Les sans-abris délaissés du confinement, les structures d’aide à la peine

Enquête
le 20 Mar 2020
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Depuis lundi, les plus précaires de Marseille sont bien démunis et confinés dehors...Tandis que les travailleurs sociaux et les bénévoles essayent de s’organiser.

Photo d'archives Marsactu.

Photo d'archives Marsactu.

On pensait que le monde s’était arrêté ? Que Marseille était déserte ? Pourtant, eux n’ont pas quitté la rue pour se confiner, car ils n’ont pas de chez eux. Dans les rues, on les croise allongés sous un abri de tram, blottis sous un porche ou tentant de mendier auprès des passants, pas si peu nombreux. Les patrouilles de police poursuivent leur chemin sans les verbaliser. La situation des personnes sans-abris prend une dimension nouvelle depuis mardi midi.

À leurs côtés, on croise quelques bénévoles et des salariés du secteur médico-social qui turbinent pour les mettre à l’abri, mais qui craignent parfois l’amende administrative. Mercredi encore, ces derniers disaient “naviguer à vue” et “apprendre en marchant”… Les autres, sous leur porche, se demandent aujourd’hui comment ils vont manger, où boire, se laver, maintenant que les maraudes sont devenues plus rares, que les bénévoles les plus âgés sont rentrés chez eux.

“À l’annonce du confinement, nos hébergés étaient en panique”

Mardi matin, Aurélie Ruibanys fait face aux visages inquiets des hommes quand elle referme la porte du centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) Forbin à la Joliette, derrière eux, sans vraiment savoir quand elle pourrait rouvrir. “À l’annonce du confinement, nos hébergés étaient en panique. D’abord, nous pensions qu’il n’était pas possible d’assurer un accueil la journée mais il a fallu être cohérent et l’accueil se poursuit maintenant en continu. Nous avons un pôle santé actif et l’hôpital européen nous aidera en cas de besoin. Pour l’instant, aucun cas n’a été déclaré ici malgré la promiscuité”, explique la directrice de la structure. Les hébergés disposent de sept nuits renouvelables “tant qu’ils le souhaitent” et en cas de libération d’un lit, “le 115 fait le filtre pour mettre à l’abri les plus fragiles, en lien avec l’agence régionale de santé [ARS, l’antenne locale du ministère, ndlr]. Au total, ce sont 283 places dont 248 d’urgences qui sont à présent accessibles pour le confinement. Les hébergés sont mis à contribution pour l’entretien des chambres et la fabrication de masques qui se font attendre.

Moins de places sont prévues pour les femmes sans logement. Une cinquantaine, les plus fragiles, peuvent se confiner dans le CHRS Saint Louis qui restera aussi ouvert exceptionnellement 7 jours sur 7 et 24h/24. “Elles seraient trop vulnérables et en danger dans la rue, explique Amandine Alix, chef de service. Il faudrait ouvrir plus de places pour que l’on puisse ne garder que les plus vulnérables dans de bonnes conditions en pouvant faire barrière.”

Deux autres accueils d’urgence resteront ouverts. L’un géré par l’association Vendredi 13 dans un lieu mis à disposition par le département pour la trêve hivernale : 60 familles, femmes et hommes isolées peuvent y passer la nuit mais la journée, ils se retrouvent “confinés dehors.” Et l’unité d’hébergement d’urgence de La Madrague-ville (UHU, 284 places) où il ne sera “pas possible de garder les hommes” la journée pour des raisons sanitaires.

Mais cela ne suffit pas à trouver des solutions durables de confinement pour 14 000 personnes sans abris à Marseille dont 3 à 4000 personnes à risques, en situation vulnérable somatique et psychique. Le 115 continue d’orienter vers les hébergements d’urgence mais il y a très peu de sorties.

Réquisition des hôtels ?

À l’ARS, on s’organise avec les associations pour un accueil spécifique qui sera “opérationnel dans quelques jours”. De son côté, l’État vise les hôtels : “depuis plusieurs jours, on est mobilisés pour réquisitionner, convaincre, mettre à disposition des chambres d’hôtels”, a déclaré Julien Denormandie, le ministre en charge de la ville et de la cohésion sociale, jeudi matin sur France Inter.

À Marseille, l’équipe psychiatrie et précarité (MARSS) continue d’aller à la rencontre de ses patients qui présentent des troubles mentaux et sont sans domicile. “On ne sait pas quel effet la situation peut avoir sur eux”, se questionne Aurélie Tinland, responsable de l’équipe. Elle a contacté les hôtels : “sur 25 hôtels contactés, seuls trois nous ont fait des devis. Certains hôteliers n’ont pas envie de recevoir ces personnes qui ont des problèmes d’hygiène”, regrette-t-elle. En même temps, elle ne sait pas comment ses patients réagiraient en hôtel : “La rue est à eux, le confinement, la solitude de l’enfermement… comment la gérer ?”

Dans tous ces questionnements et dans l’urgence, on attend “la mise en place de centres d’hébergement spécialisés pour les malades non graves du Covid-19” annoncée par l’État. Il y en aura à Marseille mais l’on n’en sait pas plus : “les centres sont pour l’instant mis en place territoire par territoire”, nous répond-on auprès du ministère de la ville et de la cohésion sociale.

La délicate situation des squats

Dans les squats, ce sont ceux qui y résident qui ont peur de la prolifération virale : “on attend des directives de la Direction départementale de la cohésion sociale pour reprendre les maraudes dans les squats et chez les familles Roms et de savoir s’ils peuvent nous approvisionner en masques et gel hydroalcooliques. Certains ne veulent pas nous voir sans protection par peur d’être contaminés”, dit-on chez Paroles vives, association partenaire de Médecins du Monde à Saint-Antoine et à Capelette. L’Addap 13 a commencé elle les maraudes ce jeudi auprès des squats et familles Roms.

Dans celui du 59, avenue de Saint-Just, ouvert depuis 2018 en face au siège du conseil départemental, les 200 habitants (familles et jeunes migrants) et les solidaires ont décidé de ne plus accueillir de nouveaux arrivants, venant souvent d’Italie, pour éviter la propagation du virus… à contre-cœur. À l’intérieur, les ados scolarisés étudient sur les tablettes mises à disposition à tous les lycéens tandis qu’on cherche des occupations aux plus petits.

La vie s’organise et la solidarité aussi : “On limite les aller-venues ici et on renvoie les solidaires vers les maraudes d’associations qui manquent de monde”, explique Juliette du collectif Saint-Just au téléphone, on entend les enfants jouer derrière elle. Cela n’empêche pas la colère de la bénévole : “cela fait des mois qu’on dit qu’il faut sortir des gens de la rue pour éviter la catastrophe”. Ils ont préparé des chambres de confinement si jamais le virus s’installait dans ce vaste immeuble.

Difficile de se soigner

Partout, le manque d’endroit de confinement pose aux concernés comme aux travailleurs sociaux cette double problématique : comment protéger les plus faibles dans la rue et éviter la prolifération? Des soignants, travailleurs sociaux et structures d’accueil du public menacent d’exercer leur droit de retrait si du matériel permettant de faire barrière sanitaire n’était pas rapidement mis à disposition.

Et comment continuer à se soigner pendant le confinement quand on vit dehors ? Médecins du Monde a quasiment fermé sa permanence d’accès aux soins de santé (PASS) à la Belle-de-Mai, faute de professionnels de santé disponibles : “Les dentistes ou médecins bénévoles ont réduit ou réorienté leurs activités. Nous assurons un accueil minimum avec un médecin et une infirmière pour vérifier les situations les plus préoccupantes mais il y a peu de monde.”

Une travailleuse sociale d’une autre maraude mobile médico-sociale est dépitée : “L’ARS attend beaucoup des structures pour organiser la continuité des soins alors qu’on manque de matériel pour les gestes barrières. On a reçu un mail pour nous remercier de notre travail mais cela ne suffit pas. Il faut un réel pilotage alors qu’aujourd’hui, on nous renvoie d’une tutelle à l’autre…”

Une ville sans eau

Et l’épidémie vient mettre le doigt sur un vieux problème marseillais : le manque de points d’eau. Dans la rue, “on maintient le lien, on donne des informations, on traduit les consignes mais les gens sont inquiets. À Marseille, il n’y a pas d’eau disponible pour se laver les mains et il n’y avait que trois douches accessibles dans les accueils de jours qui ont fermés. C’est un vieux problème”, indique Aurélie Tinland.

Même constat cours Julien dans le 6e arrondissement : “Notre vrai problème, c’est l’eau. Nous allons commencer à en distribuer dès demain car on sent qu’il y a une vraie demande et que l’absence de fontaines publiques se fait sentir”, s’inquiète Marie-Christine Gillot, directrice de l’association Maavar qui propose des hébergements d’urgence et à moyen terme ainsi qu’un restaurant social. “Nous avons adapté notre service aux conditions de confinement. Nous ne distribuons que des repas à emporter en priorité aux personnes inscrites via les structures avec lesquelles nous sommes partenaires. En revanche, je suis appelée régulièrement par d’autres structures et qui font état de besoin”, explique-t-elle.

Sans abris et associations s’inquiètent en effet de l’arrêt de l’approvisionnement en nourriture dans la rue, dans les squats ou en hôtel depuis le confinement. Mais petit à petit la solidarité s’organise : les habitants du 59, Saint-Just ont proposé d’organiser chez eux  une sorte de plateforme pour dispatcher la nourriture entre différentes associations pendant le confinement. Et dès lundi, les compagnons d’Emmaüs reprendront la distribution de petit-déjeuner et de soupe en haut de la Canebière en plus du ravitaillement hebdomadaire de Saint-Just. “Beaucoup de personnes se sont proposées pour nous aider !”, se réjouissent les compagnons. Si les réponses officielles tardent, on se serre les coudes sur le terrain.

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Marsactu limite ses déplacements en ce moment. Cet article a été réalisée entièrement par téléphone, sauf pour le constat posé en début d'article. Sandrine Lana, journaliste, est aussi l'auteur de notre chronique "Voilà le travail".
Sandrine Lana
Journaliste indépendante qui a quitté l'hyper-centre de Marseille pour l'hyper-vert de la Provence. Je travaille sur les thématiques médico-sociales, sociétales et migratoires pour la presse française et belge. J'associe parfois mon travail à celui d'illustrateurs pour des récits graphiques documentaires.

Commentaires

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  1. Tarama Tarama

    La solidarité, mais pas pour tous…

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  2. Tarama Tarama

    Merci pour cet article. Vous savez quelles structures ont besoin d’aide ?

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  3. Gregory Colpart Gregory Colpart

    En complément, une collecte de dons pour le Squat de St-Just est organisée aujourd’hui de 14h à 16h à la Belle de Mai : pour faire face à la situation de crise, il y a un grand besoin de produits d’hygiène (couches bébé de tout âge, serviettes hygiéniques, produits de toilettes, etc.), les dons seront centralisés cet après-midi de 14h à 16h pour les apporter au plus tôt au Squat. En sortant faire vos courses, achetez en surplus et passez les déposer de 14h à 16h au 37 rue Guibal (Marseille 3ème), numéro à appeler une fois devant 04 26 78 49 52
    Et restez au maximum chez vous, vous pouvez aussi aider via la cagnotte en ligne :
    https://www.helloasso.com/associations/vertical-looping-star/formulaires/1?fbclid=IwAR1lAUa7eei0-rR32m0Zx6zl6BN_o3GtvSVMDf9uIOfGn2MxC2sdUO_zkIg

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  4. Collapso-marseillologue Collapso-marseillologue

    Il serait

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  5. Collapso-marseillologue Collapso-marseillologue

    Il serait intéressant que Marsactu aille investiguer dans les grands ensembles HLM des quartiers Nord ou de l’Est où une grande partie du personnel de proximité des bailleurs a fait joué son droit de retrait et n’est plus physiquement présent. Quid de la gestion des déchets, de la propreté, des occupations des cages d’escaliers, de la maintenance des ascenseurs et du confinement. Ces groupes sont en suroccupation avec une forte présence de mineurs mais aussi de personnes âgées. La promiscuité est très forte. Visiblement il n’y a aucune cellule de veille ou d’assistance des collectivités.
    Ne parlons pas des grandes copropriétés dégradées où là….le grand RIEN de l’action publique!
    La crise du logement au centre et au Nord risque de devenir une crise sanitaire: 2020 ~1720?

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