Le déraillement des pistes cyclables provisoires s’invite aux municipales d’Aix et Marseille

Décryptage
le 2 Juin 2020
4

Dans les deux premières villes du département, les pistes cyclables temporaires prévues pour le déconfinement n'ont pas fait long feu, jugées dangereuses et peu fréquentées par les collectivités. Les associations de cyclistes s'insurgent. En arrière plan, le poids électoral des automobiliste semble avoir joué dans ce rétropédalage alors que le second tour des municipales approche.

Les associations pro-vélo se sont mobilisées, une première fois, le 26 mai, au lendemain de la suppression d'une piste cyclable provisoire sur l'avenue du Prado. Photo : Clément Gahéry

Les associations pro-vélo se sont mobilisées, une première fois, le 26 mai, au lendemain de la suppression d'une piste cyclable provisoire sur l'avenue du Prado. Photo : Clément Gahéry

« Venez habillés en noir pour l’enterrement de la piste du Prado », avait ironisé l’association Vélos en ville, en lançant son appel à la mobilisation. Si très peu sont venus tout de noir vêtus, jeudi 28 mai, plusieurs centaines de cyclistes ont tout de même répondu présents pour cette manifestation à bicyclettes.

Entre le deuil de la « coronapiste » du Prado et le picotement de la lacrymo utilisée par les forces de l’ordre, les participants sont bien tentés de verser leur petite larme. Dans la nuit du 25 mai, la Métropole a mis un terme à l’expérimentation d’une piste cyclable, entre le métro Castellane et le rond-point du Prado. « Il s’est passé cinq jours entre le dernier potelet posé et la désinstallation de la piste cyclable. Là, la métropole nous dit qu’elle n’est pas assez fréquentée, raconte Cyril Pimentel du collectif Vélos en ville. Une piste ne trouve pas son public en si peu de temps, surtout après des années d’une politique du tout-voiture. »

« Le vélo toujours considéré comme un problème »

Marseille et Aix traînent en queue de peloton des villes cyclables, dernière et 38e sur 40 villes de plus 100 000 habitants, selon une étude de la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB). Dans ce contexte, la sortie du confinement avait pourtant été saluée comme le début d’un progrès par les associations : la métropole ayant décidé la création de 9 kilomètres de pistes cyclables provisoires à Marseillle. Dans le même temps, la Ville d’Aix en annonçait 13 kilomètres sur son territoire. Dans les deux villes, les autorités ont très vite rétropédalé. À Marseille,la piste du Prado a donc disparu,en attendant le déploiement d’autres pistes provisoires, notamment entre le boulevard National et la Plaine. À Aix, l’ensemble des 13 kilomètres ont été supprimés, la mairie arguant dans un communiqué de portions « inadéquates » et « dangereuses ». Seule la possibilité de rouler sur les couloirs de bus a été maintenue.

c’est la double peine : les scooters empruntent la voie vélo, donc on la supprime. La municipalité n’avait qu’à faire jouer son pouvoir de police.

Jean-Yves Petit, association RAMDAM

Déconfinement ou pas, c’est le retour à la case déception pour les défenseurs de la bicyclette en ville. « C’est une suppression à la hâte, il n’y a eu ni information ni concertation avant de prendre cette décision », soupire Jean-Yves Petit, président du Rassemblement d’associations pour les modes de déplacements alternatifs dans la métropole (RAMDAM). « Cela montre que le vélo est toujours considéré comme un problème pour la ville », estime Olivier Domenach, président de l’ADAVA, association qui promeut l’usage du vélo à Aix. Les arguments de la municipalité ne lui paraissent pas totalement fondés. « Certains aménagements n’étaient pas satisfaisants, deux d’entre eux étaient surdimensionnés. Mais, ni avant ni après, nous avons été concertés, alors que l’on travaille régulièrement avec les services techniques de la Ville », regrette le responsable associatif.

À Marseille, les pistes cyclables du Prado, positionnées dans les deux sens entre le couloir de bus et une voie réservée aux voitures, ont elles aussi été jugées dangereuses par la métropole. « L’incivilité de certains conducteurs de deux-roues motorisés » mettaient en danger les cyclistes considère-t-elle en sus. « Elles étaient géniales, on pouvait rouler sereinement. Sur celles déjà existantes [d’étroites pistes positionnées sur les trottoirs, NDLR], il faut éviter les piétons en permanence », juge de son côté Charlène, cycliste présente lors du rassemblement de jeudi. L’argument de la métropole ne tient pas pour Jean-Yves Petit : « c’est la double peine : les scooters empruntent la voie vélo, donc on la supprime. La municipalité n’avait qu’à faire jouer son pouvoir de police. »

Plusieurs centaines de cyclistes ont investi l’avenue du Prado, jeudi 28 mai, en roulant sur l’emplacement de la pistes cyclable supprimées. Photo : Clément Gahéry

Le lobby de la voiture dans la balance ?

Derrière le rétropédalage de la métropole, les associations dénoncent l’action des lobbies de la voiture. « Soit la métropole a cédé à des pressions pro-voitures, soit elle est schizophrène. Dans tous les cas, c’est inacceptable », s’insurge Cyril Pimentel. Certains comités d’intérêt de quartier (CIQ), sont dans le viseur de Vélos en ville, après la publication d’un communiqué de la confédération des CIQ, signé le 11 mai, par son président Jean-Marc Chapus. « Nous voulions réagir puisque nous n’avons pas été consultés par la métropole, explique ce dernier. Quand on fait des pistes cyclables, il faut penser à tous les usagers. » Dans ce communiqué, interrogeant notamment la pertinence de ces aménagements, il explique avoir été alerté par les CIQ du 7e arrondissement.

On a dit à Martine Vassal que c’était une erreur monumentale de mettre en place la piste cyclable sur le Prado. Nous notre électorat, sur cette voie, ce n’est pas le cycliste, c’est l’automobiliste.

Un élu de la majorité

L’arrondissement n’était pourtant pas concerné par les pistes cyclables temporaires. « Dans le plan global proposé par les associations de cyclistes, des propositions traversent notre secteur, nous ne sommes pas convaincus de leur pertinence, défend Jean-Claude Rostaing, président de la fédération des CIQ du 7e. Pour l’avenue Prado, très fréquentée, nous voulions attirer l’attention sur sa dangerosité. » Que ce soit de la part d’usagers, d’associations ou autres CIQ, la métropole assure ne pas avoir été influencée dans sa décision et explique s’être « appuyée sur les observations des services techniques ».

L’enjeu des élections municipales

Alors que les municipales sont de nouveau dans toutes les têtes, l’affaire semble bien plus politique que technique. « Une telle décision de renoncement, prise encore sans concertation, est révélatrice de la réticence de la présidente de la métropole à développer le vélo en ville », affirme Olivia Fortin, la candidate du Printemps marseillais dans les 6/8, face à Martine Vassal. L’installation puis le démontage se résumeraient-ils à une oscillation entre électorat cycliste et électorat automobiliste ?

« On a dit à Martine Vassal que c’était une erreur monumentale de mettre en place la piste cyclable sur le Prado. Nous notre électorat, sur cette voie, ce n’est pas le cycliste, c’est l’automobiliste », témoigne un élu LR de la majorité. « Je n’ai rien dit sur l’expérimentation, j’ai été ravi de sa suppression et je crois que les nombreux habitants du 6e et 8e arrondissement qui m’en ont parlé aussi », confie Yves Moraine, maire du secteur et colistier de Martine Vassal. Selon des sources proches de la métropole, des annonces en faveur du vélo devraient être fait avec la casquette de la présidente ou celle de la candidate. La piste cyclable temporaire de La Canebière, considérée comme une réussite, est appelée à devenir définitive.

La « coronapiste » cyclable sur La Canebière pourrait devenir définitive. Photo : Pierre Isnard-Dupuy

À Aix la maire LR et candidate Maryse Joissains tente aussi de temporiser. Elle promet « un grand plan vélo pour la rentrée de septembre », projetant l’installation de 60 kilomètres de pistes cyclables supplémentaires. Rien que ça. Ce qui n’empêche pas sa rivale, la députée et candidate LREM Anne-Laurence Petel, de tenter une échappée. « Depuis trop longtemps les aménagements sont conduits sans perspective, sans anticiper les changements et les enjeux de société, considère-t-elle dans un communiqué. Mais, on peut compter sur Maryse Joissains pour tirer profit de ce fiasco : la tentative avortée devient promesse électorale. »

Les associations sont loin d’être rassurées par les annonces. Pour Olivier Domenach, cet épisode « est la preuve de l’absence d’une vision stratégique sur le vélo et d’une politique pour les transports ». « Nous allons surveiller de très près la conception des prochaines voies provisoires », prévient Thomas Chaussade, président de Vélos en ville. À Marseille comme à Aix, quand il s’agit d’aménagements cyclables, on a l’habitude d’en garder sous la pédale.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Electeur du 8e Electeur du 8e

    « Nous notre électorat (…), ce n’est pas le cycliste, c’est l’automobiliste. » On ne saurait mieux dire que la nullicipalité n’agit pas pour l’intérêt général, pour la mobilité à long terme, pour les habitants de la ville : elle agit pour ses clientèles, avec une vision à quinze jours.

    On le savait déjà, mais c’est encore mieux quand c’est un membre de cette équipe arriérée qui le dit.

    Dégageons-les le 28 juin.

    Signaler
    • leb leb

      Oui, il n’y a même pas un soupçon de cynisme ou de second degrés dans les propos de Moraine, cela démontre bien à quel point le clientélisme apparaît comme une chose normale pour cette équipe.

      Signaler
  2. Manipulite Manipulite

    Idem pour Aix depuis les 19 ans du mandat de l’actuelle maire. Un plan dit « V’Hello » avait été lancé en 2005, mis en place en 2007 puis abandonné en 2011. Soit un mandat.
    Seul gagnant : la société Decaux avec laquelle la municipalité Joissains avait négocié l’attribution puis la résiliation du marché… L’opération avait donné lieu à des observations cinglantes de la chambre régionale des comptes.
    Et voilà 60 km (!) annoncés entre les deux tours des municipales.
    Aucune réflexion ni souci de faire cohabiter les différents modes de déplacement.
    Le comble de « l’expérimentation « : une piste cyclable à la sortie de l’autoroute !

    Signaler
  3. Armand Louis Armand Louis

    Rappelez vous lors de la conception des aménagements de surface de la L2 Est , une piste cyclable devait relier Frais-Vallon à Florian en passant au dessus de la couverture de la L2 lorsque c’est possible ou en empruntant les bas côtés de cette autoroute urbaine lorsque celle-ci est à découvert. Depuis plusieurs années cette traversée douce nord/sud du 12° arrondissement n’est pas terminée, il manque 300 m de liaison au niveau de La Fourragère sur sa longueur totale de plus de 4 km . Ces 300 mètres, aujourd’hui en friche, restent inaccessibles au public car barrés par des portails de part et d’autre. Ceci est un autre exemple de l’intérêt que nos élus portent sur les déplacements doux dans notre ville.

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire