Les légendes d'outre-tombe se content à l'ombre des cités

À la une
le 9 Avr 2014
4

Sous les vivantes cités des quartiers Nord de Marseille, à quelques pelletées sous terre, reposeraient des pierres tombales. Un monde d'éternité enfoui et recouvert de béton. En cet été 2009, au Vallon des Tuves, au pied des tours de la Savine, le bâtiment A subit l'assaut programmé des machines destructrices, dans le cadre de la rénovation urbaine. C'est au creux du mini terrain de football, autrefois bassin à poissons que des minots discutent d'une information que nul ne semble contester : sous le bâtiment A, les ouvriers ont trouvé un cimetière et seraient occupés à le recouvrir.

Au Plan d'Aou circule une légende urbaine similaire, transmise par des habitants beaucoup plus âgés où il est question d'un cimetière enfoui sous les bâtiments. C'est en ce lieu que le marquis de Foresta avait bâti son château, jouxté par un cimetière, avancent d'ailleurs pour preuve les anciens. A la cité Bellevue, au pied de Saint-Mauront où gîsent les derniers vestiges de l'habitat ouvrier, le constat était le même quelques années plus tôt, lors d'une visite organisée par l'artiste marcheur Nicolas Mémain. Tandis qu'il situait les ruines de l'ancienne usine de bougies sous le 143 Félix-Piat, deux jeunes gens niaient l'existence de la fabrique, lui préférant celle d'un cimetière. "Si vous voulez, je vous montre un endroit dans les caves, où on peut voir des cadavres" proposaient, bravaches, deux jeunes garçons aux marcheurs.

S'il n'est pas tout à fait question d'un cimetière, on retrouve cette histoire de vie d'outre-tombe aux Créneaux, dans cette roche fragile, le tuf, où un ensemble de caves aujourd'hui bouchées ont autrefois servi de terrain de jeux aux enfants qui se perdaient dans ses passages secrets. "Ils ramenaient des histoires extraordinaires, ils trouvaient des morts, des cadavres, de l'or, des caches d'armes" raconte Christine Breton, historienne et conservatrice honoraire du patrimoine.

Terreau propice

Cette abondance de légendes mortuaires n'a rien de surprenant. "Dans les cités, la vie spirituelle est beaucoup plus développée qu'ailleurs. Toutes ces histoires d'âmes, de vie d'avant, c'est quelque chose qui est vraiment ancré. Cela fait notamment partie de l'Islam – très présent dans ces quartiers" poursuit l'historienne à quelques mètres du ruisseau des Aygalades. Loin de se raréfier, les récits auraient encore de beaux jours devant eux. "Les légendes ne se perdent pas, au contraire, chaque nouvelle génération en rajoute une couche, avec des spécificités selon les communautés !" Le fort ancrage de la religion chrétienne, pendant longtemps à Marseille avec les légendes provençales sur les saints, les grands récits fondateurs de Marseille datant du XIe siècle, "récités et récités jusqu'à la deuxième moitié du XXe siècle", tout cela aurait également constitué un terreau propice aux légendes urbaines liées aux esprits.

Mais pas seulement. Car comme le rappelle Christine Breton, on oublie souvent que les cités sont rarement construites ex nihilo. Souvent, à proximité de celles-ci existe ou existait une bastide avec un cimetière privé attenant. Ainsi le château des Aygalades est resté en ruine très longtemps, ce qui a développé l'imaginaire des habitants. À Campagne-Lévêque, une grande barre d'immeuble a été posée à l'endroit précis où se dressait le château de l'Évêque Eugène de Mazenod qui disposait de sa chapelle et de son petit cimetière. De ce passé, il subsiste des reliquats, outre les histoires de fantômes et de mort : la montée d'escalier et la plateforme d'un jardin à la française créé à l'époque par un Anglais. "Quand le lieu a été abandonné, avant que l'on construise cette cité, il a été squatté. Dans l'imaginaire, le squatteur est confondu avec le mort, celui qu'on ne voit pas, que l'on essaie d'oublier".

"Ici on est pas seuls"

Ailleurs, la cité de la Visitation (14e) repose entièrement sur les fondements du monastère de l'ordre de la Visitation appelé le "couvent des Petites Maries" qui bien sûr, possédait son cimetière. "Ce sont des logeurs appartenant aux mouvements chrétiens de gauche qui ont racheté l'ensemble de la propriété pour y construire les onze bâtiments de la cité juste sur l'emplacement de l'ancien couvent", explique Christine Breton. Christiane Martinez, qui loue des chambres d'hôte dans le cadre d'Hôtel du Nord, rapporte à son tour que "les jeunes disent qu'ici on est pas seuls, il y a une atmosphère, des âmes". Les jeunes taggeurs en particulier relaieraient ces histoires de cimetière sous la cité avec des fantômes qui hanteraient le quartier.

À Saint-Louis, les habitants gardent en mémoire une autre histoire. Une histoire de mort. De mort animale, avec les anciens abattoirs. "Les vents d'est, d'ouest et du nord apportaient les odeurs des bêtes tuées. Mais surtout, une odeur terrible provenait de l'usine d'équarissage qui faisait rentrer la mort dans le quotidien, à tel point que les animaux de la fourrière hurlaient régulièrement. Cette usine est restée là 20 ans, avant que le CIQ du quartier parvienne à obtenir sa fermeture. Quand les artistes sont arrivés en résidence dans les anciens abattoirs, les habitants du quartier racontaient des choses terribles", se souvient encore Christine Breton tout en empruntant l'étroit passage qui servait à conduire les troupeaux entiers jusqu'aux abattoirs.

L'histoire a donc laissé ses traces dans les cités. En ruine ou englouties par des tonnes de gravats. Si le maire Jean-Claude Gaudin répète régulièrement qu'il espère qu'"on ne tombera pas sur le fémur de Jules César", de véritables fouilles opérées en ce moment déterrent une partie des vestiges de la ville. C'est ainsi qu'en prévision des travaux de prolongement de la ligne de métro de Bougainville à Capitaine Gèze, une équipe d'archéologues de l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) met au jour un cimetière utilisé entre 1784 et 1905 dans le quartier des Petites Crottes [cf diapo sonore]. Quand l'histoire et la science servent les légendes urbaines, celles-ci ne sont pas prêtes de disparaître.

 

 

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire