Le petit paradis « gâché par le port » d’une retraitée qui n’a jamais quitté Mourepiane

Reportage
le 24 Oct 2019
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Une habitante de Mourepiane depuis 69 ans vit un enfer depuis le 3 juillet. Voisine de la Forme 10 où l’on répare les plus gros bateaux du monde, elle subit depuis cet été, une pollution atmosphérique et sonore continue. Au point de vouloir porter plainte contre le port.

Le jardin de Michèle Rauzier donne directement sur les bassins du port. Photo : Maud de Carpentier.

Le jardin de Michèle Rauzier donne directement sur les bassins du port. Photo : Maud de Carpentier.

L'enjeu

Voisine immédiate du grand port maritime, Michèle Rauzier vit au quotidien avec la pollution atmosphérique et sonore, notamment liée à l'activité des grands bassins de réparation navale.

Le contexte

L'électrification des différents quais des bassins marseillais du grand port sera effective en 2024. Pour les grands bassins de réparation navale, l'électrification s'avère plus complexe.

Lorsque Michèle Rauzier ouvre la grille en fer forgée de sa propriété, le visiteur reste bouche bée. Au beau milieu d’un magnifique jardin se dresse une immense bastide aux tuiles rouges. Un arbousier centenaire côtoie des eucalyptus, des oliviers et des pins. Le bleu ciel de la piscine vient trancher avec tout ce vert. Puis, au fond, comme un décor de cinéma, une ligne d’horizon bleu marine. La mer est face à nous. Un paradis. « Non, un leurre », tranche, amère, Michèle. « Tout cela est gâché par le port ».

La retraitée de 69 ans est née ici, dans cette maison. « Nous avions au bout du jardin, la mer, un espace public et un port de plaisance. » Mais dans les années 1970, Michèle Rauzier commence à voir le paysage changer. « Au nom du sacro-saint emploi, le port s’est étendu. On aurait pu faire quelque chose de propre, mais là c’est du grand n’importe quoi. »

Michèle s’interrompt pour boire son café. Quelques secondes passent. Pas de silence pour autant. « Vous entendez ce bruit ? » Un ronronnement de fond est perceptible. Rien d’extraordinaire pour autant. Le plus frappant semble surtout le bruit des grues et des engins de chantier de la forme 10 voisine. La retraitée s’agaçe : « Non, non ! Je vous parle des bruits des moteurs. Ceux des grues et du chantier, ils s’arrêtent le soir ! Mais les moteurs des bateaux, eux, ils tournent en continu ! Non stop ! Jour et nuit ! » Le flux de paroles s’accélère, et le ton monte. La riveraine nous invite à la suivre.

Au bout de son jardin, sur la droite, la vue est plongeante sur cette fameuse forme 10. Troisième forme du monde après Lisbonne et Dubaï, première forme de Méditérranée : longue de 465 mètres sur 85 de large, les plus gros bateaux du monde y sont réparés. Créée en 1975, elle a été remise en état en décembre 2017 après 17 ans d’arrêt et de travaux. « Et depuis deux ans, le rythme ne cesse de s’accélérer, précise Michèle Rauzier. Cet été, nous avons eu le Liverpool Express d’Hapag-Lloyd [armateur allemand ndlr]. Il est arrivé le 3 juillet, et il est reparti le 26 septembre. Trois mois avec des moteurs jamais coupés, des panaches de fumée qui nous empuantissent. On ne peut plus respirer, et on ne peut plus dormir ! »

Tout ça au beau milieu d’un été caniculaire à Marseille, et sous le nez des riverains. « On nous parle de l’électrification des quais, mais pas pour la forme 10. Ou alors pour 2024, et c’est dans trop longtemps. » En effet, le grand port maritime de Marseille (GPMM) et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur se sont engagés sur un calendrier, avec la promesse de 100 % des quais électrifiés d’ici cinq ans. Coût de ces investissements : 20 millions d’euros annoncés en juin dernier.

Le principe : installer des potences à quai, avec d’immenses câbles électriques sur lesquels les navires peuvent se brancher. Ils coupent donc les moteurs, et arrêtent de polluer. Exit les oxydes de soufre, dioxydes d’azote et particules fines. La Méridionale est pour l’instant la seule compagnie à avoir équipé ses trois navires du système. Quant aux grandes formes de réparation navale 8, 9 et 10, elles en sont pour l’instant dépourvues. Les riverains, eux, sont à bout. « Les promesses, ça rend les enfants joyeux, mais nous, on veut des actes. »

David contre Goliath… mais qui est Goliath au juste ?

Avec la forme 10 à sa droite, et le terminal croisière au pied de son jardin, Michèle Rauzier sait qu’il y a des jours où il vaut mieux qu’elle parte de chez elle. « Le week-end dernier, explique-t-elle, j’avais ma petite-fille chez moi. ça sentait tellement mauvais qu’on est parties. Il y avait dix bateaux… Dix, vous vous rendez-compte ! » Justement non, il est difficile de réaliser concrètement les effets de cette pollution lorsqu’on passe une petite heure dans ce luxuriant jardin.

Michèle Rauzier monter les suies noirâtres qui se déposent sur ses meubles. Photo : Maud de Carpentier.

Alors Michèle se lève, prend un petit mouchoir et se met à nettoyer le rebord de ses fenêtres. En à peine 1 minute, un petit tas de poussières noires et grises apparaît. « Vous voyez, ça ? Cette espèce de suie noire, sablonneuse… Ça, c’est la combustion des panaches de fumée des bateaux. Voilà ce qu’on a dans les poumons, et ce qu’on respire ! »

Révoltée par la situation, Michèle Rauzier aimerait porter plainte contre le GPMM. Mais la lourdeur de la procédure au civil qui implique d’écrire au procureur de la République, de prendre un avocat et de se lancer dans un combat de longue haleine l’a découragée. « Quand on est à la retraite, on a autre chose à faire que de se battre pour respirer », lâche la septuagénaire en colère.

Surtout que le dossier est complexe. Qui est responsable dans l’histoire ? Techniquement, les formes 8, 9 et 10 appartiennent au Grand Port Maritime de Marseille, qui les louent au Chantier Naval de Marseille depuis 2010. Côté GPMM, Stéphane Reiche, le directeur délégué du port assure que « les formes font partie du programme Cenaq (connexion électrique des navires à quai). Elles seront donc équipées d’ici 2024 ». Toutefois, Jean-François Suhas, Président du Club de la Croisière Marseille Provence, le reconnaît : « la forme 10, c’est un vrai dossier, un vrai sujet, il y a le bruit et les fumées en continu… Mais le réseau est mal configuré. »

Ce serait donc une question de configuration du réseau électrique à l’intérieur du port. Selon le GPMM, c’est un problème technique qui explique la lenteur de l’installation. « La forme 10 est tout au bout du port, il faut des aménagements spéciaux pour amener les câbles électriques jusque là. Nous faisons notre possible selon les capacités techniques, humaines et financières dont nous disposons. » Enedis, contactée à ce sujet, a simplement évoqué le récent partenariat signé le 17 octobre dernier sur le doublement de la capacité électrique du port. Mais sur « les difficultés techniques » dont parle le port pour la forme 10, le géant de l’électricité a préféré nous renvoyer vers… le GPMM.

Le Liverpool Express : une exception ?

L’autre acteur dans cet épineux dossier, c’est bien sûr le chantier naval de Marseille. Le 3 juillet dernier, c’est justement Jean-François Suhas, également pilote, qui est chargé de rentrer le porte-container allemand dans le port. « J’ai informé le chantier naval du problème. Je leur ai dit : là où il est pour 3 mois, il faut trouver une solution. Ils ont cherché, mais ils n’en n’ont pas trouvé. » Jacques Hardelay, président du chantier confirme : « Nous n’étions pas préparés avec le Liverpool Express. Nous avons raté quelque chose ». Toutefois, il affirme également avoir proposé à l’armateur allemand de se brancher à un groupe électrogène, ce que le capitaine aurait refusé pour des questions techniques. Contacté, l’armateur Hapag-Lloyd n’a pas confirmé cette information.

Autre argument, le côté exceptionnel de la durée du chantier cet été. « D’habitude, explique Jacques Hardelay, les navires que nous recevons restent en moyenne 10 jours, là, 3 mois, c’était exceptionnel. » Pourtant, le navire qui a succédé au Liverpool Express, le Global Energy, arrivé fin septembre, doit rester jusqu’à la fin de l’année. Soit trois mois également.

Au loin un bateau amarré au terminal croisières de Marseille. Photo : Maud de Carpentier.

Sauf que celui-ci, est « branché ». Car depuis cet été, et le « cas » du Liverpool justement, il est proposé aux armateurs – désormais prévenus en amont – de se connecter à des groupes électrogènes qu’il loue. Le Global Energy (méthanier de Total, actuellement en réparation) y est donc branché depuis plusieurs jours. Michèle Rauzier, jointe au téléphone à ce sujet, confirme : « depuis une semaine, je ne vois plus les fumées et je n’entends plus les moteurs. »

Ce groupe électrogène fonctionne au diesel. Avec donc une pollution qui existe toujours, mais sans aucun doute moins visible et moins importante que celle d’un cargo. Une remarque qui agaçe Jacques Hardelay : « mon groupe électrogène ne pollue pas plus que les camions et les voitures qui passent tous les jours sous les fenêtres des riverains, il faut arrêter de polémiquer pour rien. »

Avant de conclure, « d’ici l’été prochain, nous arriverons j’espère à trouver des groupes qui fonctionnent au gaz naturel liquéfié ». C’est la solution expérimentée dès cette année par La Méridionale en Corse, en attendant l’électrification des quais. « Mais ça, ne rêvons pas, nous ne l’aurons pas avant 2024, c’est de la responsabilité du port, et de personne d’autre », reprend Jacques Hardelay. Bref, tout le monde se renvoie donc la responsabilité, et en attendant, Michèle Rauzier, elle, continue d’essuyer ses rebords de fenêtres.

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Commentaires

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  1. Tarama Tarama

    Le bruit sourd des moteurs tournant à quai est une vraie nuisance. A la Joliette, on entend fortement le Danielle Casanova par exemple, qui est pourtant un des bateaux les plus récents de l’ex-SNCM.

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  2. Pascal L Pascal L

    Je pense également porter plainte contre le GPMM : nous sommes régulièrement empoussiéré par les chargements d’alumine qui arrivent d’Afrique et expédiés en Maurienne.
    Et à l’occasion des municipales, il serait peut-être temps que les politiques locaux interrogent le statut du GPMM (et éventuellement se battent pour le remettre à plat) : quid de la fiscalité des sociétés implantées sur son « territoire », paient-elles leurs impôts comme les autres sociétés implantées sur la commune ? Est-il normal que le GPMM se lance dans des opérations immobilières qui n’ont pas réellement de rapport avec le transport maritime ? Son emprise foncière n’est elle pas aujourd’hui surdimensionnée ? En effet des terrains quasiment en friche pourraient être repris par les collectivités territoriales pour tracer des pistes cyclables et des voies de bus en site propre dans les quartiers Nord, par exemple entre l’Estaque et cap Pinède. Bref beaucoup de questions à soulever.

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