“Les braconniers sans foi ni loi” des calanques risquent la prison ferme

Actualité
Violette Artaud
5 Juil 2018 8

Le procès des "bracos des calanques" s'est tenu ce mercredi. Si les quatre prévenus ont joué la carte de la passion, ils opéraient là un véritable commerce au mépris des règles de préservation de l'environnement. Le procureur a requis jusqu'à trois ans de prison dont un ferme.

Photo : Lisa Catelly

Photo : Lisa Catelly

“Je l’ai tiré dehors, et avec le courant, je me suis retrouvé dedans”, justifie, comme une évidence, le prévenu à la barre. Par “dedans”, comprenez à l’intérieur d’une zone protégée, une zone où la pêche est interdite, l’enceinte du parc national des Calanques. Quant à celui qui s’est fait “tirer”, il s’agit probablement d’une daurade, d’un loup, voire d’une espèce protégée tel que le mérou ou le corb. Comme une rengaine, les quatre chasseurs sous-marins qui comparaissent devant la chambre numéro 6 du tribunal correctionnel répètent être des passionnés qui se sont laissés “emporter par le courant”. Même s’ils admettront plus tard s’être laissés tenter par “l’appât du gain”. Ce mercredi, se tenait à Marseille le procès des “bracos des calanques”. Une grande première pour le jeune parc national des calanques.

Plus de 160 000 euros sur quatre ans. Voici le gain que les enquêteurs ont réussi à lier aux fruits de cette pêche illégale. “De quoi mieux vivre”, “se faire trois sous”,“boucler les fins de mois”, se sont défendus les chasseurs sous-marins. Aucun n’est pourtant sans activité : l’un vient d’arrêter sa société de balade en tuk-tuk , un autre travaille à la société d’assainissement Seramm, un troisième est mécanicien bateau chez Corsica Linea quand le dernier est apprenti infirmier.

La quantité d’argent établie par la police est significative mais reste très probablement incomplète. Le mode opératoire de ces pêcheurs est bien rodé et les quantités de marchandises quasi-industrielles.

“4,6 tonnes de poissons”

Des tonnes de poissons, des milliers de douzaines d’oursins, des milliers de coquillages de type œil de Sainte-Lucie, des tonnes de concombres des mers. Les quantités sont difficiles à définir précisément mais ne font que peu de doutes sur l’importance du trafic. “Grâce aux mises sur écoute on peut dire que vous faisiez entre 30, 40, voire 50 kilos de poissons par sortie”, estime la présidente. “Entre le 1er et le 12 novembre vous avez fait 610 douzaines d’oursins”, ajoute le procureur à l’adresse d’un prévenu. “On parle dans les écoutes de 12 tonnes de concombre de mer en une journée”, s’étonne encore le magistrat. Le parc des Calanques, constitué partie civile – aux côtés des associations France nature environnement et Sea Sheaperd, du groupe d’étude du mérou et du comité régional des pêches – estime lui à 4,6 tonnes la quantité de poissons pêchés entre 2015 et 2017.

Ce sont des lettres anonymes envoyées entre 2015 et 2016 qui ont mis la police sur la piste de ce vaste trafic de produits issus de la pêche illégale. Ces dernières signalent la présence de chasseurs sous-marins non professionnels très tôt le matin, ou très tard le soir à Riou ou Planier, des zones maritimes protégées. Après plusieurs signalements, la police décide de mettre sur écoute les mis en cause, procède à une surveillance physique, et récupère les images de vidéosurveillance de certains ports. Des liens sont rapidement établis entre quatre personnes et petit à petit, se dessine un système huilé, où chacun à un rôle bien défini.

“Braconnier sans foi ni loi”

Le premier à comparaître ce mercredi s’appelle Stéphane A. Bras tatoué et tee-shirt blanc moulant, le quadragénaire, agent d’exploitation à la Seramm l’avoue, il n’est “pas un enfant de chœur”. Il reconnait d’ailleurs la plupart des faits qui lui sont reprochés. Exécution en bande organisée d’un travail dissimulé, blanchiment, pêche dans une zone interdite, vente non autorisé d’espèces protégées… La liste des motifs est longue. La police estime à 58 000 euros son enrichissement personnel. “Dans cette affaire, vous semblez être le vendeur principal”, conclut la présidente le nez plongé dans le dossier. Vous êtes connu dans le milieu de longue date comme un braconnier sans foi ni loi”, précise-t-elle encore. Stéphane A est pourtant le seul dans cette affaire à disposer d’une carte professionnelle de pêche et d’un bateau homologué pour la pêche d’oursins dans le Var. Un détail qui fait de lui un maillon essentiel dans ce trafic.

“Dans les écoutes, vous demandez de rassembler les oursins au fond de la mer afin que vous puissiez passer les récupérer avec votre bateau”, rappelle le procureur face à celui qui distribuait également des étiquettes sanitaires pour les accoler sur les produits de la pêche des autres prévenus. “Le facilitateur de ce trafic” pour la partie civile. “Sur le moment, on ne se rend pas compte du mal qu’on fait, tente le chasseur sous-marin. Ce n’est pas que l’appât du gain mais aussi la passion de la mer, de l’adrénaline qui pousse à aller plus loin, à pêcher par mauvais temps, toujours plus.”

Chasseur sous-marin hors pair

C’est exactement le même argument que met en avant le deuxième homme à comparaître. À la barre, David R, se dit du genre solitaire, taiseux, qui n’aime pas les relations humaines mais “passionné de mer”. “Je fais de la pêche sous-marine depuis que j’ai 16 ans, j’ai fait des compétitions et peut descendre à 40 mètres. J’aime la sensation d’attirer le poisson”, explique l’homme à l’impressionnante carrure. En quatre mois d’écoutes, Stéphane A et David R ont communiqué plus de 5000 fois. L’un a la fibre commerçante, l’autre des talents d’apnéiste hors du commun. “Un binôme prolifique et maléfique”, ira même jusqu’à qualifier le procureur lors de ses réquisitions. Ses compétences auront rapporté à David R. 59 000 euros en quatre ans selon les enquêteurs. “Quand on a des jumeaux à nourrir, qu’il faut acheter une poussette spéciale, une voiture spéciale, tout à coup, on a une autre vision de la mer”. Celle d’un business.

Avec un enrichissement personnel de 40 000 euros, Rémy P, troisième larron dans cette affaire a également bien profité de ce business, en complément d’une activité, légale celle-ci, de balade en tuk-tuk : “Quand on fait ce qu’on aime, qu’on nage avec les poissons, qu’on fait plaisir à des gens, et que c’est aussi facile de revendre, on a l’impression qu’on fait quelque chose de normal”, se défend devant la cour celui que Stéphane A recommandait régulièrement à ses clients lorsqu’il n’arrivait pas à répondre aux commandes.

“Enculer les oursins”

Le dernier homme dans cette affaire, 26 ans à peine, semble beaucoup moins impliqué dans le trafic. Il explique s’être lié d’amitié avec David R “pour partager avec lui la passion de la chasse sous-marine. Nous avons fais ensemble des compétitions. Et puis quand j’ai vu qu’avec mes capacités physiques je pouvais me faire un peu d’argent, je me suis laissé entraîner”, raconte le jeune homme à l’allure de premier de la classe qui nie par ailleurs avoir prélevé des espèces dans des zones de non prélèvement. Les policiers estiment à 5000 euros son enrichissement personnel.

“On essaye de nous faire croire au délit passionnel, j’aime tellement les poissons que je les tue, j’aime tellement la mer que je la pille”, s’est de son côté agacé l’avocate du parc des calanques qui évalue le préjudice écologique à 450 000 euros. “Ce n’est pas la passion qui a contaminé les prévenus mais la volonté de piller, a suivi le procureur avant de citer des écoutes au vocabulaire fleuri. Vous dites, “laisse moi à Riou je vais enculer les oursins”, vous êtes dans le mépris des règles et de l’environnement”, a-t-il conclu.

Lors de ses réquisitions, ce dernier a demandé une peine de trois ans de prison dont deux avec sursis pour Stéphane A et David R. Concernant Rémy P deux ans de prison dont un et demi avec sursis sont réclamés. Le parquet se montre moins sévère avec le plus jeune contre qui il requiert 18 mois dont 15 avec sursis. Pour cette période de mise à l’épreuve, les mêmes conditions : une interdiction d’apparaître dans le parc et une confiscation du matériel de pêche saisi. Le délibéré sera connu le 11 juillet

“Il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg, combien sont-ils à braconner dans le parc des calanques ?”, s’interrogeait lors d’une levée d’audience Charles-François Boudouresque, professeur émérite d’écologie marine et seul témoin dans cette affaire. Quant aux restaurateurs qui ont revendu les produits de cette pêche illégale, eux aussi sont restés cachés dans les profondeurs du dossier d’instruction. Alors que des dizaines de restaurants dont le triple étoilé Petit Nice ont été cités dans ce dossier, seuls sept professionnels ont dû se soumettre à des stages de sensibilisation évitant ainsi un procès public.

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