L’État remet à plus tard le sauvetage de l’étang de Berre au bord de l’asphyxie

Actualité
le 17 Juil 2019
2

Vendredi dernier, des experts de l'État publiaient un rapport qui repousse le projet de réouverture du canal du Rove vers l'étang de Berre. Si de nombreuses pistes sont étudiées, aucune solution permettant de sauver l'étang ne s'impose.

Sur la pointe de Berre, pendant que des familles barbotent, certains sortent les cannes à pêche.

Sur la pointe de Berre, pendant que des familles barbotent, certains sortent les cannes à pêche.

« Faut-il réhabiliter l’étang de Berre ? ». Alors que l’état alarmant du site ne fait plus de doute (lire notre article), l’État vient de remettre la question sur la table. Le 12 juillet dernier, le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), instance au service du ministère de la transition écologique et solidaire, publiait un rapport titré sur le mode interrogatif. Pour y répondre, pas moins de 88 pages, dans lesquelles sont décrites de nombreuses pistes « d’améliorations » pour les étangs de Berre et de Bolmon. La conclusion tranche des années de débat : elle préconise l’abandon pur et simple du projet de réouverture du tunnel du Rove, seule solution d’envergure jusque là envisageable. La dérivation des eaux de la Durance, principal apport d’eau douce et facteur décisif de l’état de l’étang, n’est même plus envisagée.

« L’apport d’eau de mer, s’il augmente légèrement la salinité de l’étang de Berre, ne
modifie pas la stratification, et n’aura donc pas d’effet sur l’anoxie 
[absence d’oxygène dans un milieu aquatique, ndlr] », notent les experts du CGEDD. Un préambule qui permet de justifier la volonté de l’État de ranger dans les cartons le projet plébiscité depuis des années par plusieurs associations locales, scientifiques et élus locaux. « La mission conseille de prendre acte de ces données scientifiques récentes et d’abandonner le projet de création d’un refoulement d’eau de mer traversant l’effondrement du tunnel du Rove », conclut le rapport.

Retournement de situation

Pas question pour autant de nier l’état écologique très dégradé de l’étang. « Plein de facteurs interagissent. Dès que l’on touche à l’un d’entre eux, on génère de l’instabilité ailleurs », insiste Aline Baguet, la co-rédactrice et ingénieure du CGEDD, lors de la présentation du rapport à la presse. Mais le retour au bon état de l’étang de Berre ne sera pas atteint grâce au système de pompage selon « la mission ». « L’analyse des effets d’un pompage sur les différents milieux montre que ceux-ci sont loin d’être décisifs pour l’amélioration de l’état de l’étang de Berre, malgré une dépense en investissement et en fonctionnement importante », note encore le rapport.

Le document prend ainsi la forme d’un retournement de situation après la prise de position de la ministre de l’écologie Ségolène Royal. En 2013, elle s’était prononcée en faveur de cette mesure. Un cap maintenu par son successeur, Nicolas Hulot, jusqu’à sa démission en 2018. Depuis le gouvernement s’était fait bien silencieux sur ce dossier. Jusqu’à cette annonce, qui a du mal à passer localement. Loïc Gachon, maire PS de Vitrolles se dit déçu. « Chaque hypothèse susceptible d’amener de la stabilité est à chaque fois trop chère. On tourne en rond. On aimerait que l’État se mobilise sur une responsabilité, quitte à contractualiser avec nous. » Même désarroi du côté de Châteauneuf-les-Martigues. « L’État veut se dégager en laissant le site à qui voudra bien le prendre », se désole le maire LR Roland Mouren. 

Un maître d’ouvrage aux abonnés absents

Le président de la section « milieux, ressources et risques » du CGEDD, Nicolas Fourray confirme avoir eu un débat « vif et ouvert » avec les élus locaux lors d’une réunion quelques heures avant la communication officielle de ce rapport. « Il y a un gros boulot à faire, des choses qui dépendent des industriels, des maires et de l’État », déclare-t-il. Mais à propos de ses échanges avec les élus, il ne souhaite pas s’exprimer et estime « qu’ils ont été suffisamment sensibilisés à ce sujet ». Au-delà des questions scientifiques, le dossier repose selon lui sur une ambiguïté importante.

Aucun maître d’ouvrage ne s’est proposé pour la gestion du pompage du tunnel du Rove. Si l’État semble ne pas s’opposer à l’idée que le Grand port maritime de Marseille, par ailleurs propriétaire du tunnel, puisse être le maître d’ouvrage des travaux, la question est loin d’être tranchée, comme celle la gestion de l’ouvrage. « Depuis 10 ans, on ne sait pas qui va brancher le courant, qui va faire varier le débit de la pompe. Ce n’est pas le boulot de l’État de gérer des équipements locaux », s’agace Nicolas Fourray.

Le député LR des Bouches-du-Rhône Eric Diard, qui défend le projet de réouverture du tunnel, refuse d’entendre parler d’abandon de projet. « L’État est suiveur et participera au financement du canal », maintient-il. D’après lui, il revient au département, à la métropole ou aux collectivités de décider de prendre en charge la maîtrise d’ouvrage. « Bien sûr il y a du travail et c’est compliqué car les volontés politiques ne sont pas claires », pointe tout de même le député. Le rapport du CGEDD est sans équivoque sur cet aspect. « Alors même que le besoin d’identifier le gestionnaire se fait plus urgent, aucune collectivité ne se déclare intéressée, y lit-on. La question de la gestion des ouvrages reste aujourd’hui encore pendante. »

« Il ne faut pas se défausser sur les collectivités »

« Cette réunion a été déclenchée pour obtenir une action de l’État », recadre quant à lui Pierre Dharréville, député communiste de Martigues, qui a également défendu le projet de réouverture du tunnel du Rove auprès du gouvernement. Tout comme le député Diard, il affirme que le projet de pompage n’a pas été abandonné. Mais d’après lui, c’est à l’État de se positionner en tant que maître d’ouvrage. « J’insiste sur sa responsabilité, il ne faut pas se défausser sur les collectivités. » Dans le cas où les collectivités voudraient ensuite assurer le pompage, l’État envisage de leur transférer le domaine public gratuitement, note le rapport.

En 2002, le Gipreb, Groupement d’intérêt public pour la restauration de l’étang de Berre s’était déjà positionné en tant que gestionnaire des ouvrages de transfert d’eau. Le syndicat mixte, qui regroupe les communes du pourtour de l’étang de Berre défend également le projet de réouverture du tunnel du Rove et a été un temps pressenti pour mener les travaux d’expérimentation. Mais l’État, censé être le collaborateur principal, s’est désengagé de la phase d’expérimentation, glisse-t-on au sein du Gipreb.

« Tous les arguments [en faveur de la réouverture du tunnel] convergent pourtant vers la baisse de l’eutrophisation [NDLR: lorsque un milieu aquatique est surchargés de sels nutritifs ce qui provoque l’accumulation de matière organique]« , y maintient-on. Mais, dans le rapport rédigé par les experts du ministère, l’organisme en question est vivement critiqué :

« La responsabilité technique et financière du projet repose sur le GPMM, alors qu’il ne participe pas au financement. Dans les faits, le projet est porté par le Gipreb qui en a défini les objectifs et assuré la maîtrise d’ouvrage de l’étude de définition. […] La mission constate que ce rôle attendu du Gipreb d’assurer l’interface entre parties prenantes sur la définition des objectifs environnementaux et le suivi n’a pas été suffisant au regard de la complexité du projet. »

Le Gipreb prépare une réponse officielle au rapport pour les jours à venir. À plusieurs reprises, les travaux du syndicat y sont critiqués, alors même que son avenir est aujourd’hui incertain. En effet, la métropole a repris l’ensemble des syndicats mixtes qui gèrent par exemple les rivières mais pas celui de l’étang. Or, pour Nicolas Forray, c’est la métropole qui est juridiquement responsable de la maîtrise d’ouvrage. Contacté par Marsactu, le service de communication de la métropole n’a pas répondu.

Mesures d’urgence

Également présent lors de la réunion de vendredi, le député LREM des Bouches-du-Rhône Jean-Marc Zulesi considère que les acteurs ont évalué toutes les solutions lors de cette réunion. « Concernant le tunnel du Rove, l’État n’a jamais parlé d’abandon, argue-t-il dans le même sens que ses confrères parlementaires avant d’ajouter : Beaucoup de mesures ont été présentées. »

Brasser mécaniquement les eaux pour ré-oxygéner le milieu, limiter les sédiments compris dans les rejets de la centrale de Saint-Chamas, par une gestion renforcée du bassin de Cadarache très en amont, ou encore transplanter et disséminer des graines de zostères, algues bénéfiques à la santé de l’étang … Le rapport présente en effet plusieurs autres mesures susceptibles d’améliorer l’état de l’étang.

Des mesures que les associations réclament depuis bien longtemps. « Dans une situation d’urgence nous demandons à ce qu’un préfet mette en place des mesures de sauvegarde en faveur de l’étang, comme le ramassage des algues [ulves, ndlr] et l’aération artificielle du milieu », rappelle René Benedetto le président de l’association L’étang Nouveau. Il regrette que des décisions plus fermes ne soient pas prises.

« La maladie de l’étang de Berre est diagnostiquée mais les scientifiques ne savent pas comment réduire les épisodes d’anoxie », admet de son côté Nicolas Forray. L’ingénieur considère la réduction du stock d’azote – favorisant le développement de plancton végétal de l’étang de Berre, consommateur d’oxygène – comme une priorité absolue. L’augmentation de la présence de cet élément nutritif est en grande partie dû à l’activité humaine, et plus précisément celle de la centrale électrique EDF de Saint-Chamas.

EDF en bon élève

« La réduction des rejets de la centrale EDF dans l’étang est une solution d’ampleur qui n’a pas été proposée dans le rapport », note ainsi la responsable de la communication du Gipreb. À l’inverse, le rapport félicite à quelques reprises l’industriel pour son action. « EDF a amélioré le pilotage de ses turbinages pour respecter les conditions en vigueur depuis 2006 et les optimiser avec pour conséquence l’atténuation des écarts de salinité », y lit-on. La centrale n’est par ailleurs jamais citée comme principale cause du dérèglement écologique. Même si son impact non négligeable est mentionné. « Les apports fortement variables d’eau douce par le turbinage, l’ampleur des volumes annuels font régresser la faune et la flore marine. Les apports de limons de Durance se déposent sur les fonds et contribuent à les étouffer. »

Quelles que soient la décision finale sur les mesures à mettre en place, elles ne le seront pas à court terme. Comme le souligne le récent rapport, le coût des actions « reste encore très flou à ce stade de la réflexion et pourra conduire à l’élimination de certaines d’entre elles ». Représentante du sous-préfet d’Istres, Fabienne Ricard prévoit une consultation publique sur la question à l’échelle local pour l’automne. Cette réunion d’acteurs doit ensuite déboucher sur un plan d’actions à réaliser au premier trimestre 2020. D’ici là, d’autres poissons risquent de s’échouer sur les rives de l’étang.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire