Les survivants de l’incendie des Flamants sous le choc et de nouveau dans la galère

Reportage
le 20 Juil 2021
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Après l'incendie qui a causé la mort d'au moins trois personnes aux Flamants ce samedi, les rescapés, pour la plupart des squatteurs, tentent de faire face, entre choc psychologique et urgence à se reloger.

Devant l'immeuble où a eu lieu l'incendie, la sidération demeure. (Photo VA)

Devant l'immeuble où a eu lieu l'incendie, la sidération demeure. (Photo VA)

“Never !” Judith Moses n’hésite pas une seconde, jamais elle ne retournera aux Flamants. Cette Nigériane squattait un appartement de la cité du 14e arrondissement depuis dix mois. Jusqu’à ce que l’incendie mortel de samedi ne l’oblige à quitter les lieux. “Je n’ai pas les mots”, raconte-t-elle en anglais, son bébé de huit mois attaché dans le dos. Rencontrée en bas des marches de Saint-Charles, elle poursuit : “Je vivais au troisième étage, c’était terrible. Je ne sais même pas dire comment je suis sortie de là.” Aujourd’hui, Judith est désœuvrée, choquée. Dans la panique, trois jeunes hommes nigérians ont perdu la vie en se défenestrant. D’autres sont dans un état d’urgence absolue. Pour les survivants, c’est, après l’effroi, le retour à la galère.

Dans la nuit de samedi à dimanche, Judith Moses, dont la demande d’asile est en cours, a été hébergée par la mairie de Marseille dans le gymnase de la Rose-Fuveau à Frais Vallon (13e). Selon plusieurs sources, ils étaient une cinquantaine dans ce cas. Sur place, l’accès a été refusé à Marsactu ainsi qu’aux associations venues soutenir les délogés. Il resterait à ce jour une dizaine de personnes, nigérianes mais aussi albanaises, dans le gymnase. Les autres ont été relogées, assure-t-on du côté de l’Addap13, chargée par la mairie de gérer l’hébergement d’urgence. Ce dimanche, Judith a pu bénéficier d’une chambre d’hôtel dans le centre-ville, mais ce lundi matin, le tenancier de l’hôtel lui a demandé de partir. Sans argent, sans papiers, elle panique. “Je ne sais pas comment faire”, angoisse-t-elle, un cabas rempli de couches et d’affaires pour bébé à ses pieds.

Ernest, Faith Joseph et Judith ont dû fuire les Flamants et n’ont pas de nouvelle solution d’hébergement (Photo VA)

“J’ai trop peur”

À ses côtés, des membres de l’association des usagers de la Pada (la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile) tentent de lui trouver une solution. Comme elle, son amie Faith Joseph squattait l’immeuble qui a brûlé. Mais depuis, la jeune femme, dont la demande d’asile a été refusée, dort dans la rue. Difficile de dire combien de personnes sont aujourd’hui dans le même cas que Faith. Seule certitude : nombre d’entre eux ne veulent plus mettre un pied aux Flamants. “À cause de ce que j’ai vu, je ne retournerai jamais là-bas, j’ai trop peur”, décrit la coquette jeune femme, le visage fermé. Il y avait plein de flammes et après, il y a eu des problèmes entre les Arabes et le Nigérians.” Ce dimanche, lors d’une conférence de presse, Dominique Laurens, la procureure de la République, a clairement indiqué que la piste criminelle était privilégiée par la police judiciaire qui mène l’enquête. Avec deux départs de feux simultanés dont l’un dans une cage d’escalier où rien n’était susceptible de brûler, l’acte volontaire ne fait que peu de doute.

Ernest et Kanu non plus, n’ont pas de papiers. Après avoir squatté l’immeuble A2 des Flamants, ils se retrouvent eux aussi à la rue. Ces deux jeunes Nigérians racontent la même histoire : le feu aurait possiblement été déclenché par des dealers en bisbille avec le réseau qui tenait un point de vente dans l’immeuble squatté. Après le drame, des bagarres ont éclaté entre les membres de leur communauté, très présente sur place et “les Arabes” du réseau “qui ont amené les problèmes”, assure l’un des deux jeunes hommes. L’enquête de police devra déterminer les causes précises du sinistre. Mais sur place, les traces du drame et des violences qui ont suivi sont encore visibles. Des locataires d’immeubles voisins parlent même “d’émeutes entre bandes rivales”.

Une voiture a brûlé après l’incendie, trace des tensions qui ont persisté depuis. (Photo VA)

Voiture brûlée et feu d’artifice

Kanu pointe du doigt le sol. “C’est ici, qu’un homme est mort”, lâche-t-il froidement, les yeux rivés sur une tache de sang noirci. Sur le parking qui fait face à l’entrée de l’immeuble A2, une voiture brûlée témoigne des violences survenues après l’incendie. Aux alentours, dix agents de sécurité employés par le bailleur social 13 Habitat veillent dans un silence malaisant. Sous couvert d’anonymat, l’un d’eux raconte à Marsactu : “Après le drame, il y a eu des embrouilles, même avec les CRS. Des Nigérians avaient la rage, ils venaient de perdre l’un des leurs, il y a eu des bagarres, décrit l’homme en gilet fluorescent. Et puis dans la nuit, des jeunes sont revenus. Ils ont brûlé la voiture et tiré des feux d’artifice du toit de l’immeuble à côté.” En ce lundi après midi, rares sont ceux qui s’aventurent de ce côté des Flamants. Selon des rumeurs impossibles à vérifier, quelques squatteurs du bâtiment A2 se seraient réfugié dans les immeubles mitoyens. Lesquels doivent aussi être évacués prochainement.

Sur le parking, une jeune femme blonde avec une poussette et un enfant de quelques années reste plantée là. Elle regarde l’immeuble noirci par les flammes. Là où elle vivait, il y trois jours encore. Déboussolée, elle répond à peine aux questions de Marsactu. “J’arrive d’un centre d’hébergement pour femme, mais je cherche le gymnase”, glisse-t-elle avant de repartir en direction du centre-ville. Assise sur une chaise à l’ombre d’un arbre sur le même parking, une quinquagénaire fume cigarette sur cigarette. Elle fait partie des rares locataires qui bénéficient encore d’un bail en bonne et due forme dans cet ensemble de quatre immeubles voués à la démolition.

“Depuis samedi, je suis à l’hôtel et j’attends une solution de relogement, explique-t-elle. À partir de maintenant, c’est au jour le jour. 13 Habitat promet monts et merveilles depuis des mois, mais il a fallu attendre un drame pour qu’ils se bougent.” Depuis plusieurs années, les locataires alertent sur les conditions de vie dangereuses aux Flamants. Réseau de squat, de drogue, misère, abandon des pouvoirs publics… Le cocktail pouvait difficilement ne pas exploser. “La journée, ça va, mais c’est la nuit que ça devient violent”, fait remarquer la locataire. Un peu plus loin, Kely, père de famille Nigérian sans papier, profite de ce calme de l’après-midi pour récupérer des affaires qu’il emballe dans des draps noués à l’aide de collants pour femme. Sa famille l’attend aux Rosiers, où il a trouvé un autre appartement qu’il pourra squatter. Comme un éternel recommencement sur lequel tout le monde ferme les yeux.

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