Le désarroi des sinistrés et évacués de la rue d’Aubagne face à un présent incertain

Reportage
Violette Artaud
13 Nov 2018 7

Après l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, plus de 400 personnes évacuées sont logées dans des hôtels. Une situation temporaire pour une crise inédite. Alors que les premières propositions de relogement arrivent, l’organisation dans l’urgence patine parfois.

Amadou* erre, les mains dans les poches d’une parka qui recouvre des vêtements d’intérieur, devant l’hôtel B&B de la rue de Ruffi (2e). “Je suis sorti de mon appartement lundi en pyjama, toutes mes affaires sont restées dans l’immeuble”, se désole cet homme d’un soixantaine d’années, au français très approximatif.

Son appartement était au 69 de la rue d’Aubagne, dont une partie a été détruite par les pompiers lundi dernier pour éviter “l’effet domino”, après l’effondrement des immeubles mitoyens des n° 63, 65 et 67. Ce qui va se passer maintenant ? Ce père de famille n’en sait rien. Et le fait même d’en parler lui fait monter des larmes aux yeux. Comme lui, ils sont aujourd’hui plus de 400, habitants des rues d’Aubagne, Jean-Roque ou encore de la Palud, à être relogés dans cinq hôtels aux quatre coins de la ville. Dans l’attente d’une prise en charge qui s’avère parfois laborieuse.

Sortie fumer une cigarette devant l’hôtel, Amina n’est pas plus avancée. Locataire dans le quartier de Noailles, la jeune femme est ici avec son fils de 5 ans. “J’appelle tous les jours le numéro qu’ils nous ont donné, là un monsieur endormi vous répond qu’il faut patienter, ça nous met plus bas que terre”, raconte-t-elle lorsqu’un chauffeur de la RTM vient informer qu’un bus attend les sinistrés pour les mener à la Maison des associations, où un repas chaud est proposé par la Ville, midi et soir. Deux femmes d’un certain âge, qui ont visiblement eu l’information, sautent dans le véhicule. Pour le reste, “ça serait bien que l’on soit informés de l’heure à laquelle passe le bus”, suggère la réceptionniste de l’hôtel. “Mais même moi, ce matin je ne le savais pas”, répond le conducteur.

“On ne fait pas confiance à la mairie”

Rue de l’Arc, à quelques mètres des gravats qui n’ont pu encore être déblayés à cause des risques d’effondrement, un petit local reçoit quantité de dons de vêtements. Déversés dans des bennes nettoyées au préalable, les habitants peuvent venir se servir. “Les dons sont réceptionnés à la mairie de secteur. Au début, ça a été un peu compliqué. Sur le coup, il y a eu de l’énervement, mêlé au chagrin c’était difficile. Mais maintenant, on arrive mieux à s’organiser. Même la mairie, ça leur est un peu tombé sur la tête, raconte une habitante venue prêter main forte. Maintenant, il y a des tickets RTM, des repas chauds gratuits…” Un constat que ne partage pas Henry, membre du collectif du 5 novembre Noailles en colère, initié à la suite des événements par des habitants de Noailles, notamment des proches de la France insoumise.

“On ne fait pas confiance à la mairie pour la gestion de situations d’urgence”, entame-t-il avant d’énumérer les “erreurs” de la collectivité. “Il n’y a pas de transparence, des erreurs de communication grotesques et indignes, des laissés-pour-compte, et tant qu’on inversera pas le rapport de force, rien ne bougera”. Ce lundi, le collectif organisait une réunion rue de l’Arc pour tenter de faire le point sur les besoins et les aides qu’il est possible de mettre en place.

“Tout se passe bien”

Kaouther Ben Mohamed fait également partie de ce collectif informel. Militante associative et politique (elle a figuré sur la liste de Pape Diouf aux dernière municipales) qui s’oppose régulièrement à la mairie de Marseille, elle s’énerve : “On ne nous permet pas d’être là, d’aider. Le collectif et des habitants veulent être bénévoles mais on ne laisse pas être là pour les sinistrés, on nous dit qu’il n’y a pas besoin de bénévoles.”

Contactée par Marsactu, la maire de secteur Sabine Bernasconi balaie la critique. “Nous sommes en pleine manipulation politique. La Croix-rouge a énormément de bénévoles aidés par des agents de la Ville. Ils travaillent dans un petit espace mais tout se passe bien, assure l’élue. Ici, ça ne peut pas être l’auberge espagnole. Les bénévoles sont encadrés et formés.” Pour l’élue de secteur, la situation est ainsi complètement maîtrisée et le relogement ne devrait pas poser de problème.

Des propositions de relogement “exactement comme ici”

“Nous avons mis en place un dispositif qui fonctionne. Les gens sont reçus en entretien personnalisé. Tous les dossiers sont traités au cas par cas. Et même si certaines personnes veulent revenir sur une proposition de relogement acceptée, c’est possible, avance la maire du 1/7. Les personnes qui ne sont pas satisfaites sont très minoritaires et les personnes désœuvrées sont seulement des personnes qui ont besoin de réconfort, d’écoute, d’un café ou d’un biscuit.”

Naïma n’est pas du genre a être réconfortée avec un simple biscuit. Devant le petit local de la rue de l’Arc, elle profite d’un arrivage pour récupérer quelques vêtements. Les siens sont toujours au 61 rue d’Aubagne. L’immeuble est debout mais Naïma fait partie, comme le dit Sabine Bernasconi “des gens qui ne rentreront pas chez eux durant plusieurs mois, au moins”. En attente d’un relogement, la jeune femme, actuellement hébergée en hôtel, s’est donc rendue plusieurs fois à la mairie de secteur. “La seule réponse qu’on nous fait c’est qu’il faut attendre”, explique-t-elle en remplissant un cabas. La semaine dernière, Naïma a pourtant visité un appartement. “À la Belle de mai, et c’est exactement comme ici. Appartement refait, mais immeuble pourri. j’ai dit non !”

“Ils sont agressifs parce qu’ils sont en panique”

Lors de sa dernière conférence de presse, Jean-Claude Gaudin a mis en avant le travail réalisé avec les bailleurs HMP, 13 Habitat, Logirem et la Sogima. “Ils nous ont proposé 150 logements dont 60 en centre-ville pour ne pas ajouter de l’éloignement à leurs difficultés”, s’est exprimé le maire, dimanche. Ce mardi matin, une personne vivant au 69 doit ainsi être relogée de manière pérenne dans un appartement de 13 Habitat.

Selon la mairie, 20 ménages auraient ainsi été reçus par les travailleurs sociaux pour étudier leurs besoins, et “16 d’entre eux ont accepté un relogement dont 3 un relogement temporaire.” Toujours logés à l’hôtel, Emilie Mernier et Maël Camberlin ne font pas partie de ceux-là. Le couple, propriétaire d’un appartement du 69, attend toujours une réponse. “On nous a fait une proposition de mise à l’abri temporaire rue Thubaneau, nous attendons la confirmation”, expliquait ce lundi après-midi Emilie. Entre temps, celle-ci a été retirée. Du côté de la Ville, on met en avant que ce logement est trop dégradé.

Depuis le début des événements, Emilie et Maël sont très actifs, que ce soit dans l’entraide avec leurs voisins ou dans les démarches pour trouver des solutions. “Ce week-end, alors que j’étais venue à la mairie de secteur informer qu’un repas chaud allait être offert, on a voulu me mettre dehors et on m’a menacée de ne pas me trouver de logement”, s’inquiétait déjà la jeune femme avant d’apprendre la nouvelle. “Ils n’apprécient pas qu’on essayent de palier leurs lacunes, estime quant à lui Maël. Ils sont agressifs parce qu’ils sont en panique.” “Il n’y a ni sanction, ni sélection. Et je peux vous dire qu’à la marie de secteur, il n’y a pas de panique non plus !”, dément Sabine Bernasconi.

Rue d’Aubagne, les badauds s’amassent encore devant la barrière de sécurité, depuis laquelle les décombres sont parfaitement visibles. Fatima* discute avec une amie, la mine défaite. Elle a un appartement rue d’Aubagne, dans un immeuble tout proche du sinistre. Elle ne sait pas si elle pourra un jour le réinvestir. Avant de venir sur place, elle a craqué et a demandé à voir un psychologue à la mairie de secteur. “Il y avait trop de monde je suis partie mais ils m’ont promis qu’ils me trouveraient un psy. Si on va vers eux, on nous écoute. Mais on n’est pas là pour mendier, nous ne demanderons rien d’autre car il y a sûrement des situations plus compliquées.” Souvent ces habitants veulent avant tout conserver leur dignité, quitte à ne pas aller au devant de l’aide proposée.

*À la demande des personnes, certains prénoms ont été changés.

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