L’impossible droit de retrait des enseignants caillassés de Jules-Ferry

Actualité
le 19 Nov 2021
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Depuis le début de la semaine, les enseignants du collège Jules-Ferry, à Saint-Louis (15e) exercent leur droit de retrait après des caillassages réitérés. Un droit syndical qui n'est pas toujours reconnu comme tel par l'administration, en l'absence de "danger grave et imminent".

Des collégiens patientent devant leur établissement fermé après le droit de retrait de leurs enseignants. Photo : B.G.

Des collégiens patientent devant leur établissement fermé après le droit de retrait de leurs enseignants. Photo : B.G.

Sur le portail vert du collège Jules-Ferry (15e), des panneaux aux grandes lettres colorées donnent le ton de la colère des enseignants. “Caillassages, intrusions cagoulées, danger”. Vendredi dernier, un enseignant d’éducation physique et sportive a été la cible d’un caillassage en règle. “C’était une pluie de pierres durant 25 minutes”, explique-t-il, entouré de ses collègues, d’élèves et de leurs parents. Il a aussitôt mis à l’abri sa classe même si un collégien a eu le temps d’en recevoir une dans le dos.

Le même jour, un peu plus tard, des individus cagoulés se sont introduits dans l’établissement, jusqu’à venir narguer la principale derrière sa fenêtre. Ce mercredi encore, le vigile dépêché par le rectorat a été la cible de jets de pierre. Les enseignants tiennent en main les projectiles, des morceaux de moellons qui dépassent largement la paume.

Les morceaux de moellons tirés depuis les hauteurs de la cité. (Photo : BG)

Droit de retrait sans reconnaissance officielle

Cela donne l’impression que ce qu’on vit n’est pas grave.

Un enseignant

Depuis lundi, l’ensemble des personnels de l’établissement exercent leur droit de retrait. Ce droit permet à un salarié de quitter son poste ou de refuser de s’y installer, sans attendre l’accord de leur employeur. “En réalité, nous sommes en grève parce que notre droit de retrait n’a pas été reconnu par la hiérarchie”, explique Séverine, une des enseignantes. En pratique, cette demande de droit de retrait a été faite cinq fois depuis vendredi. Sans que jamais la direction académique estime nécessaire d’y faire suite. Symboliquement, cette absence de prise en compte est mal vécue par les enseignants. “Cela donne l’impression que ce qu’on vit n’est pas grave alors qu’on subit cette situation depuis 15 mois”, regrette une autre prof.

En effet, depuis plus d’un an, le collège est régulièrement la cible d’attaques ciblées depuis les hauteurs de Campagne-Lévêque, la grande cité qui surplombe l’établissement. Cela a commencé par un jet de pierres sur une membre de l’administration, entraînant une blessure qui a nécessité des points de suture. Puis en février dernier, une série d’évènements violents – intrusions, menaces et coups – entraînait un droit de retrait de plusieurs jours. En mars, des jets de pierre interrompaient un cours d’EPS et blessait un enseignant. Durant l’été, le département avait déjà mis en œuvre des travaux dans le cadre de son plan “100% sécurité”.

“En février, notre droit de retrait avait été reconnu par la direction académique”, constate Prisca Grondin, une enseignante d’EPS. Cette reconnaissance se traduit pour les enseignants par un arrêt de travail sans perte de salaire et une reconnaissance du risque subi, ce qui n’est pas le cas lorsqu’ils font grève.

Une procédure très encadrée… et le plus souvent refusée

La procédure du droit de retrait est très encadrée. Elle demande une alerte hiérarchique immédiate, puis la rédaction d’une fiche incident, aussitôt transmise à la direction académique qui réalise une enquête à l’issue de laquelle elle décide des actions immédiates à entreprendre. “La difficulté est que le danger doit être grave et imminent, explique Alain Durante, secrétaire du comité hygiène, sécurité et condition de travail pour le SNES. Or, ces deux critères sont cumulatifs. Je vous prends un exemple : une collègue a reçu une imprimante sur le pied, lancée par un élève qui a pété les plombs. Malgré la gravité de l’acte, il n’y a pas eu de droit de retrait puisque le danger n’était plus imminent et que rien ne pouvait le prévoir”.

En fait, il faudrait rédiger la fiche pendant qu’on se prend les pierres.

Séverine, enseignante

De plus, le droit de retrait est individuel. Toute démarche collective comme celle entreprise par les enseignants de Jules-Ferry n’entraîne donc pas de prise en compte globale. “En clair, dans 95% des cas, les demandes de droit de retrait sont refusées”, reprend le syndicaliste. “En fait, il faudrait rédiger la fiche pendant qu’on se prend les pierres”, abonde Séverine, à ses côtés. Dans le cas précis, le dépôt du droit de retrait s’est fait le lundi alors que les faits reprochés avaient eu lieu deux jours avant.

Deux tables-rondes pour Jules-Ferry

“Cela ne veut pas dire que nous ne prenons pas en compte la situation vécue par nos enseignants, rétorque-t-on du côté du rectorat. Ils ont été reçus dans le cadre d’une table-ronde, ce mercredi et une autre table-ronde doit intervenir lundi“. Surtout, estime-t-on, l’alerte donnée vendredi a donné lieu à des mesures immédiates. “Nous avons tout de suite condamné les plateaux sportifs sur lesquels ont eu lieu les jets de pierre. Dès lors, les cours d’EPS ayant lieu ailleurs et les autres enseignants étant en cours, il n’y a pas de raison de faire jouer le droit d’alerte”. Voilà pour les mesures de court terme.

Des mesures de moyen terme doivent également être mises en œuvre : ainsi en attendant la mise en place de moyens d’alerte électronique, des cornes de brume vont être distribuées dans l’établissement. 35 ont d’ores et déjà été commandées, croit-on savoir dans l’établissement. “C’est une mesure qui peut prêter à sourire, mais elle permet de donner l’alerte même en cas de panne électrique ou informatique”, y ajoute-t-on. Le département a de son côté relancé la réparation de l’alarme anti-intrusion et des caméras de surveillance.

Les terrains de sport sont directement surplombés par la cité et accessibles malgré des barrières renforcées. (Photo BG)

Rehaussement de clôtures et travaux à venir

Le rectorat précise également que l’Éducation nationale n’est pas seule dans la barque : la préfecture de police a dépêché des patrouilles de police, censée intensifier leur ronde. Les médiateurs de l’Addap sont présents aux abords et le département est sollicité pour des actions plus pérennes. Déjà, après les évènements de février, les grillages avaient été rehaussés jusqu’à 2,5 mètres.

“Nous attendons depuis des années une rénovation en profondeur du collège, explique Prisca Grondin. Elle a été ralentie par le Covid, du fait d’une défaillance d’entreprise nous a-t-on dit. Mais ce qu’il faudrait surtout c’est faire un nouveau gymnase entre le quartier et les plateaux sportifs pour éviter qu’on puisse être directement visé“. Le département, responsable des collèges, indique à Marsactu qu’une étude “est lancée pour examiner la possibilité de créer de nouveaux espaces sportifs davantage protégés par les bâtiments existants”. Quant aux travaux structurels, ils ne sont pas encore à l’ordre du jour. En attendant, le collège et les écoles du quartier continueront d’être surplombées par la grande barre de Campagne-Lévêque avec son cortège de problèmes quotidiens.

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Commentaires

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  1. MaxMama13 MaxMama13

    Tout est question de courage. Celui du Rectorat bien planqué à Aix en Provence qui demande aux enseignants – et aux élèves- de monter au front chaque jour? Celui des décérébrés qui jettent des pierres massives, planqués dans leur barre d’immeuble ou jouent aux figurants de clips violents? Plutôt celui des enseignants qui défendent les valeurs de la République dans des établissements sensés être des lieux de savoir et d’émancipation. Coincés entre la hiérarchie et la barbarie ces fonctionnaires devront fonctionner. Bouche cousue, boule au ventre et cornes de brumes pour seuls outils. Jusqu’à la blessure grave ou la mort. On fera une belle déclaration, une cérémonie et circulez y’a rien a voir. Barbarie contre République. Chaque renoncement renforce le sentiment d’impunité d’un côté, le discrédit de l’enseignement de l’autre. Désespérant.

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    • julijo julijo

      et pendant ce temps là….blanquer, ministre, s’offusque pour “iel”
      elle est pas belle la vie ?

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    • Pierre12 Pierre12

      Que voulez vous qu’il fasse blanquer ?
      Aller lui-même empêcher les gens de jeter des pierres, fournir des casques aux enseignants ou leur dire de ne plus travailler…?

      Vous semblez avoir une solution que Blanquer n’a pas, on vous écoute !

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    • ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

      Toujours le commentaire pour faire rire Pierrot.
      Evidemment que non Blanquer ne va pas aller voir les casseurs pour leur enlever les cailloux des mains.
      Il pourrait envoyer un message de soutien aux enseignants, claquer les fesses au Recteur, au Préfet et à votre égérie Martine pour que le dernier rempart de la république à Campagne-Leveque ne cr

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    • ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

      zut fausse manip !
      … ne craque pas. Bref se poser en garant de la Constitution et la République, c’est aussi un peu ça un ministre.
      “et leur dire de ne plus travailler” ah oui fallait bien faire un peu de fonctionnaire-bashing mon Pierrot. Allez donc prendre des coups de caillasse à leur place.

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    • Pierre12 Pierre12

      Ah Martine, ça faisait longtemps.
      Attention, vous vous « braillaissez » 😉

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Blanquer pourrait au moins faire semblant de s’intéresser au sort des enseignants, et peut-être même faire l’effort de les écouter. Tout le monde a constaté qu’il en a fait des tonnes sur le pronom “iel”, bien que ses attributions ministérielles n’incluent pas la police de la langue, mais qu’il est resté parfaitement silencieux quand le Figaro Magazine a insulté les profs, accusés d’endoctriner les élèves quand ils les sensibilisent à la lutte contre le racisme et l’homophobie.

      Chacun a ses priorités : la défense des profs ne fait visiblement pas partie de celles de Blanquer.

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  2. 9zéros 9zéros

    En attendant le rectorat pour sortir un directeur de maternelle de son école ils réagissent très vite… Blanquer, il prends le TGV et viens défendre les enseignants, c’est pas compliqué Pierre.

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    • LN LN

      Et il demande conseil à Darmanin qui dégaine, lui, plus vite que son ombre, prompt au déplacement en cas de souci. Il doit avoir un abonnement SNCF

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    • Pierre12 Pierre12

      Bah oui, il n’y a qu’un collège en France qui a des soucis de ce type, s’il fallait qu’il « prenne son tgv » à chaque jet de pierre, ou agression d’examen, il passerait ses journées dans le train.

      Et puis s’il se déplaçait, vous seriez le premier à dire qu’il récupère le truc politiquement.

      Et enfin, vous croyez que les jeunes qui lancent les pierres vont arrêter de lancer parce que blanquer se déplace ? et les enseignants s’en foutent aussi du soutien de blanquer….mais bon à vous lire, tout est toujours très facile et la faute des politiques en tout genre.

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  3. ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

    Des cornes de brumes, une alarme enfin réparée, un plateau sportif condamné et des tables-rondes au rectorat. On se demande vraiment pourquoi les enseignants de ce collège se plaignent.

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  4. julijo julijo

    La réponse de « pierre12 » est une réaction significative. Réponse directement inspirée du « on en a rien à braire »…. Un peu trop répandu aujourd’hui malheureusement.
    OUI et trois fois OUI : C’EST SON BOULOT (« d’aller empêcher les gens de jeter des pierres … ») de défendre l’école de la république en général. Malheureusement, il n’a pas été formaté pour ça, et l’éducation nationale est en passe de perdre ses majuscules avec un tel bonhomme.
    Enfin, OUI, il y a des solutions – blanquer ne se risque pas à les mettre en pratique, il a autre chose à faire à poursuivre ses réformes minables et une carrière à mener.

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Et dépenser le moins possible d’argent, pour en rendre au budget de l’Etat, comme si tous les établissements scolaires étaient suréquipés en matériel pédagogique et en personnel. Ce sinistre de l’Education nationale aura beaucoup fait, en cinq ans, pour enfoncer l’école publique.

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  5. Brallaisse Brallaisse

    Avant Pierre 12, cela vous chatouillait, ensuite cela vous gratouillait, maintenant cela vous braillaise.Vous avez tous les symptômes de la vassalite aiguë.Mais rassurez vous le virus Vassal est de moins en moins contagieux ,vous allez finir avec une maladie orpheline comme Martine, seule lâchée par ses maires qu’elle n’est plus capable de s’acheter.
    Mais vous avez raison continuez à vous soigner au Marsactu, deux fois par jour après les repas.Vous verrez cela fait le plus grand bien.

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  6. Patafanari Patafanari

    On n’a qu’a dire que c’est du théâtre de rue et qu’ils rejouent la révolution des pierres .

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  7. Yuqueri Yuqueri

    difficile d’aller à l’école paisiblement dans ces conditions. cela dit les jets de pierre méritent un deuxième article et enquête sur le pourquoi de ces jets.
    Quelle est la motivation des lanceurs de pierres?
    Qui sont-ils?

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    • nathdemars nathdemars

      Tout à fait !!Ce serait très intéressant !

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