L’usine de chocolaterie de Saint-Menet s’est arrêtée sans un bruit

Info Marsactu
Rémi Baldy
22 Mar 2019 4

Ancien site historique de Nestlé, l’usine de la Chocolaterie de Provence a cessé sa production en 2016, soit quatre ans après sa reprise par un groupe russe. L’arrêt des machines et le licenciement de près de cinquante salariés se sont fait dans un total anonymat.

Repérable pendant longtemps à l’odeur de chocolat qui s’en dégageait, l’ex-usine de Nestlé à Saint-Menet (11e) n’est désormais qu’une silhouette industrielle vidée de toute substance. Elle entre dans la longue liste des usines marseillaises qui ont cessé leur production. Si dans la plupart des cas, cela s’est fait avec fracas, avec lutte sociale et occupation, ici l’arrêt de l’activité a eu lieu en toute discrétion en 2016.

Une plongée dans les procès-verbaux d’assemblée générale du propriétaire du site Chocolaterie de Provence confirme la fin de la production. En avril dernier, les statuts ont évolué pour définir comme « activité principale » la location à destination de professionnels. Finie la production industrielle. Fini le chocolat. « Au début, nous ne voulions pas l’ébruiter parce que nous ne savions pas si l’arrêt était définitif, mais aujourd’hui c’est évident que nous ne reprendrons plus jamais d’activité industrielle« , raconte Virginie Geoffroy, responsable du site qui assume la discrétion autour de la fin d’une époque. « Ça ne sent plus le chocolat dans tout le quartier donc du monde devait être au courant », commente-t-elle, comme si l’absence d’odeur valait communication. En tout cas, l’activité locative a déjà démarré.

Les salariés licenciés ne se sont pas battus

Le plateau de bureaux s’étend sur 1200m². L’usine en elle-même est en plein démantèlement, elle accueille déjà quelques locataires comme la Brasserie de la Plaine dans des locaux aménagés. Si le nom de Chocolaterie de Provence est encore affiché à l’entrée du bâtiment et sur les silos, l’odeur de chocolat ne se concentre plus que dans la boutique au bout du parking. « Certains clients me demandent si c’est encore Nestlé qui est là », glisse la chocolatière qui s’occupe aussi de la production. Elle se réalise ici de manière artisanale pour alimenter les étagères de cette boutique et de celle située à deux pas du Vieux-Port.

Désormais, ils ne sont plus que quatre salariés, les trois personnes en charge des deux boutiques et la responsable du site. La cinquantaine d’employés qui travaillaient dans l’usine ont été licenciés par vagues entre 2016 et 2017. Eux n’ont plus n’ont pas fait de bruit. Secrétaire général de la CGT Vallée de l’Huveaune, Marc Pietrosino explique « ne pas avoir été prévenu plus que ça » de l’arrêt de la production. « C’était un énième coup dur pour cette usine, les employés étaient fatigués, ils sont partis sans même nous contacter pour se battre », avance le syndicaliste.

Deux reprises en six ans

Avant cela, durant dix ans, l’usine de Saint-Menet a beaucoup fait parler d’elle sur le terrain social. En 2004, Nestlé décide de fermer le site pointant du doigt une productivité insuffisante. Les salariés se battent pour sauver l’outil de travail et trouvent finalement un repreneur en 2006 avec Netcacao. L’odeur de chocolat peut continuer à enrober le quartier. Un court répit puisque l’entreprise passe par la case tribunal de commerce avec une liquidation judiciaire en 2011 et une reprise l’année suivante par les groupes russes Ivory Coast Cacao (ICC) et UEM pour un peu plus de 2 millions d’euros.

Actionnaire d’ICC, Yulia Serykh, arrive au poste de directrice générale et porte un discours ambitieux avec notamment l’objectif d’atteindre 70 salariés (lire notre article). Trois ans plus tard, le nombre d’employés en CDI plafonne à 49, mais l’usine semble être sur la bonne voie. Yulia Serykh explique alors sur notre plateau que 15,5 millions d’euros ont été investis pour rénover le site, combler les pertes et acheter de la matière première. En 2014, le chiffre d’affaires est prometteur avec 7,5 millions d’euros, soit plus du double de l’année précédente.

La dirigeante russe lance une boutique d’usine dont l’inauguration en février 2015 se fait en présence du maire Jean-Claude Gaudin, de la députée LR Valérie Boyer ou encore de l’adjoint à l’économie Didier Parakian. Chez les élus non plus, l’arrêt de la production n’a pas fait réagir. Contactée, la mairie des 11e et 12e arrondissement n’a pas répondu à nos sollicitations. « Je crois qu’ils ne sont pas au courant », nous glisse-t-on.

Une usine « aux dimensions de Nestlé »

« Au début il y a eu beaucoup d’investissements, mais ce n’était pas rentable. L’entreprise a été construite aux dimensions de Nestlé, une petite chocolaterie ne pouvait pas amortir les frais fixes de fonctionnement », expose Virginie Geoffroy, la dernière responsable de site. Celle-ci évoque des coûts « ahurissants » pour la gestion d’un site qui s’étend aujourd’hui sur 4,8 hectares.

Lors du départ de la multinationale une partie du terrain a été cédé, mais l’usine conserve une capacité de production de 35 000 tonnes. La Chocolaterie de Provence ne livrait « que » 2000 tonnes de produits finis en 2014. Trois ans plus tard, le chiffre d’affaires a fondu comme chocolat au soleil et atteint 282 951 euros selon le rapport du commissaire au compte de mars 2018.

La transformation du site est en cours

Désormais le site ne sera plus qu’un décor à des bureaux. « La direction veut conserver le site », répète Virginie Geoffroy en montrant les arbres sur le parking que la direction souhaite absolument préserver « parce que cela fait partie des lieux ». En 1952, Nestlé avait confié le chantier à deux architectes en vue, Fernand Pouillon et René Egger, qui ont signé bon nombre de réalisation de l’après-guerre (lire notre article). Selon la note de la conservation nationale des monuments historiques (CRMH), ce « programme ambitieux a notamment nécessité le détournement du tracé de l’autoroute reliant Marseille à Aubagne, alors en cours de construction« .

La plateforme de bureaux que les deux architectes ont conçu devrait donc connaître une nouvelle vie. En revanche, l’usine elle-même nécessite d’importants travaux de réaménagement. Sa proximité avec Arkema et sa zone de prévention des risques industriels ajoute des contraintes ainsi que sa classification ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement). Une demande de déclassement est en cours. Le chantier devrait lui prendre du temps. Mais comme pour l’arrêt de la production, l’avenir du site ne fait pas grand bruit.

Actualisation le 22 mars à 17h30 : Correction sur la surface du plateaux de bureau qui est de 1200m2 et non 12 000m2, « vendeuse » a été remplacée par « chocolatière » et la Brasserie de la Plaine se trouve dans des locaux aménagés de l’usine et pas dans le plateau de bureaux.

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