L’IFAC, géant marseillais de l’éducation populaire au bord du gouffre

Enquête
Rédaction de Marsactu
2 Nov 2017 8

L'IFAC Provence, l'un des plus importants acteurs du social à Marseille est en redressement judiciaire. Dans les couloirs de cette association, on redoute une mort certaine et programmée de la structure. Enquête en partenariat avec le Ravi.

Les visages sont tendus, inquiets. Entre fatigue et colère, les mots sortent peu à peu : « Burn out », « surmenage », « turnover », « management pathogène », « injustices »… Les salariés de l’Ifac Provence (institut de formation, d’animation et de conseil), l’une des plus importantes associations d’éducation populaire à Marseille, sont à bout de nerfs.

En 2015 déjà, une expertise sur les risques psychosociaux au sein de cette structure classait un tiers des répondants dans la catégorie « profil tendu ». L’été dernier, une grève inédite dévoilait ce malaise. Mais ce 12 septembre, c’est un véritable coup de tonnerre qui a secoué l’association : l’IFAC Provence est en redressement judiciaire.

Et après l’annonce de la mauvaise nouvelle, c’est un silence assourdissant qui s’est installé. « On ne nous dit rien, la mise en redressement passe inaperçue. On a peur que cette association finisse par disparaître en laissant sur le carreau un paquet de gens », confient des salariés.

De 600 000 euros de résultat à 700 000 de pertes

Le redressement judiciaire a pourtant de quoi surprendre et suscite de nombreuses questions. L’IFAC Provence, fondée en 1997 au sein de la deuxième ville de France est un mastodonte : près d’un millier de salariés dont plus de 300 permanents, 16 millions d’euros de chiffre d’affaires, la gestion pour le compte de la Ville de 11 maisons pour tous (MPT) et des activités périscolaires dans plus d’une centaine d’écoles. L’IFAC Provence est également l’une des associations les plus soutenues par la Ville de Marseille avec, l’an dernier, 2,9 millions d’euros de subvention, sans parler de la mise à disposition de locaux. Une « collaboration étroite » qui remonte à la création de l’association lorsque la Ville a soutenu son arrivée sur le territoire. Mais, alors qu’en 2015, l’IFAC Provence réalisait un résultat positif de 600 000 euros, en 2016, elle s’est retrouvée avec 700 000 euros de pertes.

Or, la délégation de service public pour la trentaine de MPT marseillaises arrive à échéance. De quoi réveiller les appétits. Surtout qu’une structure en période d’observation dans le cadre d’un redressement comme l’IFAC Provence ne peut candidater. Une stratégie pour mettre sur la touche cette association ? C’est ce qui se murmure. Dans les couloirs de l’IFAC Provence, l’hypothèse d’un « coulage volontaire » enfle. Avec dans le viseur, la direction même de l’association, suspectée de vouloir favoriser une autre association, qui porte presque le même nom, mais qui dispose d’un fonctionnement différent…

“L’IFAC PACA va finir par nous avaler”

En 2009, une délégation de l’IFAC nationale – fondée en 1984 dans les Hauts-de-Seine avec l’aval de Charles Pasqua dans le but de répondre à la gauche sur le terrain social – apparaît en effet sur le territoire : l’IFAC PACA. Certains parmi les salariés de l’IFAC Provence y voient aujourd’hui une forme de concurrence. Les deux structures se différencient en effet de par leur attachement à l’association nationale. Alors que l’IFAC PACA en est une antenne, l’IFAC Provence est de son côté une association indépendante qui dispose de son propre conseil d’administration mais aussi d’avantages pour ses salariés en terme de congés par exemple.

La nouvelle délégation de service public qui concerne les maisons pour tous à Marseille prendra effet, si tout se passe bien, en juin prochain. Actuellement, l’IFAC Provence détient 11 de ces équipements. « Nous allons postuler à la nouvelle DSP avec l’IFAC PACA, au sein d’un groupement solidaire », explique Ronan Paturaux, directeur de l’IFAC Provence. Mais dans l’incapacité actuelle de candidater, car en période d’observation d’un redressement judiciaire, et si l’association ne sort pas la tête de l’eau d’ici à là, elle risque bien de perdre ces équipements. Pour l’instant, c’est bien l’IFAC PACA qui a postulé pour ces équipements, ainsi que pour trois nouvelles qui ne sont pas dans le giron de l’association. “Nous allons tout faire pour remettre à pied l’IFAC Provence et l’IFAC PACA nous rétrocèdera ces équipements”, avance le directeur de l’association locale.

Mais le processus semble plutôt aller dans l’autre sens. Progressivement, des membres de l’association nationale se sont retrouvés aux manettes de l’IFAC Provence, comme dirigeant bénévole ou cadre salarié. Comme s’il y avait « les dirigeants d’Auchan au conseil d’administration de Carrefour », commente-t-on en interne. C’est le cas par exemple de Vincent Gaveriaux, secrétaire général de l’IFAC Provence entre novembre 2014 et juillet 2017 et également directeur du développement de l’IFAC PACA. Ou encore Didier Michaud, trésorier à l’IFAC Provence et par ailleurs directeur adjoint chargé des services fonctionnels de l’IFAC PACA. « On ne l’a pas vu venir, mais l’IFAC PACA va finir par nous avaler », craint-on désormais. Au sein de la direction, l’hypothèse est balayée d’un revers de la main « Il s’agit d’une inquiétude présente chez quelques salariés seulement, entame Ronan Paturaux. Mais la majorité se sent salariée de l’IFAC en général.”

Officiellement, cette situation économique catastrophique serait corrélée aux aménagements des rythmes scolaires mis en place par la mairie de Marseille en 2015. L’IFAC Provence gère les temps d’activités périscolaires (TAP) imposés par cette réforme du ministère dans près d’un quart des écoles marseillaises. Avec, comme on peut le lire dans le jugement de mise en redressement judiciaire, « une surévaluation du besoin en personnel, un sur-dimensionnement de la structure administrative, une gestion complexe des personnels affectés à cette action et des indus et pénalités appliqués par la collectivité ».

Système de refacturations

« Nous avons effectivement rencontré des difficultés par rapport à l’application de l’appel d’offres des TAP », déclare aujourd’hui Vincent Gavériaux, à l’époque secrétaire général de l’IFAC Provence. Espérant dégager 200 000 euros, l’IFAC Provence a perdu avec les TAP presque un million ! Au point qu’en interne, tant Vincent Gavériaux que le trésorier Didier Michaud évoqueront leur « démission », estimant que l’IFAC Provence n’était « pas assez taillé pour absorber ce volume de travail ». Tout en fustigeant, au passage, les « pénalités » imposées par la Ville ou ses « délais de paiement ».

Une toute autre analyse de la situation circule pourtant parmi les salariés. « Les TAP, c’est la poule aux œufs d’or pour une association comme l’IFAC Provence. Le problème vient de la gestion par la direction », indique une employée sous couvert d’anonymat. Des dépenses insoutenables et estimées exagérées sont alors pointées du doigt. En 2016, l’IFAC Provence a par exemple dû verser à l’Ifac national 35 000 euros de « frais de participation aux 40 ans de l’Ifac » alors même que la situation économique est au plus bas. Autre exemple, d’après des documents que nous avons pu consulter, l’IFAC PACA facture des frais de mission pouvant s’élever jusqu’à 25 000 euros pour un semestre. Mais là encore, la direction de l’IFAC Provence considère que cela n’a eu aucune incidence sur la mauvaise posture économique de l’association. “Il existe aussi des factures qui vont dans l’autre sens. Par exemple moi, avant d’être à ce poste, je travaillais au sein de l’IFAC PACA et l’IFAC Provence, mon employeur, facturait alors mon travail”, explique Ronan Paturaux, directeur de l’IFAC Provence depuis cet été seulement. Sur la période 2011-2014, ce système de « refacturation » de l’IFAC Paca à l’IFAC Provence doublera, pour dépasser 250 000 euros en 2014.

D’autres sommes ont été versées de l’IFAC Provence vers la structure nationale. Avant que l’association locale ne se retrouve devant la justice, certaines personnes en interne évoqueront une situation quasi « euphorique ». De 2013 à 2015, l’IFAC Provence remboursera en effet jusqu’à 129 000 euros par an, comme en 2014, à l’entité nationale, après un abandon de créance de 300 000 euros. Un remboursement rendu possible grâce à une « clause de retour à meilleure fortune » stipulée par le contrat.

Fusion-absorption ?

Quoi qu’il en soit et d’une certaine manière, la mobilisation des salariés l’an dernier aura été un avant-goût de ce qui se joue actuellement. Avec une « lettre ouverte » presque prophétique, ils estimaient l’association « au bord de l’implosion voire même de la disparition » : « Nous étions un institut de formation d’animation et de conseil. Nous avons perdu la formation. Faisons-nous du conseil ? Nous avons perdu la petite enfance. De notre sigle, il ne reste que le I et le A : institution d’animation ».

Depuis quelques années l’IFAC Provence voit effectivement son activité se réduire progressivement au profit de l’Ifac PACA. Après le volet formation, ce sont des équipements qui glissent progressivement vers l’IFAC PACA. “A la base, quand l’IFAC PACA est arrivé, ils devaient s’occuper uniquement des structures hors Marseille”, explique un cadre qui souhaite rester anonyme. Sauf que, petit à petit, les entorses à cette logique territoriale vont se multiplier, notamment sur le marché des relais assistants maternels. Dans le même temps, « PACA » investira le marché – conséquent – des crèches comme par exemple à Trets, ou Mimet.

En interne, c’est la confusion. Certains ne savent plus pour qui ils travaillent. Les organigrammes comme les documents comptables font apparaître une formule qui revient en permanence : « MAD », pour « mise à disposition ». La situation est parfois kafkaïenne. Comme ce salarié, transféré d’une entité à l’autre sans qu’il y a eu le moindre avenant au contrat de travail. « On a travaillé pour faire naître l’IFAC PACA sans savoir que cela allait se retourner contre nous », constate-t-on aujourd’hui.

L’IFAC PACA est-elle en train de prendre sournoisement le pas sur l’IFAC Provence, jusqu’à l’étouffement ? “Cela n’aurait aucun intérêt, répond Vincent Gavériaux, nous ne sommes pas assez stratèges et machiavéliques pour cela. Sinon nous ferions une fusion-absorption !” En interne, les dirigeants auraient pourtant annoncé avoir cet objectif. En 2010, « dans le cadre de la régionalisation » et en « préfiguration du transfert global », Didier Michaud annonçait en comité d’entreprise le début du transfert d’activités et de salariés de « Provence » vers « PACA ». Et, six ans plus tard, d’ajouter : « La seule chose que nous n’avons pas fait, c’est la fusion-absorption ».

Silence des politiques

Côté politique, impossible d’avoir la moindre réaction. Thierry Mariani, l’ex-député LR du Vaucluse qui a chapeauté tant l’association provençale que celle nationale, botte en touche : « J’ai démissionné il y a 3 ans. Je préfère ne pas vous répondre sur une institution que je ne connais plus ». Idem pour Sylvie Carrega, adjointe au maire en charge du social, excusée par sa secrétaire : « Elle est souffrante. Et puis, il y a un marché en cours, elle a un devoir de réserve »Quant au dauphin de Jean-Claude Gaudin, le sénateur-maire Bruno Gilles, il coupe court à la conversation : « Cela ne me concerne pas », a-t-il répondu.

Pourtant, sur Facebook, on ne compte plus les photos de la vice-présidente de l’IFAC, Automne Unwin-Martin, avec les élus LR Marine Pustorino, remplaçante de Bruno Gilles à la mairie des 4e et 5e arrondissements, Yves Moraine ou Bruno Gilles lui-même. Le sénateur siège aussi au comité communal d’action sociale (CCAS) de la Ville de Marseille au côté du directeur de l’IFAC Provence, Ronan Paturaux. « Penser qu’il y a un complot politico-social tient de l’ordre du fantasme », s’agace ce dernier qui est aussi adjoint (UDI) à Sorgues (Vaucluse) après de l’avoir été à Cavaillon. Un fantasme qui a pourtant des raisons de devenir réalité. « Pour un élu, sur son territoire, un centre social, une MPT, c’est stratégique. À chaque élection, on les voit défiler », raconte un responsable de structure.

À Marseille, les cartes vont-elles être rebattues ? Difficile à affirmer. Mais fin 2016, prudente, la Ville a demandé un audit de l’IFAC Provence. De son côté, dans le jugement du tribunal de commerce, l’IFAC assure avoir déjà engagé, outre des « mesures de restructuration », des « discussions avec la Ville ». Certains salariés de l’IFAC Provence préparent eux les devants en envisageant leur démission…

Violette Artaud (Marsactu) et Sébastien Boistel (le Ravi)

Article en accès libre

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