Les poubelles de Marseille racontent la ville

À la une
Jean-Marie Leforestier
31 Oct 2014 13

C'est le témoignage précieux d'un syndicaliste à la Ville de Marseille. Depuis quarante ans, Pierre Godard, militant SDU-FSU après avoir été encarté à la CGT puis à la CFDT a vu passer trois maires et de nombreuses tentatives pour mettre fin à la saleté des rues. Il consigne ses souvenirs de lutte dans un livre, Éboueurs de Marseille coécrit avec le sociologue André Donzel. Ensemble, ils y soulignent à force d'anecdotes savoureuses l'inertie politique dans un domaine où la cogestion avec le syndicat Force ouvrière est présentée comme une règle intangible. Le travail universitaire de Donzel s'ajoute au vécu du syndicaliste et ancien éboueur. Les deux écritures s'entremêlent à tel point qu'il devient difficile de différencier l'une et l'autre.

FO est l'ennemi juré de Godard qui les présente en casseurs de grève, trop proches de l'exécutif municipal pour servir totalement l'intérêt des agents. Il serait pourtant largement exagéré de considérer l'ouvrage comme un règlement de comptes syndical. Particulièrement documenté sur la période récente notamment grâce aux archives syndicales, il s'attarde aussi sur l'histoire de la propreté à Marseille, l'incurie de la Rome antique, les escoubiers du XVe siècle, les premiers services publics municipaux et leurs corollaires, les premières délégations de service public.

Certains parallèles entre les siècles passés et les turpitudes actuelles paraissent un peu artificielles. D'autres en revanche soulignent combien la saleté de Marseille est "une longue histoire". Deux archives suffiront à l'étayer. En 1886, un ingénieur civil, Henry de Montricher appelle ainsi à "restreindre la propension qu'ont les balayeurs à pousser les matières dans les caniveaux pour confier aux eaux courantes une partie de leur besogne". L'année suivante, un ancien adjoint au maire, Henry Schloesing propose d'incinérer les immondices à Fos-sur-Mer.

En 2014, la communauté urbaine Marseille Provence métropole commence à lutter contre les eaux qui dévalent les caniveaux pour amasser les mégots et autres détritus. Des milliers de bouches de lavage – ces arrivées d'eau que les cantonniers ouvrent lors de leur passage – vont être peu à peu fermées par la Société des eaux de Marseille, le délégataire. Pour les déchets plus conséquents, la communauté urbaine peine encore et toujours avec son incinérateur fosséen. Objet de litiges judiciaires à millions d'euros, mis à mal par un incendie l'hiver dernier, l'installation est toujours contestée et ne fonctionne pas à plein régime. Rien n'est donc réglé au pays des déchets.

Marsactu vous propose de découvrir quatre extraits d'Éboueurs de Marseille (en suivant les liens) :

Le fiasco de la première usine d'incinération de Marseille qui a traumatisé Defferre

Comment Robert Vigouroux s'est résolu à la cogestion en 1994

Pourquoi Marseille ne trie pas (ou presque) ses déchets

Perspectives autour d'une future métropole gestionnaire des ordures

Éboueurs de Marseille de Pierre Godard et André Donzel est publié aux éditions Syllepse.

► Le fiasco de la première usine d'incinération de Marseille qui a traumatisé Defferre

Au début des années 30, la Ville de Marseille connaît de graves difficultés financières liées notamment aux nombreuses embauches d'agents municipaux. Le premier adjoint du maire Georges Ribot, Simon Sabiani, est à la manœuvre. Concernant les déchets, la décharge d'Entressen a été créée en 1887 dans la Crau. Les ordures y sont alors acheminés par des trains spéciaux. Non sans difficulté. Est alors envisagé la construction d'un incinérateur à la Madrague-Ville. Son échec marquera durablement Gaston Defferre et fera de lui un farouche opposant à cette solution industrielle.

 

Sur le plan du traitement des déchets, les difficultés de la ville ne sont pas moindres. Le dépôt en Crau rencontre des difficultés : pollution des nappes phréatiques, explosion des coûts de transports (multipliés par dix en huit ans), fréquence des incendies de décharges, utilisation de plus en plus difficile des gadoues comme engrais du fait de la modification de leur composition. Le procédé Beccari de fermentation durant trente-cinq à quarante jours est écarté, avec des arguments surprenants, au profit de la solution la plus coûteuse mais très en vogue : l’incinérateur dont on vante la multiplication en Angleterre, en Belgique, à Paris… La bataille perdurera, ardente et indécise, « entre fermentateurs et incinérateurs, les seconds secrètement coalisés car obligés d’amortir les installations très coûteuses et les brevets (1) ».

La décision ne sera prise qu’en août 1934 et, en juin 1937, l’usine est construite dans les quartiers Nord de Marseille, à côté des abattoirs municipaux, sur l’emplacement actuel du garage Cabucelle de la Communauté urbaine. Elle est censée fournir chaleur et vapeur d’eau aux entreprises voisines, dont les abattoirs. La revue Marseille en fait une longue description technique et salue cette innovation :
Signalée au passant par sa cheminée en béton haute de 75 mètres […], la moitié seulement du tonnage général lui parviendra, le reste continuant à être transféré en Crau. Mais c’est un commencement qui appelle à une suite (2).

Très vite cependant, le fonctionnement de cette usine va s’avérer très coûteux pour la Ville. La société qui la gère fait preuve « de négligence et mauvaise gestion ». L’exploitation est arrêtée le 30 septembre 1945. La totalité de la « bordille » de Marseille reprend alors la direction de la Crau, par de longs et lents convois de wagons survolés par des nuées de « gabians », qui prélevaient là leur pitance d’autant plus facilement qu’ils n’étaient même pas recouverts de filets. Le mot occitan « bordille » s’impose alors dans le langage populaire ; il désigne la chose et par extension les bienheureux « gars de la bordille » qui la collectent, la balayent et chargent le « train de la bordille ». Malgré l’ambiguïté du mot qui désigne aussi par extension un salaud, une balance, un délateur, personne ne s’offusquera de cette appellation, jusqu’à ce que l’expression tombe en désuétude, dans les années 1970.

L’usine d’incinération, quant à elle, ne reprendra du service que pendant un mois, en décembre 1947, lors de la longue grève des cheminots, puis son personnel est licencié. Gaston Defferre signera la liquidation du contrat le 2 décembre 1953, mais la Ville paiera les coûteuses trimestrialités de l’emprunt effectué pour sa construction jusqu’en janvier 1968. Vingt-trois ans plus tard, en juillet 1976, l’État essaiera de convaincre Gaston Defferre de l’intérêt de l’incinération ; il y opposera un refus catégorique, ainsi formulé : "La position prise depuis une dizaine d’années par l’Administration centrale [l’État] qui, jusqu’à ce jour et malgré plusieurs interventions de ma part, a persisté dans son attitude de refus d’agréer et de financer d’autres systèmes d’élimination des ordures ménagères que l’incinération, alors qu’une étude, suivant la méthode RCB (3), de la collecte et de l’élimination des déchets domestiques de la Ville de Marseille (au demeurant financée entièrement par l’État) a confirmé que c’était là, dans le cas de Marseille, la solution la moins intéressante."

(1) Rapport sur la création à Marseille d’une usine d’incinération des gadoues. Le directeur général des travaux communaux (Lefèvre, Archives municipales, cote 1390).

(2) Marseille, n° 6, août 1937.

(3) Rationalisation des choix budgétaires, technique d’analyse financière en vogue dans la comptabilité publique des années 1970.

 

Épisode suivant : Comment Robert Vigouroux a fini par se résoudre à la cogestion

Comment Robert Vigouroux a fini par se résoudre à la cogestion

À l'été 1985, une grande réforme de la propreté est annoncée par Gaston Defferre et votée par le conseil municipal. Elle se met en place sous Vigouroux en janvier 1987. Une bonne partie du service est délégué à des entreprises privées. La réorganisation est d'importance. Pierre Godard et André Donzel expliquent qu'alors, la gestion quotidienne se modifie avec des cadres renouvelés présents sur le terrain et un fonctionnement présenté comme moins clientélaire. La politique d'austérité menée ensuite par Robert Vigouroux n'est pas faite pour plaire aux syndicats laissés de côté, FO compris. Réélu en 1989, il connaît une fin du second mandat difficile et ne se représentera pas. Élu sous l'étiquette socialiste, il a soutenu la droite aux régionales et appuiera bientôt aux présidentielles Édouard Balladur. Durant ses dernières années de mandat, sa majorité est chancelante et, à l'heure d'un nouveau tour de vis budgétaire, il finit, expliquent les auteurs, par trouver un appui auprès de Force ouvrière. C'est "le retour à la cogestion".

Début 1994, le maire annonce que la situation financière de la ville exige la suppression de 1 300 postes en trois ans, dont 300 au nettoiement. Cela signifie un blocage total de l’embauche. Le directeur du service lance alors un projet de restructuration. Les syndicats s’y opposent, mais FO bloque la dynamique de négociation ouverte par celui-ci, ainsi que la mobilisation. Le 10 février, FO tient une assemblée générale. Le Provençal en rend compte en citant Josette Ventre, secrétaire générale : Il n’est plus question désormais de restructurer […], il n’y aura pas de hausse de productivité […], la mise en place de la réorganisation a été confiée au syndicat FO parce que majoritaire (1).

Le 24 février, le directeur du nettoiement, M. Franceschi, démissionne parce qu’il « ne voulait pas avaler certaines couleuvres ». Joël Raffin est chargé de l’intérim, mais part en vacances le jour même, alors que les agents du nettoiement se sont vus, eux, annuler tous leurs congés…

Le 28 février, 500 agents du TAM et du nettoiement participent aux assemblées générales appelées par la CFDT aux deux centres de transfert. La mairie envoie des huissiers mais ne bouge pas, comme si elle savait ce qui allait suivre… Le 1er mars, jour d’entrée en vigueur de la restructuration, FO appelle à une « grève générale reconductible du personnel de la propreté (2) ». Mais on ne recense que 2 % de grévistes le matin. Réaliste, FO appelle alors « à reprendre le travail » et « à ne pas se laisser entraîner dans une action politisée […] ; le service du nettoiement [étant] dirigé par des perroquets […], la démission de Franceschi est une victoire importante ». Et Josette Ventre de conclure, en s’adressant aux éboueurs de nuit qui ont vu leur tonnage augmenter de 30 % : « Surtout ne finissez pas ! Travaillez à un rythme normal sans en faire moins qu’auparavant, mais surtout laissez le surplus. » Le Provençal du 2 mars nous apprend pourtant que « le secrétaire général a reçu des émissaires de FO et que les deux parties sont parvenues à s’entendre sur les modalités de la réorganisation de la collecte des ordures engagée ce 1er mars (3) ». La CFDT, de son côté, maintient les assemblées dans les gares, toujours aussi massives, mais les contacts avec les plus hautes autorités restent stériles. Le 7 mars, Raffin revient. FO déclare que « dans trois jours, tout va rentrer dans l’ordre (4) ». Le 9 mars, le syndicat demande aux éboueurs de nuit « de faire un effort, de finir les sections […], [sous peine] de passer de jour »… L’accueil fut très frais !

Que s’est-il passé entre l’élection de Vigouroux et le début de mars 1994 ? Vigouroux a tant bien que mal repoussé la cogestion, en particulier la codécision sur les grands dossiers, mais a lâché, progressivement, sur les petits arrangements clientélistes quotidiens. Embauches, mobilité, promotions, logements de fonctions, primes, se négocient à nouveau, de chef à chef, dans le bureau du secrétaire général adjoint (M. Dumont), tandis que les autres syndicats ne seront plus reçus par le maire, les élus, les secrétaires généraux. Petite anecdote : le successeur de M. Franceschi, directeur du nettoiement « démissionné » dans les circonstances que nous avons évoquées plus haut, décide un jour de rencontrer deux responsables CFDT. Le jour dit, le bâtiment est envahi par des délégués FO qui comptent bien s’opposer à un pareil forfait… Mais le directeur, peut-être déjà en mal de mutation, ne désarme pas et propose aux deux compères d’aller vers les pissotières des mécanos, à l’autre bout de la grande cour du service, rue de l’Abbé de l’Épée… Et la négociation eut lieu ainsi, au vu et au su de tout le monde, des administratifs, cadres et ouvriers hilares !

Philippe Sanmarco et Bernard Morel, dans L’endroit du décor, dissèquent le fonctionnement de Marseille, « largement féodal, d’un féodalisme urbain, c’est-à-dire d’un clientélisme poussé », puis ils affirment :
« Le type de structuration sociale sur lequel est fondée la société marseillaise ne pouvait – et ne peut – survivre à l’actuelle mutation technologique. Il y avait donc à réinventer tout un modèle social dont on n’aperçoit guère aujourd’hui que de vagues fumerolles. Casser une forme d’organisation devenue inopérante et condamnée demande du temps et de la continuité […]. C’est cette politique de petits pas qui fut conduite avec acharnement de 1977 à 1983 (5). »

Ce que Sanmarco a tenté, c’est de s’appuyer sur une sorte de double administration, hautement qualifiée, souvent issue des corps ou des services de l’État (pouvant donc facilement y retourner), venant d’une autre histoire politique et peu disposés à accepter le petit système marseillais. Dans un doux euphémisme, Sanmarco et Morel concluent : « Les oppositions étaient inévitables entre ce personnel et celui, plus traditionnel, dont le recrutement avait été plus personnalisé (6). »

On sait qui a gagné… Pour dépasser le système, il faut agréger une base sociale consciente des enjeux, structurée démocratiquement. Cesare Mattina, dans sa thèse, La régulation clientélaire, émet l’hypothèse suivante :
« Le rétrécissement des ressources clientélaires à distribuer détermine la crise des politiques clientélaires de redistribution. Elles n’ont plus l’efficacité sociale qu’elles avaient auparavant […]. Pendant les années 1980 à Marseille, et au début des années 1990 à Naples, le modèle de la régulation clientélaire laisse la place à d’autres modalités de gouvernement urbain. Ces modalités, incarnées par les maires Vigouroux à Marseille et Bassolino à Naples se fondent sur un référentiel de bonne gestion et de moralisation de la vie publique, de réappropriation identitaire de la ville par l’amélioration de son image de relance des grands projets, de volonté de rénovation urbaine et de développement du tourisme (7). »

On sait maintenant que le modèle de régulation clientélaire n’a pas « laissé la place ». Pour n’évoquer que les embauches, le pouvoir municipal contrôlait 50 000 emplois en 1964 (chiffre de Sanmarco et Morel). Il en contrôle autant aujourd’hui ; même si beaucoup de ces emplois sont précarisés, ils n’en sont pas moins clientélisés. Sous Vigouroux, on compte à la mairie 2 000 contrats emploi solidarité (prenant la suite des TUC en décembre 1989), auxquels s’ajoutent 700 vacataires, 800 contractuels, 410 temps non-complets… (8) Quand la CFDT obtient quelques recrutements de CES au nettoiement, ce ne sont pas ceux qui se sont le plus investis qui sont promus mais d’autres, imposés par le cabinet du maire.

(1). Le Provençal, 11 février 1994.

(2). Le Provençal, 2 mars 1994.

(3). Idem.

(4). Le Provençal, 8 mars 1994.

(5). Philippe Sanmarco et Bernard Morel, L’endroit du décor, op. cit., p. 149.

(6). Ibid., p. 148.

(7). Cesare Mattina, La régulation clientélaire. Relation de clientèle et gouvernement urbain à Naples et à Marseille (1970­-1980), thèse de doctorat en science politique, Université de Grenoble 2, 2004.

(8). Le rapport de la Chambre régionale des comptes de juillet 2013 montre que cette situation s’est encore aggravée. Elle écrit : « Les effectifs de la ville de Marseille qui sont de 11 556 agents titulaires en 2011, ont diminué de 2 % depuis 2005. La ville emploie également près de 6 000 agents non titulaires, dont 1 750 vacataires dans les mairies d’arrondissement », CRC­PACA, Rapport d’observations définitives sur la gestion de la commune de Marseille, juillet 2013, p. 5.

 

Épisode suivant : Pourquoi Marseille ne trie pas (ou presque) ses déchets

Pourquoi Marseille ne trie pas (ou presque) ses déchets

Les auteurs reviennent sur l'incongruité marseillaise concernant la collecte sélective des déchets. Comment une aussi grande ville peut être autant en retard dans le domaine ? André Donzel et Pierre Godard ont leur explication. Tout commence là encore par une première expérience à la fin des années 1990 qui débouche sur un fiasco quelques années plus tard. Flash-back.

Dans un article intitulé : « Déchets : cinq ans pour développer la collecte sélective », La Provence du 5 août 1998 donne la parole à l’adjoint à l’environnement, Robert Assante. Ce dernier annonce que « l’opération concerne huit des seize arrondissements, du 8e au 16e, qui seront équipés d’une deuxième poubelle, jaune, réservée aux déchets recyclables, en plastique, carton, aluminium et papier ». Dix mois plus tard, la collecte commence dans le 13e arrondissement. Mal préparée, sans concertation, l’expérience échoue totalement, au point d’être remise à plat en 2003. Pour cette année-là, le bilan établi par la CUMPM révèle qu’à Marseille, 17 430 tonnes ont été recyclées, sur une production globale de 495 744 tonnes, soit seulement 3,5 % de la collecte. Si on ajoute les 74 605 tonnes récupérées en déchetterie et valorisées, on arrive à un taux de recyclage de 15,5 %. Au cours de cette période de cinq ans, l’objectif de recyclage de 25 %, fin 2004, n’a donc pas été atteint (1). Neuf ans plus tard, en 2012, le même calcul aboutit à 30 % de tri (2).

Au début des années 2000, le « front anti-incinération » propose un moratoire sur la construction d’incinérateurs en France et fait émerger un nouveau regard, non plus sur les « décharges », mais les « centres d’enfouissement ». Les techniques modernes permettent de dépasser les anciennes pratiques, dont la décharge d’Entressen est devenue le symbole. La CFDT soutient cette idée et défend à la fois la requalification de la décharge historique de la Crau et, comme solution transitoire pour les déchets ultimes, l’ouverture sur le même site d’un stockage « en casiers », traitant les lixiviats (eaux usées) et valorisant les biogaz. Cette solution n’a cependant de sens qu’à l’issue d’une chaîne de tri drastique.

Mais en 2004, l’équipe Gaudin n’a pas compris l’intérêt pour la collectivité d’une collecte sélective aussi poussée. Ils se sont engagés dans le choix du grand incinérateur de Fos, dont la montée en puissance est antinomique avec l’extension de la collecte sélective. (3)

Ce refus n’est pas qu’un choix technique ; il a aussi une origine et des conséquences politiques. En effet :
« La collecte sélective en porte à porte est un geste politique qui engage fortement la municipalité dans ses rapports avec ses électeurs, leur disponibilité, leur acceptation de sujétions nouvelles, leur compréhension et leur démarche civique. C’est aussi, bien sûr, un acte technique qui implique des choix réfléchis et une organisation performante […]. La mise en place de la collecte sélective révèle la structure civique de la ville, le degré d’adhésion à la communauté citadine ; le succès, le rendement de la collecte sélective dépendent du sentiment d’appartenance citoyenne (4). »

La collecte sélective, soulignons-le encore une fois, a cette singularité qu’elle oblige à mobiliser le sens civique des citoyens, y compris dans l’« habitat vertical ». En habitat vertical en général et dans les cités populaires en particulier, il est évident que le rendement économique de la collecte sélective mettra du temps à être positif. Si on a en tête le seul critère économique, on contourne les cités HLM, comme cela s’est passé à Marseille. Là, plus qu’ailleurs, il faut partir d’une volonté politique plus ample. Toutes les enquêtes faites dans les cités montrent que l’amélioration physique du cadre de vie a un effet direct sur la vie en commun et qu’à l’inverse, la dégradation du bâti et des espaces communs détériore immédiatement la vie sociale. Le rapport Violences urbaines, paroles d’habitants, basé sur des entretiens avec des habitants des quartiers les plus pauvres de Marseille, ne laisse aucun doute à ce sujet (5).

Cela signifie que la question des ordures croise directement la politique de la ville. L’implantation de « mini-déchetteries » au pied des immeubles, surveillées et entretenues par des employés municipaux, pour partie issus des quartiers, est à terme incontournable si on veut atteindre l’objectif de « Marseille-Propre ».

(1). CUMMP, Rapport annuel 2003 sur le prix et la qualité du service public d’élimination des déchets.

(2). CUMMP, Rapport annuel 2012 sur le prix et la qualité du service public d’élimination des déchets.

(3). D’autant qu’en juin 2012, un arrêté préfectoral autorise une augmentation de la capacité annuelle de brûlage de 300 000 à 360 000 tonnes.

(4). Hugues Bertrand, Politiques locales de déchets…, op. cit., p. 17.

(5). Collectif, Violences urbaines, paroles d’habitants, Documents de travail, n° 114, Paris, Charles Léopold Mayer, 2002.

 

Épisode suivant : Perspectives autour d'une future métropole gestionnaire des ordures

Perspectives autour d'une future métropole gestionnaire des ordures

En conclusion, les deux auteurs s'essaient à dresser quelques perspectives quant à la métropole qui naîtra au 1er janvier 2016. Ils dressent trois trajectoires que pourrait alors prendre la gestion des déchets.

Avec la création de la future métropole d’Aix-Marseille, une page semble cependant devoir se tourner dans la gestion des services publics locaux. Les règles de fonctionnement de cette nouvelle institution, dont la mise en service est prévue pour janvier 2016, ne sont pas encore tout à fait claires. Beaucoup d’incertitudes pèsent encore sur son fonctionnement (répartition des compétences, organisation territoriale, ressources financières, etc.). La dernière version de la loi sur les métropoles semble cependant redonner une certaine capacité d’initiative aux élus locaux, à travers le jeu des délégations de compétences entre collectivités. Dans ce contexte, plusieurs scénarios sont envisageables :
– Le statu quo : Cette perspective aboutirait au maintien des cadres territoriaux et des champs de compétence existants dans les différentes collectivités territoriales, selon une interprétation minimaliste de la loi. Ce pourrait être le scénario le plus probable compte tenu de ce que l’on a pu observer lors des réformes antérieures de l’intercommunalité, qui ont peu bouleversé les pratiques administratives locales si ce n’est en confortant des coopérations déjà existantes (1). Néanmoins, la métropole crée une situation nouvelle sur le plan du partage des ressources fiscales, ce qui pourrait modifier les équilibres financiers entre communes.
– Le conflit : dans le cadre des transferts de délégations de compétence qui s’annonce, les institutions communales ou intercommunales, particulièrement la communauté urbaine marseillaise, pourraient être tentées de se délester de certaines charges économiques et sociales trop lourdes à supporter, par exemple la collecte des déchets. À l’inverse certains domaines pourraient être davantage décentralisés, notamment ceux dont le contrôle est vital pour la consolidation du capital électoral des élus (foncier, PLH, permis de construire, propreté des rues, etc.). Écartelée par une multiplicité d’intérêts contradictoires, la métropole pourrait perdre alors toute cohérence et s’enliser dans des conflits insolubles.
– L’externalisation : cette hypothèse n’est pas à exclure en raison des faibles ressources budgétaires de la future métropole et de l’endettement qui devrait en découler. Elle se traduirait par un renforcement du poids de l’État dans de nombreux aspects de la gouvernance métropolitaine, ainsi que par une emprise accrue des grands opérateurs privés sur les aménagements urbains. La délégation au privé de certains services publics locaux pourrait être une autre conséquence de cette évolution.

Dans toutes ces hypothèses, on peut s’attendre à ce que les emplois publics locaux, cibles privilégiées de la « réforme territoriale », soient fortement mis à mal : la gestion déléguée devrait se renforcer encore au détriment de la régie publique ; certains acquis sociaux pourraient être gravement remis en cause (2). Cela impose au monde syndical d’être particulièrement vigilant dans cette transition.

(1). Cf. François Baraize et Emmanuel Négrier, L’invention politique de l’agglomération, Paris, L’Harmattan, 2001.

(2).  Cf. SDU 13­-FSU, « La métropole AMP : les personnels, quelle situation ? », Lettre sur la métropole, n° 3, 20 janvier 2014.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE SPECIALE – 2 MOIS pour 2€

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire