sur un processus de développement communautaire qui contribue au fait que nombre d’habitants lui “tournent le dos””.

Cache-misère municipal.

Cette logique de “repoussoir” peut être mise en regard de l’histoire politique de Marignane. Cité dortoir qui a démesurément grossi à partir des années 60, les électeurs placent régulièrement les candidats d’extrême droite en tête de leurs suffrages. Une tendance politique qui va souvent de pair avec un éloignement des services comme l’avait souligné le politiste Joël Gombin dans une chronique paru sur Marsactu (lire l’article).

Ville sans limite où les lotissements se succèdent de Saint-Victoret à Gignac dans une plaine résidentielle unique, le centre de Marignane n’est attractif pour aucun de ses habitants. “On est la ville qui compte le plus de centres commerciaux accessibles en quelques minutes : Leclerc ici, Carrefour à Vitrolles ou Châteauneuf et Plan-de-Campagne, explique Isabelle Barjot, stagiaire au sein de l’association Médiation services, installée dans la principale rue commerçante. Marignanaise elle-même, elle reconnaît ne jamais venir dans le centre en dehors de ses heures de bureau. Loin des yeux, loin du cœur, les Marignanais se soucient peu de voir renaître un centre-ville qui n’a jamais vraiment été un centre pour eux.

Actualisation le 27 août à 12 h 22 : ajout de la mention de l’opération de 13 Habitat.

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  1. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Le gouvernement a annoncé au début de l’année 2018 un plan “Action Coeur de Ville” destiné à soutenir la revitalisation du centre de 222 villes petites et moyennes. Pour être éligibles, celles-ci ne devaient pas… faire partie d’une métropole. Sic.

    Marignane comme Aubagne sont donc exclues du dispositif. Dans les Bouches-du-Rhône, seules Arles et Tarascon en bénéficieront. Ce critère d’éligibilité est totalement incompréhensible.

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