Les délogés réclament une charte : « Avant, on était reconnaissant, là c’est plus tenable »

Interview
Violette Artaud
4 Avr 2019 0

Ce jeudi une réunion avec les représentants des délogés et services municipaux doit avoir lieu. Les premiers comptent bien poser sur la table leur charte pour le relogement digne. Membre du collectif du 5 novembre et à l'hôtel depuis cinq mois, Martin Lefebvre fait partie des rédacteurs de cette charte. Il répond à Marsactu.

Les premières évacuations des personnes délogées cours Lieutaud, en novembre 2018.

Les premières évacuations des personnes délogées cours Lieutaud, en novembre 2018.

Ce jeudi, à l’hôtel de Ville, les représentants de ceux que l’on appelle désormais « les délogés » et les pouvoirs publics se rencontrent. Si ce genre de réunion est fréquemment organisé depuis le drame de la rue d’Aubagne, cette fois-ci, associations et collectifs n’arriveront pas les mains vides. Ils déposeront sur la table des négociations leur « charte du relogement digne ». Depuis début novembre, ces derniers réclament en effet la mise en œuvre d’un document encadrant leur parcours, de l’évacuation à la réintégration définitive. Si la Ville a annoncé qu’elle acceptait le principe de cette charte et qu’elle travaille à son élaboration, le contenu du document au bas duquel elle apposera une signature reste aujourd’hui inconnu.

Les représentants des délogés (collectif du 5 novembre, Un centre ville pour tous, conseil citoyen du 1/6, Assemblée des délogés, soutenus par la Fondation Abbé-Pierre et Emmaüs Pointe-Rouge) ont eux rédigé des propositions bien précises qu’ils ont retranscrites dans un document de treize pages rendu public (à consulter ici). Tandis que la mairie ne souhaite pas communiquer sur le sujet avant l’issue de la réunion, Marsactu a interrogé l’un des membres du collectif du 5 novembre, qui a participé aux réunions d’élaboration de ce texte.

Martin Lefebvre a dû quitter son logement au Panier il y a cinq mois et vit depuis dans une chambre d’hôtel. Pour lui, la situation n’est plus tenable et les choses doivent être clarifiées entre délogés et pouvoirs publics. À ce jour, environ 1500 personnes se trouvent toujours perdues sur le long chemin censé mener à la réintégration définitive d’un logement.

Marsactu : Comment avez-vous procédé pour l’élaboration de cette charte ?

Martin Lefebvre : Nous avons fait ça en plusieurs temps. Un petit groupe de personnes a fait la première rédaction en se basant sur les retours de la commission juridique et de la commission urgence du collectif, et bien sûr en fonction de la loi. Les propositions ainsi faites ont ensuite été diffusées à un grand nombre de personnes du collectif et d’autres délogés qui ont amendé certains points. Et puis, lors d’une assemblée des délogés au Molotov, Kevin [Vacher, un des animateurs du collectif, ndlr] a lu l’ensemble de la charte à voix haute, ce qui a pris bien deux heures. Les gens présents ont ainsi pu se positionner, point par point, pour intégrer des choses en fonction de ce qu’ils vivent au quotidien, des situations de chacun de façon très pragmatique. Cela nous a permis d’aller dans le fond des choses.

Accès aux rapports des experts, aux actes administratifs, accompagnement pour bénéficier de vos droits… En lisant votre charte, on comprend bien que le principal problème est le manque d’information, de dialogue avec les services compétents.

M.L : C’est exact. Pour vous répondre, j’enfile ma casquette de délogé. Je crois que le plus gros problème dans notre situation est l’accès à l’information. À Beauvau [guichet unique mis en place par la mairie pour orienter les délogés, ndlr], ils ne peuvent pas nous aider car eux-mêmes n’ont pas d’information. Nous n’avons aucun calendrier pour nous projeter. Nous essayons donc d’obtenir de l’information par plusieurs biais.

D’abord en nous rendant en mairie pour tenter d’obtenir les arrêtés [normalement publiés par la mairie sur son site, ndlr]. Sauf que nos interlocuteurs pensent souvent qu’ils n’ont pas le droit de nous les transmettre, il faut donc arriver avec un texte de loi qui prouve que l’on est dans notre droit et même là, on vous fait attendre deux heures pour qu’au final, quelqu’un vienne vous dire, « ok c’est vrai vous pouviez le consulter mais vous arrivez trop tard il n’est plus disponible ». L’autre solution c’est de tenter d’obtenir les compte-rendus des experts. Mais là, c’est ultra compliqué pour un locataire. J’ai pris un avocat pour ça.

En fait, le problème, c’est que les services eux-mêmes ne sont pas bien informés. Les textes qui encadrent ça existe mais nos interlocuteurs ne sont pas au courant de nos droits et se prennent notre énervement dans la tête. Cette charte est là pour clarifier tous ça.

L’une des propositions de votre charte mentionne le fait que l’hébergement d’urgence (en chambre d’hôtel en général) ne doit pas durer plus d’un mois. Certains d’entre vous y sont depuis cinq mois. Quels problèmes rencontrent-ils ?

M.L : Les chambres d’hôtel ne sont pas des logements décents. La moquette a déclenché des crises d’asthme chez des gens qui n’en avaient jamais fait avant. Beaucoup ont eu des problèmes avec les punaises de lit, ont dû changer de chambre, jeter toutes leurs affaires. Quand on est seul, comme moi, ça va, mais pour les familles c’est intenable. Il y a plein de cas de déscolarisation, les enfants ont honte que l’on sache qu’ils vivent à l’hôtel, certains ont changé de comportement. Quand on vit dans une chambre à trois ou plus il n’y a plus aucune intimité. On ne peut pas laisser une telle situation s’installer. Au début on était reconnaissant qu’on nous prenne en charge à l’hôtel, que l’on ne nous laisse pas à la rue. Mais quand ça dure cinq mois, c’est plus tenable, tu craques. Une mère de famille est venue me dire qu’elle avait perdu 10 kilos depuis son évacuation !

Autre souci que votre charte vise à régler : la réintégration trop rapide, sans contrôle de salubrité au préalable par exemple… 

M.L : Oui, on a un gros problème sur la salubrité. On fait parfois des visites de réintégration avec les pompiers et/ou les experts de la mairie. Il arrive qu’ils aient des doutes sur le péril, mais parfois, l’état de salubrité fait que la réintégration est inenvisageable. Sauf que ce ne sont pas les mêmes services et qu’ils nous répondent que ce n’est pas eux qui doivent gérer ça. Je pense à l’exemple d’une dame handicapée – elle était quasiment aveugle – de chez qui on a dû sortir une quinzaine de rats morts, il y avait de la pourriture partout. Je peux vous dire qu’en quatre mois, tous genres de nuisibles peuvent s’installer et le pire : il y avait des tas de gravats de chantier ! Sauf que quand on contacte le service concerné, on se rend compte qu’il est saturé, donc même si on arrive à faire un signalement au bon endroit, on nous répondra jamais en 48 heures. Le temps que nous avons entre la main levée d’un péril et la fin de l’hébergement d’urgence.

Vous demandez également « le droit au retour inconditionnel », c’est-à-dire que les personnes délogées puissent retourner dans leur logement ou dans leur quartier selon leur volonté. Cela traduit-il une crainte de voir les quartiers du centre-ville se vider de leurs habitants actuels ?

M.L : Oui, c’est effectivement une grande peur. Quand on voit que des quartiers entiers sont évacués, et que des rumeurs de rachat ou de préemption courent, c’est effectivement une crainte que tout le monde partage. On craint aussi que les loyers augmentent. L’État, par la voix du ministre du logement, s’est engagé contre la gentrification mais dans les faits on se pose forcément la question. C’est pour ça qu’il faut que les délogés bénéficient du droit au retour inconditionnel, que nous soyons prioritaires sur les réintégrations avec des conditions encadrées.

La mairie a également annoncé qu’elle travaille sur une charte. A-t-elle échangé avec vous sur votre document ? Avez-vous eu vent du travail qu’elle mène ? 

M.L : Non, il n’ont rien fait sur ce document. Et à part dire « qu’ils travaillent sur une charte », nous n’avons rien vu de leur part.

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