Le Gyptis évacué dans la fumée et les pleurs

Reportage
le 15 Mar 2023
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Ce mardi matin, les forces de police ont procédé à l'évacuation du Gyptis, copropriété du 3e arrondissement devenue dangereuse pour ses habitants. Les opérations ont été marquées par plusieurs incendies et la découverte d'un corps sans vie. Mais les occupants ont pu être pris en charge dans le calme.

Le Gyptis évacué dans la fumée et les pleurs
Le Gyptis évacué dans la fumée et les pleurs

Le Gyptis évacué dans la fumée et les pleurs

Le Gyptis se vide, et soudain, la misère contenue derrière les murs de cet immeuble autrefois “de standing” se retrouve sur le trottoir, avec gros sacs, bambins en bandoulière et désarroi plein les yeux. Un peu plus tôt, le corps sans vie d’un habitant âgé était retrouvé dans un appartement des derniers étages de cette copropriété dégradée de la Belle-de-Mai (3e). Son décès, probablement naturel selon la police, remonterait à plusieurs jours. Indice supplémentaire de la grande détresse abritée par cette copropriété où les règlements de compte, les défenestrations ont déjà provoqué plusieurs morts. La Ville ne cachait d’ailleurs pas son inquiétude, quelques heures avant l’évacuation du bâtiment.

Ce n’est pas la première fois à Marseille qu’un immeuble en déshérence doit être vidé de ses résidents du fait des risques qu’il fait courir à ses habitants. Avant lui, il y a eu la barre G de Kalliste, le A des Flamants, le Petit-Séminaire, les squats des Crottes… Année après année, depuis huit ans, le problème rebondit, s’amplifie, faisant craindre l’explosion prochaine d’un de ces bidonvilles verticaux.

Évacués à l’heure de l’école

Le Gyptis fait figure de point d’acmé tant il cumule les risques bâtimentaires – notamment liés au repiquage électrique et aux fuites d’eau – et les problèmes sécuritaires et sociaux. Depuis plusieurs années, un réseau de vente de drogue, la prostitution et le squat quasi-généralisé ont fait du Gyptis, un symbole de ce que le mal-logement produit de pire.

Au petit matin, ce mardi 14 mars, à l’heure où les écoliers rejoignent les écoles, la rue Lautard qui fait face au bâtiment est encombrée de camions de CRS. Les pompiers sont également présents pour vérifier chaque appartement avant la fermeture totale du bâtiment. Des huissiers se sont vus remettre les clefs par les occupants, acheminés ensuite en bus de la RTM vers plusieurs gymnases équipés par la Ville pour un temps de repos et d’enquête sociale. “Les occupants de bonne foi, titulaires d’un bail ou pouvant prouver qu’ils l’occupaient seront relogés par la Ville au frais des propriétaires”, prévient Patrick Amico, l’adjoint au logement. Les squatteurs et les personnes sans titre de séjour seront pris en charge par l’État, via le dispositif de logement d’urgence du 115.

Prochain arrêt, une chambre de bonne

Au pied de l’immeuble, les flux s’emmêlent entre les CRS, les policiers en civil, les médiateurs de l’Addap en vert, les agents de la Ville en jaune et ceux de l’État en bleu. Une cellule psychologique du Samu est également présente pour accompagner les occupants que le délogement rendraient plus fragiles encore. Deux des plus anciens ont rejoint le trottoir. Ils assurent avoir un point de chute trouvé par leur propriétaire. Cheveux blancs et tabouret tam-tam en plastique orange sous le bras, Solange* doit atterrir dans une chambre de bonne du côté des Chartreux.

Je suis arrivée ici le 1er avril 1977. On a vécu 30 ans de bonheur avec mon compagnon. Et puis, petit à petit, ça s’est déglingué.

Solange, locataire évacuée

Elle n’en est pas ravie mais ne veut surtout pas se mettre à dos son propriétaire. Même si rien ne va dans ce logis de 11 mètres carrés avec toilettes sur le palier qui l’attend. “Je suis arrivée ici le 1er avril 1977, se souvient-elle. On a vécu 30 ans de bonheur avec mon compagnon. Et puis, petit à petit, ça s’est déglingué”. Son voisin du même âge témoigne de cette lente déréliction, “qui va avec celle de tout le quartier“. Ici, tout le monde a vu cette dame âgée, sortir en bottes de caoutchouc pour tenter d’éponger l’épanchement continu de l’eau, d’étage en étage.

Il faudra la matinée entière pour que les 234 occupants comptabilisés quittent le bâtiment. À l’approche de la mi-journée, un homme sort, en dernier. Il a été trouvé après tout le monde dans un appartement dont les pompiers s’apprêtaient à défoncer la porte. Dans un coin, un jeune propriétaire et son prétendu locataire, espèrent être relogés. Le premier revendique être propriétaire d’un bien où il vit depuis un an et héberge à titre gratuit “un ami”. “Je l’ai acheté il y a trois ans pour 25 000 euros, explique-t-il à un agent municipal, dubitatif. L’an dernier je suis venu y vivre et j’héberge depuis cet ami. On se partage les frais”. Le propriétaire est radié de la CAF et n’a rien pour prouver sa bonne foi. Il ne trouvera pas de place dans les bus affrétés pour l’évacuation.

Au total, la Ville de Marseille annonce avoir transporté 205 habitants vers des gymnases, dont 136 n’étaient pas titulaires d’un bail. Ces derniers ont été pris en charge par l’État et l’Addap, pour ce qui est de quatre d’entre eux qui étaient mineurs non accompagnés. Tous avaient été redirigés vers un lieu d’hébergement dans la soirée. La Ville indique aussi que des mesures de sécurisation du bâtiment ont été “immédiatement engagées” pour éviter de nouveaux squats.

Pris de court par l’évacuation, les habitants sont partis au fil de la matinée. (Photo : BG)

Assemblée de copro

Un peu plus loin, au pied du Gyptis 2, le bâtiment jumeau destiné aux familles, un petit groupe de propriétaires assistent à l’évacuation. La plupart possèdent plusieurs lots dans le bâtiment. Ils refusent de cautionner la position préfectorale qui assure qu’aucune procédure n’était en cours concernant le squat de certains des 260 studios du Gyptis 1. Tous ont déposé plainte parfois plusieurs fois, assurent-ils, mais n’ont pas de jugement pour réclamer l’usage de la force publique en vue d’une expulsion des occupants illégaux. “C’est le permis de tuer qu’il faut instaurer“, grommelle l’un d’eux.

Nous avons tous porté plainte pour l’occupation de nos biens, explique un autre. Propriétaire de deux appartements au 3e et au 6e étages, il met en avant son épouse maghrébine pour se défendre de toute xénophobie. “Dans un de mes appartements, j’ai fait poser une grille anti-squat sur le balcon. Ils l’ont démontée à la disqueuse et l’ont revendue derrière. Quand ma femme est venue leur dire de partir, ils lui ont demandé de les laisser dormir en l’insultant“, relate-t-il.

Pour les uns, le problème principal vient des squatteurs. Pour les autres, l’arrivée du réseau de trafic de stupéfiants depuis un immeuble voisin a tout accéléré. Enfin, certains pointent, le confinement comme moment de bascule. La discussion tourne à l’empoignade quand des propriétaires avisent Rémi Traverso, syndic professionnel du Gyptis 1 et lui-même multi-propriétaire via des SCI familiales. Selon plusieurs personnes présentes, il proposerait le rachat de lots à prix cassés, Une dame, véhémente, l’accuse d’empocher les charges “en liquide” alors que les différents arrêtés d’insalubrité interdisent le paiement des loyers. Impavide, il nie. Au final, une réunion impromptue est organisée sous l’égide de l’adjoint au logement dans un bar du quartier.

Décalage et bagages

Prévue le 15 mars, puis avancée d’un jour en raison du mot d’ordre de grève contre la réforme des retraites, l’évacuation a pris tout le monde de court. D’où les incessants va-et-vient entre ceux qui espèrent récupérer un lit, faire le plein d’affaires ou sont mus par des intentions moins humanitaires. Tôt le matin, plusieurs incendies dans les appartements encombrés de meubles ont retardé un temps les opérations. Aux fenêtres ou aux balcons, des familles entières contemplent le déploiement de la grande échelle face aux volutes noirâtres.

Des incendies se sont déclarés dès le début de matinée. (Photo : BG)

Les enfants sont présents, parfois en très bas âge. Certains portent des masques, d’autres ont le visage recouvert par leur mère pour ne pas être captés par les nombreuses caméras présentes. Militante associative et porte-voix médiatique, Khaouter Ben Mohamed passe de l’une à l’autre. En novembre dernier, elle a été à l’initiative d’une plainte commune déposée par l’avocat Aurélien Leroux, notamment pour soumission de personnes vulnérables à des conditions d’hébergement indignes. “Le procureur a tout de suite ouvert une enquête préliminaire et s’est rendu sur place, explique la militante. Mais cela fait plusieurs années que le problème aurait dû être réglé“.

Jeudi, la métropole doit adopter le principe d’un permis de louer pour l’immeuble, obligeant les propriétaires à se soumettre aux respects des règles de décence, dans le cas où les lieux retrouveraient un semblant de normalité. Pour l’heure, le destin du Gyptis 1 n’est pas arrêté. Avec les parkings et les entrepôts attenants, il représente un énorme morceau de ville dans un quartier qui doit connaître de profonds bouleversements dans les années à venir.

L’hypothèse d’une expropriation par la métropole pour faire place à un projet urbain complet fera lentement son chemin. Au parc Corot, il a fallu plusieurs années, avant que la justice ne constate la situation de carence. À la Belle-de-Mai, la crainte principale est de voir les fléaux du Gyptis essaimer ailleurs dans le quartier.

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée

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