Le nouveau président de l’université Éric Berton veut y insuffler une “couleur sociale”

Interview
le 10 Jan 2020
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Éric Berton, ancien doyen de la faculté des Sciences du sport, a été élu président de l'université d'Aix-Marseille, pour 4 ans, ce lundi 6 janvier. Il répond à Marsactu sur les liens entre université, mondes politique et économique, et sur quelques-uns des enjeux de son mandat.

 

L'enjeu

En tant que président, Éric Berton va impulser la politique générale d'Aix-Marseille université pendant les quatre prochaines années.

Le contexte

Aix-Marseille Université est la plus grosse université francophone, avec 78000 étudiants, 8000 salariés, et un poids grandissant, tant au niveau local que national.

“Il fait très sérieux ce bureau.” Ce lundi 6 janvier au Pharo, Éric Berton arrive pour la première fois en locataire officiel dans le bureau de président d’Aix-Marseille université (AMU), qu’il fréquentait comme vice-président à l’innovation et à la valorisation depuis 2012.  Comme prévu depuis les élections de décembre que sa liste a remporté, le professeur d’université de 55 ans, doyen de la faculté des sciences du sport depuis 2010, a été élu président de l’université dans l’après-midi, largement, avec 28 voix contre 5 pour son adversaire Philippe Blache, et 3 votes blancs.

Il succède à Yvon Berland, devenu candidat à la mairie de Marseille avec le soutien de la République en marche. Lui, sur un ton affable, se définit comme “pas très politique”. Avant d’enchaîner sur son expérience de campagne : “À partir de septembre 2018, j’ai commencé à faire des réunions, entre 180 et 200, j’ai voulu voir toutes les catégories de personnels, tous les endroits, tous les étudiants.” Le tout pour construire un programme dont les trois thèmes principaux arrivent eux aussi rapidement dans la conversation : “renforcer ce qu’est AMU, dans sa recherche, sa formation, sa capacité d’innovation”, “faire d’AMU une université internationale, multilingue, avec un rôle particulier sur la Méditerranée, sur le Moyen-Orient, sur l’Afrique subsaharienne”, et enfin “avoir une politique sociale, de travailler sur la qualité de vie, la précarité étudiante, la précarité des personnels”.

Le président frais élu est interrompu plusieurs fois par son téléphone : “c’est nouveau pour moi, j’espère que ça ne va pas durer !” À la porte du bureau, plusieurs de ses colistiers sont venus le féliciter, dont Georges Leonetti, doyen de la faculté de médecine et vice-président (LR) de la région, et Jean-Philippe Agresti, doyen de de faculté de droit et candidat déchu à l’investiture LREM à Marseille.

Vous êtes désormais président d’une université, dans un contexte où plusieurs de vos prédécesseurs ou confrères sont engagés dans la campagne des municipales. Est-ce que l’université prépare au monde politique ?

Je suis élu à la tête d’une université très importante dont le but est de produire de la connaissance, de la recherche, de former les étudiants, de participer à leur employabilité, de jouer son rôle dans le monde socio-économique, de participer au débat sur les grandes questions sociétales, d’avoir de la diffusion scientifique. Mon rôle est d’abord de m’occuper de l’université. On est intégrés dans la société, naturellement on peut être amenés à la politique, mais c’est aussi la sensibilité de chacun. Plusieurs personnes issues de l’université sont candidates à Marseille, à Aix, c’est le cas aussi dans d’autres communautés.

Le rôle des présidents s’est accru, avec l’autonomie des universités, les enjeux ne sont plus les mêmes qu’il y a quinze ans. Cela a-t-il eu une influence ?

Avec l’autonomie, il y a eu une nécessité d’augmenter le niveau d’exigence sur la qualité de gestionnaire des présidents, ça peut être une raison. En ce qui me concerne, je tiens à me concentrer sur l’université et son rayonnement territorial. On est aidé par la région, la métropole, la Ville. Je défendrai l’université pour obtenir des financements, et je m’abstiendrai, surtout dans la période actuelle, d’impliquer l’université ou de m’impliquer. Ce n’est pas mon rôle pour l’instant, même si après j’ai mes préférences.

L’université d’Aix-Marseille a passé une nouvelle étape dans son autonomie en avril dernier, en devenant propriétaire de 90 % de son patrimoine. Elle le gérait déjà, qu’est-ce que cela change, va-t-elle pouvoir vendre ou louer des locaux ?

Faire de la promotion immobilière n’est pas notre métier. Cela nous permettra de valoriser notre patrimoine à long terme, d’améliorer les conditions d’accueil des étudiants. On ne peut pas être promoteurs : nous avons beaucoup de mètres carrés, mais pas de palais ! Certains voulaient vendre le Pharo, mais il ne nous appartient pas. D’autres universités ont des locaux prestigieux, comme Bordeaux, mais ce n’est pas notre cas, on est sur du fonctionnel, du vieux. L’objectif sera plutôt de rénover les campus, Saint-Jérôme, Saint-Charles, La Timone.

Quelles étaient les raisons de vos choix de propositions de personnalités extérieures, élues au nouveau conseil d’administration de l’université ?

Ce n’est pas un conseil d’administration plutôt de droite, ou c’est parce que les collectivités territoriales, actuellement, le sont : Aix, Marseille, et la Région. J’ai proposé Véronique Miquelly, du département, d’abord pour son rôle dans le collège. Je n’ai pas réfléchi en terme de politique. On avait présenté une autre candidate issue de l’enseignement secondaire. Sur Paul Leccia [président du Cercle des nageurs], c’était l’ouverture au sport. Sur le monde économique, la personne qu’on a proposé est Amaury Godron de l’Occitane. Et on a contre-balancé en présentant aussi Franck Casado, qui est CGT. On a proposé des gens de droite, on a proposé quelqu’un de la CGT.

La reconduction au conseil d’administration d’AMU de Xavier Cachard, conseiller régional et propriétaire au n°65 de la rue d’Aubagne, a récemment fait polémique…

Il n’y a pas eu reconduction, il a été élu par l’assemblée plénière du conseil régional pour représenter le conseil régional dans les différentes instances d’AMU. Une professeure sur ma liste avait travaillé avec l’étudiante qui est décédée dans le drame de la rue d’Aubagne, je lui avais dit que je contacterais le Conseil régional pour qu’on remplace Xavier Cachard. Et voilà.

Xavier Cachard était également resté au conseil d’administration de la faculté des Sciences du sport, dont vous étiez doyen. Est-ce que cela vous avait interrogé ?

Le drame date d’il y a un an. Il n’y a pas eu beaucoup de conseils d’administration avec la campagne [des élections universitaires]. Et il n’était d’ailleurs pas très présent.

Vous étiez vice-président à la valorisation, vous avez créé des chaires d’entreprise, porté la Cité de l’innovation et des savoirs d’Aix-Marseille. Vous incarnez une université qui parle avec le monde socio-économique, est-ce que vous vous revendiqueriez d’une université libérale ?

Ce n’est pas du tout une vision libérale, c’est une vision pragmatique pour la professionnalisation des étudiants. Quand on a fait la première chaire pour la faculté des sciences du sport avec Décathlon en 2005, on a ouvert une filière de recrutement de nos étudiants. Les étudiants qui veulent faire de l’ingénierie de produits sportifs viennent de toute la France sur Marseille. Et, aujourd’hui, au centre de recherche et développement de Décathlon, à Villeneuve-d’Ascq, l’accent est marseillais, on ne parle pas ch’ti.

La question est clivante, au sein de l’université. Certains considèrent que cela porte le risque d’être court-termiste…

Mais les entreprises n’ont pas de besoin de recherche appliquée, elles ont déjà les compétences en interne ! Ce qu’elles viennent chercher dans les laboratoires de l’université ou du CNRS, ce sont des recherches fondamentales. C’est elles qui se chargeront de l’application.

Vous avez fait campagne sur la qualité de vie à l’université, est-ce une réaction à un mal-être des personnels, après la fusion ? En 2015, une étude de la CGT d’AMU montrait que sur 600 membres du personnel, 70 % se sentaient en manque de reconnaissance professionnelle et en stress.

Je sais pas si c’est dû à la fusion, si c’est dû à l’époque ou si c’est dû au monde du travail. Je ne sais pas répondre à cette question.

Mais vous avez choisi ce thème de campagne…

C’est une remontée du terrain. C’est une sensibilité personnelle aussi, on avait envie d’amener ce côté social. C’est à partir des remontées issues de nos réunions lors desquelles on avait rencontré beaucoup de collègues. Je ne sais pas si c’est dû à la fusion, ça peut se trouver dans d’autres universités où il n’y en a pas eu. C’est l’état aussi de l’époque et du contexte national. C’est dur, également, pour les étudiants, on le voit bien.

Aix-Marseille a un poids politique, en tant que plus grosse université francophone. Sur cette question de la précarité étudiante justement, où les bourses, les hébergements, sont gérés par le Crous, peut-elle peser au niveau national ?

On jouera clairement notre rôle de militants de l’enseignement supérieur et de la recherche, je ne serai pas un béni oui-oui. On ira défendre nos idées auprès de la Conférence des Présidents d’Université, faire en sorte, puisqu’AMU a un poids politique, qu’on soit rejoint par d’autres universités, sur des demandes légitimes de promotion de nos personnels, d’amélioration des conditions d’étude, sur la précarité et le logement étudiant. AMU jouera son rôle, mais on ne sera pas seuls : on entraînera ou on rejoindra d’autres combats.

Comment concilie-t-on la qualité de vie des personnels avec l’enjeu de compétition, de classements internationaux, dans lesquels se trouvent les universités ?

Ça n’a rien de contradictoire, les personnes qui sont supports de la recherche, quand elles sont bien dans leur métier, formées, vont être plus détendues et plus efficaces pour faire en sorte que la recherche se passe bien.

L’université est également un acteur local. Quel rôle peut-elle jouer dans la vie quotidienne des gens, y compris ceux qui n’y sont pas ?

D’abord, de formation de nos enfants ! C’est important qu’on présente nos parcours de formation, mais aussi nos réussites scientifiques, et les innovations qu’on crée dans nos laboratoires, pour faire participer les citoyens. C’est aussi le rôle de la Cité de l’innovation : non seulement on fait tester nos innovations, mais on co-innove aussi avec les citoyens, grâce à des Living Lab. Et il y a la diffusion scientifique, amener la vision scientifique au débat sociétal.

Un des thèmes de votre campagne était une décentralisation, avec un retour à l’échelle de la faculté. Est-ce que la fusion est allée trop loin, qu’il y a eu trop de centralisation ?

Non, il y avait un besoin, pour faire la fusion, de centraliser, puisqu’il fallait homogénéiser les processus. Maintenant on a choisi de redonner un peu de souplesse au système, de déconcentrer plutôt que décentraliser. La question n’est pas de donner plus ou moins de pouvoir aux composantes, c’est d’avoir une gestion plus de proximité.

Plutôt qu’être un hyper-président présent sur tous les dossiers, l’image qu’avait Yvon Berland, vous souhaitez donc déléguer des compétences ?

On pourrait dire ça comme ça. À l’université, moi ce que je veux faire c’est de la stratégie. Et donc un problème de campus peut être géré en campus. Le président d’avant faisait de la stratégie aussi, mais la manière dont je veux travailler est un peu différente. Je vais être attentif à ne pas perdre le lien avec le terrain. Aller voir les gens, être impliqué, même si on a des vice-présidents. Avec les doyens, avec les personnels, avec des étudiants, on a construit notre programme. Maintenant, on va faire ce qu’on a écrit. C’est le programme PAIR, on a pris des engagements.

S’il fallait définir votre mandat à venir, comment le feriez-vous ?

C’est difficile de le dire avant, mais ce serait une couleur assez sociale : garder l’excellence scientifique, avec la force de nos formations et de nos recherches, tout en y amenant une force sociale de gestion de l’université.

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