Le péage de la Barque, bastion des gilets jaunes des Bouches-du-Rhône

Actualité
Clara Martot
8 Déc 2018 8

Le péage de l'A8 à dix kilomètres d'Aix est occupé depuis le 17 novembre.Les gilets jaunes y sont présents jour et nuit, faisant de la Barque l'une des places fortes de la mobilisation locale. Ils racontent leur colère dans le bassin industriel déclinant de Gardanne.

Un tonnerre continu de klaxons. “C’est trop bon !”, s’écrie Matthias, la trentaine. Venu de Rognes, cet ouvrier forestier, bonnet en grosse mailles vissé sur la tête, passe “dix heures par jour” aux première loges du flux de véhicules. Le reste du temps, il se “repose” près de sa tente. Il l’a montée à 300 mètres du péage de la Barque, à 10 kilomètres d’Aix, près de Meyreuil et Gardanne. Des communes aux usines familières pour beaucoup de gilets jaunes mobilisés à la Barque. C’est donc à ce péage que le filtrage commence, signalé par divers panneaux réfléchissants en vrac et une planche en bois taguée “ZAD”, pour “zone à défendre”, appellation d’habitude utilisée pour les sites écologiques. Occuper la Barque, c’est s’attaquer au business autoroutier de Vinci “et ça c’est très populaire, même les riches klaxonnent avec nous”, ajoute Matthias. Difficile d’imaginer l’inverse, lorsque l’opération fait économiser, par exemple, 3,70 euros lorsque l’on prend un ticket à Saint-Maximin (83)…

Depuis le 17 novembre et malgré plusieurs opérations des forces de l’ordre, ce péage Vinci vierge de toute histoire est l’une des places fortes de la contestation dans les Bouches-du-Rhône. Les véhicules circulent sur deux voies. Les barrières de péages sont toutes déboulonnées. Des routiers de toute l’Europe, des conducteurs de Clio ou de BMW, et même un véhicule de l’armée manifestent des remerciements chaleureux, pouces levés et gilets sur le tableau de bord.

Une buvette offre café, en-cas, barbecue, et invendus de boulangeries et pizzerias du coin solidaires. Tout visiteur passant par là est invité à se faufiler derrière la buvette, là où est accroché un article élogieux de La Provence sur le savoir-vivre des filtreurs de la Barque. Samedi 1er décembre, ils étaient entre 1000 et 2000. Une petite marée jaune, fatalement plus maigre en semaine, très hétéroclite mais réunie par une colère commune.

Le SMIC et 300 euros d’essence par mois

“J’ai honte, mais voir que je n’étais pas la seule à galérer, ça m’a rassurée”, avoue Cécile, fille et femme d’ouvriers. Sa frange blonde platine balaye ses yeux rieurs. Cette habitante de Fuveau au chômage a déjà bossé “dans tout” mais aimerait travailler dans le graphisme. “C’est simple. J’ai droit à un découvert de 600 euros et je l’atteinds chaque mois. Quand mon chômage tombe, je suis dans le vert pendant trois jours, puis je repasse en négatif.” Cécile touche 960 euros par mois. Pour un temps plein au SMIC, elle avait accepté un contrat à Marseille. “Mais à 300 euros d’essence par mois, c’était pas rentable. Se déplacer en transports, c’est trop cher pour moi. En fait, tout le temps, je dois réfléchir où je vais, et quand.”

Matthias empile les tickets de péage que les automobilistes lui laissent

Au même moment, des camarades dressent des panneaux : “Taxez plutôt le kérosène !”, “Macron, rends l’ISF !” ou encore “Pour lui, nous ne sommes rien”, accompagné d’une photo du président de République, dont le nom est sur toutes les lèvres. Visibles de plus loin, de larges banderoles signalent aux automobilistes qu’une collecte de jouets sera reversée aux enfants “dans le besoin” et “hospitalisés”.  Sur le groupe Facebook du péage, on remercie un “donateur anonyme” pour l’impression de ce matériel. Près de 1500 membres sont actifs sur cette page et des dizaines de messages quotidiens viennent préciser les consignes à respecter sur la zone, lister les besoins, filmer l’euphorie et entretenir les débats.

“Ils manquent de maturité politique”

“Nous avons tous des idées très différentes mais on cultive le consensus”, croit savoir un trentenaire qui se définit comme “éduqué”. Cécile assume ses divergences politiques avec certains camarades : “mais si nous tenons, c’est parce que nous privilégions l’union.” Entre les tentes et le panneau “ZAD”, Laura, 24 ans, yeux bleus et dreadlocks, se partage un poulet avec d’autres militants. Habituée des marches pour le climat, cette future paysagiste fait moins de manières : “les premières réunions au péage, c’était le gros bordel. Mais c’est parce qu’il y a des gens de tous les milieux !”

Yann, coordinateur du filtrage, a arrêté l’intérim le 17 novembre, pour la mobilisation

Privilégier le dialogue a tordu les habitudes de certains militants plus chevronnés : “j’ai milité des décennies à la CGT et au Parti communiste, confie un retraité de l’usine d’alumine de Gardanne qui ne veut pas donner son nom. Au péage, la majorité des gens manifeste pour la première fois et manque de maturité politique. Le bon côté, c’est que l’on discute avec tout le monde. On discute avec des militants FN, moi compris. Le mouvement tient comme ça, mais l’esprit critique manque.” Un jeune homme s’approche : “si vous êtes journaliste, il faudrait demander à voir le coordinateur du péage, donc moi, pour me communiquer le sujet de votre article.” Le retraité tempère la nervosité du jeune Yann, 29, cariste en intérim à Miramas. Il s’adoucit : “je veux juste vérifier que nos gilets jaunes ne prônent pas la violence dans les médias.”

“La Barque c’est plus stratégique que Marseille”

Yann a été désigné coordinateur après la débâcle de deux premiers gilets jaunes dont l’autorité, explique-t-il, était controversée. “Quant on m’a choisi, les deux premiers ont supprimé le groupe Facebook pour s’opposer à moi. On a dû en recréer un. Il y a aussi des gens qui ont eu des comportements violents, d’autres qui venaient alcoolisés, on les a écartés. Moi, j’ai été désigné par consensus. Depuis, on a aussi formé des groupes : buvette, sécurité, communication interne et externe, etc. On élira sûrement un vrai porte-parole lundi.” Pour cette première réunion formelle, la mairie de Fuveau (divers droite) met une salle à disposition des gilets jaunes. “C’est important d’avoir un peu de soutien politique, ça peut empêcher la police de revenir nous déloger. Après, à part Nicolas Dupont-Aignan, personne n’est venu. Mais on les attend pas.”

Certains manifestants enfilent leur gilet après le travail

La députée de la majorité LREM Anne-Laurence Petel, élue sur le Pays d’Aix, a même assuré sur France Bleu Provence qu’il lui a été “déconseillée d’aller sur le péage de la Barque”… Pour l’ancien militant communiste et retraité de l’usine Alteo déjà cité, la présence du maire (PC) de Gardanne ne serait pas malvenue : “je suis étonné du silence de Roger Meï et d’autres. Les élus locaux devraient venir se mouiller.” L’homme explique ne plus voter depuis le référendum de 2005. Yann, lui, a voté pour François Hollande en 2012, puis pour Marine Le Pen en 2017. “J’ai essayé de choisir celui qui défendrait le peuple. Mais maintenant, je veux une assemblée citoyenne et une nouvelle constitution. Je veux comme l’Islande.”

Yann et ses camarades ne se sont pas posé beaucoup de questions pour savoir ce qu’ils allaient faire samedi. “Paris, j’ai peur, mais j’admire ceux qui iront”, sourit Cécile. “Marseille, j’y étais samedi dernier, y avait personne, c’était nul”, regrette Matthias. Alors, ils resteront à la Barque. Au-delà du symbole, le péage recouvre un avantage logistique : “la Barque, c’est plus stratégique que Marseille car il y a du passage constamment. On discute, on nous apporte des choses, glisse un jeune homme. Aussi, tout bêtement, il y a de la place.” De quoi installer tout l’équipement nécessaire à “tenir aussi longtemps qu’il le faudra, promet Yann. On est déjà beaucoup à savoir qu’on passera Noël ici.”

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