« Les ratonnades de 1973 ne sont pas une parenthèse dans l’histoire de Marseille »

Interview
Benoît Gilles
3 Fév 2018 3

Pour la première fois, une plaque commémore l'attentat du consulat d'Algérie en 1973 à Marseille. Cet évènement meurtrier intervient au cœur d'une période de grande tension où les crimes racistes impunis se succèdent. Analyse d'un impensé français avec la sociologue Rachida Brahim.

Dimanche 28 janvier, pour la première fois, une plaque commémorant l’attentat du consulat algérien, survenu en décembre 1973 a été apposée sur l’ancienne façade de l’institution. Discrète, la cérémonie a réuni l’ambassadeur d’Algérie, des représentants de la mairie de secteur, de la Ville et du conseil régional, ainsi que des victimes et témoins de l’attentat qui avait fait 4 morts et 18 blessés. Les auteurs n’ont jamais été ni identifiés (Lire notre article publiée pour les 40 ans de l’attentat).

C’est l’association Mémoire et réconciliation, présidée par Fazia Hamiche qui est à l’origine de cette pose de plaque. « Notre volonté est de rendre hommage aux victimes, explique celle qui est aussi conseillère d’arrondissement élue au titre de la société civile sur les listes de Jean-Claude Gaudin, dans le 15e et 16e arrondissements. Il faut garder en mémoire cet événement tragique et ceux qui l’ont précédé. Ce travail de mémoire doit aussi être un trait d’union entre les communautés, les Marseillais, quelles que soient leurs origines ». De nombreux historiens présentent cet attentat comme le point culminant d’une fièvre raciste qui s’empare alors de la ville. Des hommes tombent, meurent sous les balles parce qu’ils sont arabes.

Sociologue, Rachida Brahim vient de soutenir une thèse intitulée « La race tue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1970-2003« . Elle a longuement enquêté sur le traitement politique et législatif des crimes racistes commis durant cette période. Au-delà, son travail interroge la difficulté à penser le mobile raciste dans un cadre universaliste.

Pour la première fois, une plaque commémore l’attentat du consulat d’Algérie en décembre 1973. Cet attentat est le point culminant d’une série d’actes violents qui a embrasé Marseille. Votre travail de recherche embrasse cette période. Que s’est-il passé à Marseille durant ces quatre mois ?

Les événements de 1973 à Marseille sont souvent présentés comme un épiphénomène qui démarre le 25 août à partir du meurtre d’un chauffeur de bus par un déséquilibré algérien et dont le point culminant est l’attentat contre le consulat d’Algérie le 14 décembre. Ce découpage de quatre mois apparaît dans le principal article qui avait été consacré à la question, celui d’Yvan Gastaut qui parle d’une « flambée raciste« . Il est aussi mentionné par différents chercheurs qui évoquent cet épisode, Gérard Noiriel parle par exemple de « l’été rouge de Marseille ».

Cela laisse penser qu’il ne s’est rien passé avant et après ces quatre mois là. Mon premier travail a donc été de re-contextualiser ces faits et on s’aperçoit très vite que l’attentat du consulat à Marseille en 73 n’est pas un acte isolé. Il me semble que c’est le seul qui a été meurtrier, mais sur l’ensemble de la décennie en France, à partir de sources qui ne sont pas exhaustives, j’ai pu comptabiliser 42 attentats à la bombe contre des consulats, des foyers ou de cafés maghrébins, 20 d’entre eux ont été perpétrés dans la région PACA dont 6 en 1971, 5 en 1973, 10 en 1974, 11 en 1975 et 4 en 1976. Donc, les événements de 1973 ne sont pas une parenthèse dans l’histoire d’une ville qui ne connaîtrait le racisme qu’épisodiquement.

Qu’est-ce qui explique ces violences ?

Ce fait divers de 1973 qui a opposé un traminot à un Algérien a été un élément déclencheur qui a mis le feu aux poudres, il a donné lieu à une explosion et à une concentration de crimes racistes sur un temps très court mais la violence était déjà bien présente. Il y a des causes structurelles qui sont liées à la stratification sociale et donc à la manière dont au sein d’une société on va catégoriser, inférioriser et placer en position de victimes potentielles un certain type de population. Et bien sûr il y a des causes conjoncturelles, c’est à dire qu’en fonction des tensions nationales et internationales liés au contexte économique, social ou politique, ces mêmes populations vont plus ou moins être exposées à la violence. Par exemple, l’année 71, au cours de laquelle on compte 6 attentats, correspond aussi à la montée de la crise économique et à la nationalisation du pétrole algérien. Dans la presse algérienne, on trouve des articles qui font état de violences subies par les travailleurs algériens à partir de ce moment. Le quotidien algérien El Moudjahid fait un travail de recensement précis sur cette question. À l’opposé, en France, une partie de la presse, Minute au niveau national, Le Méridional localement, dénoncent « l’immigration sauvage » et décrivent les travailleurs, « nord-africains », pour reprendre le terme de l’époque, comme des individus totalement inassimilables, ce faisant ils offrent ces mêmes individus à la vindicte populaire.

Qui sont les auteurs de ces violences ?

À l’origine de ces violences racistes, il y a un réseau qui porte une idéologie politique et qui était très actif en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. La guerre d’Algérie n’est pas très loin. Parmi ce réseau, on trouve des anciens de l’OAS, des harkis et des pieds-noirs encore opposés à l’indépendance de l’Algérie. Un autre groupe est actif dans ce réseau, les SAO, les Soldats de l’Opposition Algérienne, dont le sigle est un anagramme de l’OAS. Il a été fondé par un Algérien, auparavant missionné par les services secrets français pour noyauter le FLN, et qui après guerre, s’engage dans une lutte contre le gouvernement algérien et ses instances de représentation.

Que se passe-t-il spécifiquement en août 1973 ?

Tout démarre par le meurtre à coups de couteau d’un traminot, Émile Guerlache, par un Algérien, Salah Bougrine, le 25 août. Six autres personnes également présentes dans le bus ce jour-là sont blessées. Lors de son procès, on a reconnu l’acte de démence et  l’irresponsabilité pénale de l’inculpé pour cause de trouble mental. Cet aspect de l’histoire a d’ailleurs été assez peu documenté. Au cours de l’enquête que j’ai menée, j’ai appris que Salah Bougrine a lui-même été victime d’une rixe en 1968. Elle a nécessité une trépanation et lui a laissé d’importantes séquelles.

Quelle est la réaction à ce fait divers ?

Elle est très forte. L’affaire fait la une des journaux pendant plusieurs jours à l’échelle locale et nationale. Le jour de l’enterrement, un cortège funèbre accompagne la dépouille d’Emile Guerlache, la presse de l’époque mentionne la présence de 5000 personnes et un cortège de 6 km. Très vite, deux camps se forment. Les premiers dénoncent les dangers de l’immigration sauvage, le second défend les immigrés et réfute les amalgames. Au sein du premier camp, un Comité de Défense des Marseillais se crée. Ce collectif sur lequel nous savons très peu de choses aujourd’hui appelle à « pallier à la démission des services publics et à assurer la sécurité des Français ». Dès le lendemain du meurtre de Guerlache, ses membres organisaient des rassemblements dans le centre-ville pour faire signer des pétitions et protester publiquement. Les témoins de l’époque racontent le sentiment de peur qui régnait parmi les populations maghrébines qui se barricadaient chez elles.

Et du côté des ressortissants algériens, y a-t-il une réponse organisée face à cette menace ?

Absolument. L’ambassade algérienne répertorie régulièrement les victimes d’agressions ou de meurtres et demandent des comptes à l’État français. De son côté, le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) qui est proche des religieux progressistes et des maos s’empare également de cette question. Ses membres organisent des manifestations, une grève générale, des actions de sensibilisation qui visent à alerter les immigrés sur les violences qui s’expriment à leur égard.

Et le danger de mort est très vite effectif…

Oui. Le 26 août, le jeune Ladj Younes, 16 ans, est tué de plusieurs balles. D’après les témoignages, les passagers d’une voiture l’interpellent, lui tirent dessus quand il s’approche, démarrent puis font marche arrière pour tirer à nouveau alors qu’il est à terre. L’enquête montrera que l’auteur des coups de feu était un policier qui a agi avec sa voiture et son arme de service. Dans la semaine qui suit le meurtre de Guerlache, il y a un mort par jour. En tout, j’ai dénombré 16 morts entre août et décembre en comptant les quatre victimes de l’attentat du consulat. Mais bien entendu, ces chiffres sont à prendre avec précautions puisque l’accès aux sources est restreint.

Ceci intervient dans une période où la parole raciste se libère ?

Durant cette période, dans la presse notamment se dégage la figure d’un homme arabe dangereux et envahisseur. Le cas le plus connu est l’éditorial de Gabriel Domenech, rédacteur en chef du Méridional à l’époque qui signe un véritable appel aux expéditions punitives le lendemain de l’affaire Guerlache. Quelques années plus tard, il sera candidat et élu sur des listes du Front National.

Avez-vous eu accès aux archives pour pouvoir dénombrer les cas et les suites policières et judiciaires de chacun de ces crimes ?

Selon leur nature, les archives sont communicables entre 25 et 100 ans après les faits. En général, cette prescription est de 50 ans pour les archives de la police et de la justice. mais il est possible d’y accéder sur dérogation. Personnellement, je n’ai pas obtenu toutes les dérogations que j’ai demandées. Localement  les archives de la police sont particulièrement difficile d’accès, mais en passant par les archives du ministère de l’Intérieur j’ai pu recouper des éléments intéressants sur la manière dont l’État français répondait aux questions du gouvernement algérien sur les meurtres de ses ressortissants. Durant les années 70, le ministère de l’Intérieur demandait à chaque préfet de faire remonter tous les « incidents impliquant des Nord-Africains » en mentionnant « le caractère racial » ou non de l’affaire. Les fonctionnaires de police chargés de remplir les fiches spéciales puis les préfets concluaient invariablement à l’absence de caractère raciste.


Pour aller plus loin, l’enquête de Lundi Investigation, en 2013.

https://www.youtube.com/watch?v=lEKowfHBNDQ


Comment l’expliquez-vous ?

Pour moi, cela met à jour un processus de déracialisation. À chaque fois, les faits sont ramenées à des affaires de droit commun. Alors que la question du racisme est extrêmement présente dans la sphère publique, tout à coup dans le système pénale, on occulte le racisme, l’éventuel dimension politique et le préjugé qui a pu déterminer l’action pour conclure à des rixes dues à l’ivresse, à des crimes crapuleux, à des règlements de compte, voir à des suicides assez improbables. On assiste également à un inversement des responsabilités où la culture des Maghrébins est mise en cause, on décrit les victimes comme des personnes fragiles, instables, irritables qui auraient en quelque sorte provoqué la violence qui s’expriment à leur égard.

Lorsqu’on suit les affaires en partant des plaintes formulées auprès des consuls pour aller jusqu’aux réponses formulées in fine par les services du ministère de l’Intérieur français, on constate très clairement à cette période une réécriture des faits qui tendaient à effacer le caractère raciste des faits. Il y a des centaines d’exemples, mais pour en citer un parmi d’autres, je me souviens du cas d’un Algérien qui s’était rendu dans le bureau d’un consul avec des traces d’hématomes, de strangulation et un récit très précis sur les sévices qu’il aurait subi dans un commissariat. Après avoir enquêté auprès du commissariat en question, les services de l’Intérieur rapportent pour leur part les propos des policiers qui expliquent que l’Algérien en question semblait « malade des nerfs » et qu’il s’est blessé lui même, seul, en se frappant contre un banc en béton.

Les enquêtes qui s’intéressent à cette période mettent toutes en avant la faiblesse des condamnations, quand il y en a, lors des rares procès. Qu’en est-il du traitement judiciaire ?

Il est difficile de faire un compte rendu précis sur le traitement des crimes racistes de 73 parce que toutes les affaires ne sont pas conservées dans les archives judiciaires. D’autre part, elles ne sont pas archivées par nature des faits jugées. Il faut donc arriver à recouper chaque affaire à partir des sources militantes ou journalistiques. En sachant que chacun de ces assassinats n’a donné lieu qu’à des entrefilets et qu’on a donc très peu, voir pas d’éléments, sur les victimes et les auteurs.

Et tout ceci pose surtout la question du mobile raciste. Dans le cadre des enquêtes judiciaires, cette question du mobile raciste n’est pas posée tout simplement parce qu’à cette date cette qualification n’existe pas en droit français. La loi de juillet 1972 punit avant tout l’expression verbale du racisme. C’est la première loi depuis l’après-guerre et elle est considérée comme le socle de la législation antiraciste. À l’époque, la France est en position délicate. Depuis treize, à l’échelle nationale le MRAP et de la Licra militent pour qu’une nouvelle loi soit votée. D’autre part, en 1971, la France s’est engagée à mettre à jour sa législation en signant La Convention internationale sur l’élimination de toutes formes de discrimination raciale portée par l’ONU. Mais contrairement à ce qui était attendu, la loi de 72 occulte la question des crimes et des agressions pour se pencher exclusivement sur la parole raciste et les discriminations.

Quelle conséquence cela a-t-il dans le travail des juges ?

En général, les militants qui suivent ces affaires depuis les années 70 ont dénoncé de nombreux non-lieux, des acquittements et des peines légères avec sursis. Cette question de la reconnaissance du mobile raciste a d’ailleurs été un des combats de la marche pour l’égalité et contre le racisme, avec des militantes comme Yamina Benchenni ou Hanifa Taguelmint (lire notre article), qui ont à l’époque très bien cerné ce problème de qualification des faits. Le gouvernement socialiste avait promis aux marcheurs une nouvelle loi sur la question. Dans les faits, cette promesse s’est traduite par un article inséré dans une loi très générale. Il permettait à certaines associations de se porter partie civile dans le cas d’affaires présentant un mobile raciste. Le problème c’est que le mobile raciste n’a pour autant été défini. Cette absence de définition a permis au vide juridique de se maintenir.

Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Non. En 2003, une nouvelle loi est votée sur les recommandations de l’Union Européenne. Elle définit des circonstances aggravantes lorsque l’infraction est commise à raison de l’appartenance ou de la non-appartenance d’une ethnie, une nation, une race ou une religion. Mais celle-ci est constituée lorsque l’infraction est précédée, accompagnée ou suivie de propos, écrits, images, objets ou actes de toute nature portant atteinte à l’honneur ou à la considération de la victime.  Cette loi laisse encore une grande place l’expression verbale du racisme. Et, contrairement à ce qui peut se faire dans d’autres pays en matière de violence envers des groupes minoritaires, elle témoigne aussi d’un refus d’inverser la charge de la preuve.

Qu’est-ce qui le justifie ?

Ce n’est pas aberrant et cette position répond à une vision universaliste qui veut que le droit soit le même pour tous. Là où le bas blesse c’est qu’on applique des règles universelles à des groupes qui ont auparavant été particularisés et différenciés sur la base de critères ethniques, en raison de leurs origines ou de leur religion. Il est tout aussi légitime que ces derniers s’attendent à un aménagement du droit.

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