L’embarrassant amiante des trois immeubles effondrés de la rue d’Aubagne

Enquête
le 23 Jan 2020
8

Entreposés depuis plusieurs mois sur un terrain d'Euroméditerranée, aux Crottes, les gravats des trois immeubles de la rue d'Aubagne doivent désormais être mis en décharge. Or, ils contiennent de l'amiante et doivent être stockés dans un site classé. Cette présence d'amiante est une des inconnues de l'instruction judiciaire en cours.

Une entreprise de désamiantage dans les parties communes d'un immeuble de la rue d'Aubagne, situe face aux effondrements. Les immeubles qui sont tombes contenaient de l'amiante, qui s'est dispersé dans la zone alentour. Aucune information n'a circulé officiellement à ce sujet : la propriétaire d'un appartement de cet immeuble en a entendu parler par un ami. Photo Anthony Micallef

Une entreprise de désamiantage dans les parties communes d'un immeuble de la rue d'Aubagne, situe face aux effondrements. Les immeubles qui sont tombes contenaient de l'amiante, qui s'est dispersé dans la zone alentour. Aucune information n'a circulé officiellement à ce sujet : la propriétaire d'un appartement de cet immeuble en a entendu parler par un ami. Photo Anthony Micallef

Cela tient en quelques lignes d’un langage froid et technique en bas d’un rapport soumis au vote des conseillers municipaux, le 27 janvier. « Le budget prévisionnel de l’opération est estimé à 1 135 000 euros hors taxes comprenant notamment le conditionnement, le transport et l’enfouissement de 2 600 mètres cubes de déchets amiantés, des sondages complémentaires ainsi que les honoraires de maîtrise d’œuvre ». Ces gravats sont tout ce qui reste des trois immeubles qui, au matin du 5 novembre 2018, sont partis, deux puis un, en emportant avec eux huit vies.

Quelques jours après le drame, l’établissement public Euroméditerranée était enjoint d’accueillir sur un terrain de la rue Vintimille, longé par le chemin de la Madrague-Ville, ces gravats qui mélangent encore les dernières traces de vie des occupants, machine à laver, chauffe-eau, effets personnel, beaucoup de sable, de poussière et les grandes poutres qui soutenaient la toiture. Et de l’amiante donc, à en croire le rapport soumis au vote.

« L’amiante n’est pas volatil »

« Aussitôt après avoir été sommé de stocker ces gravats sur réquisition de justice, nous avons procédé à des analyses, explique Paul Colombani, directeur général adjoint de l’établissement public chargé de l’aménagement de tout le quartier. Elles ont révélé qu’il y avait de l’amiante mais en petite quantité et surtout qu’il n’est pas volatil. Elle n’est donc pas dangereuse pour la santé et l’environnement immédiat ». Pour lui, il s’agit essentiellement de l’amiante présent dans les dalles de lino et dans la colle qui les maintient au sol. « Tout simplement parce que ce sont des immeubles du XVIIIe siècle, bien avant qu’on utilise l’amiante dans les matériaux de construction », ajoute le dirigeant.

En revanche, ce type de gravats très mélangés impose que la totalité soit stocké en « installation de stockage des déchets dangereux », ce qui explique le coût important du « retrait ».

Ce n’est pas la première fois que la présence d’amiante est évoquée dans le dossier judiciaire de la rue d’Aubagne. En effet, le 20 octobre dernier, lors d’une réunion organisée par les trois juges d’instruction avec l’ensemble des parties civiles (lire notre article sur l’attente de suites judiciaires des familles de victimes de la rue d’Aubagne), plusieurs avocats ont directement évoqué la possibilité que de l’amiante ait été présent dans la poussière qui s’est dispersée immédiatement après les effondrements.

Présence d’amiante dans la poussière du hall du 68

Cette poussière, Virginie Vallier l’a ainsi découverte dans le hall de son immeuble, au 68, rue d’Aubagne, immédiatement en face des 63 et 65 qui se sont effondrés. « Les premiers prélèvements de poussière ont révélé qu’elle contenait de l’amiante », explique-t-elle. Elle a donc fait intervenir une société spécialisée, Sud amiante, pour faire nettoyer les parties communes.

« En revanche, certains appartements, inoccupés depuis les effondrements n’ont pas été nettoyés et contiennent encore des poussières issues des immeubles, explique la propriétaire. Avec le va-et-vient des locataires qui sont venus récupérer leurs affaires, cette poussière continue de se déplacer« .

Sa sœur, Julie Vallier, est aussi son avocate. Elle se réserve la possibilité de saisir le juge pour qu’il obtienne des réquisitoires supplétifs concernant ces nouveaux faits. « Mais il faut pour cela que nous puissions nous assurer que l’amiante vient bien des effondrements, explique cette dernière. Il faut donc que j’obtienne du syndic qu’il me fournisse les diagnostics amiante de l’immeuble de ma cliente, pour écarter la possibilité qu’il ait été déjà présent ».

Pas d’hostilité des juges sur le principe

Selon elle, le juge Matthieu Grand n’est pas hostile sur le principe. « Mais il ne souhaite pas que cela vienne paralyser une procédure déjà complexe, qui comprend de nombreuses expertises, explique l’avocate. Mais, il ne m’a pas semblé hostile à ce que nous l’amenions à se saisir de ces faits nouveaux ».

Son confrère Brice Grazzini a directement interrogé les juges à ce sujet, le 20 octobre dernier. Il partage cette analyse sur la volonté du juge de ne pas créer d’obstacle supplémentaire à l’avancée d’une enquête déjà complexe. « En revanche, je ne ferme pas la possibilité de saisir le juge à ce sujet, si des faits nouveaux venaient confirmer que la poussière soulevée par les effondrements contenaient de l’amiante », explique Brice Grazzini. Ce dernier est l’avocat de Frédéric Tchalian, ancien habitant du 70 voisin (lire le témoignage de cet habitant de la rue d’Aubagne). Sa famille n’a pas réintégré l’appartement après le drame qui a coûté la vie à leurs voisins.

« Sous le souffle des effondrements, la fenêtre de la cuisine s’est ouverte, expliquait le jeune homme en octobre dernier. Depuis, elle est restée en l’état, couverte de la poussière venue de la rue ». Si l’enquête doit donc explorer cette voie, l’amiante mis en cause pourra être trouvé là. En revanche, si la justice retenait cette nouvelle prévention de mise en danger de la vie d’autrui, les parties civiles potentielles pourraient très vite se multiplier, à commencer par l’ensemble des voisins immédiats, des passants, des sauveteurs, voire même des journalistes, présents quelques minutes après le drame.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Vincent Squale Vert Vincent Squale Vert

    Un peu léger non comme quoi l’amiante ne serait pas volatile car lié aux dalles en lino…. La colle est en cause également. Et vu l’effondrement et la manipulation ensuite des éboulis , il y a eu dispersion…. Et on peut s’étonner que le stockage actuel soit certainement à l’air libre et non bâche sous atmosphère contrôlé. Quant à l’enfouissement plutôt que l’éradication de l’amiante, décision plus économique que durable et écologique. Quant à la procédure, c’est bien que les juges soient ouverts à l’extension de celles-ci mais on peut craindre un enlissement et un procès dans 10 ans non ?

    Signaler
  2. Pascal L Pascal L

    Volatil : Qualifie une matière, solide ou liquide, qui s’évapore facilement, susceptible de se résoudre en vapeur, en gaz. Donc l’amiante n’est jamais volatil. Il est en revanche susceptible d’être « pulvérisé » c’est à dire disséminé sous la forme de poudre en suspension dans l’air. Effectivement, mélangé à des plastifiants dans un lino il est peu susceptible d’être libéré. L’amiante à été utilisé massivement au XXe siècle. En dehors des utilisations intensives dans les matériaux de construction et le flocage des bâtiments neufs entre 1960 et 1980, il y en avait dans les convecteurs électriques, dans les plaques diffuseuses qu’on utilisait en cuisine pour réchauffer en douceur et surtout dans le fibrociment qui constituait les plaque de toit et certains tuyaux d’évacuation. Il y en a donc quasiment partout dans l’ancien mais pas forcément en grande quantité dans le très ancien et souvent apporté par les rénovations et les réparations.

    Signaler
    • L.D. L.D.

      LD
      Très bon commentaire de Pascal L.

      Signaler
  3. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    bon c’est pas top ce que je vais écrire mais pourquoi ne sont il pas allés les stocker dans le 8ème ou au roucas blanc

    Signaler
  4. Regard Neutre Regard Neutre

    Est-ce qu’un point d’arrêt contradictoire a été dressé entre l’Etat et la ville pour valider, le volume,le tonnage et la nature des déblais évalués dans l’étude qui sera présentée au conseil municipal?

    Signaler
  5. jacques jacques

    Depuis que je sais ça, je panique chaque fois que je tousse. Là, on est dans le délire le plus total, et on voit bien où veulent en venir les petits malins qui courent chez leur avocat parce que le lino du taudis d’en face est possiblement composé d’un poil d’amiante « non volatil ».
    Quand on sait ce qu’ont avalé pendant des décennies les travailleurs de la réparation navale et les ouvriers de chez Ferodo ou d’Amisol sans que jusqu’il y a peu on s’en inquiète malgré d’innombrables dècès, j’hésite entre l’envie de gerber ou le plus profond mépris pour ces guignols.

    Signaler
    • Pascal L Pascal L

      Totalement d’accord avec vous !
      D’autant que dans le quartier de Noailles, on risque peut être un cancer du poumons davantage à cause de tous les fumeurs que l’on croise (dont une bonne part de ceux qui viennent au ravitaillement) et du tabagisme passif qui en résulte. Je crois n’avoir jamais vu autant de fumeurs que dans les rues de ce quartier.

      Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire