Le crépuscule d’un maire sur un air de campagne

Actualité
le 28 Jan 2020
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Jean-Claude Gaudin présidait ce lundi l'ultime conseil municipal de 25 ans de mandats. Entre éloges et polémiques politiques, il a fait ses adieux à l'hémicycle où il a fait ses premiers pas en 1966.

Le maire tenait le 27 janvier son dernier conseil municipal. Photo : Emilio Guzman.

Le maire tenait le 27 janvier son dernier conseil municipal. Photo : Emilio Guzman.

L'enjeu

Ce 27 janvier, Jean-Claude Gaudin présidait la dernière séance du conseil municipal. Il a fait ses adieux à une fonction à la conquête de laquelle il a consacré sa vie.

Le contexte

Le dernier conseil de l'ère Gaudin se tient à un moment où la droite est déchirée entre deux candidats. L'adieu au maire a forcément laissé sa place à la polémique électorale.

« Il est 13 h 30 ! Ouh la la… » Jean-Claude Gaudin sort par la petite porte, à petits pas, ralenti par les douleurs de l’âge. Ses fidèles sont là pour lui tendre le bras. Yves Moraine, le président du groupe majoritaire et Alain Blanc, l’huissier qui amène et emporte les délibérations, l’aident dans le petit escalier en tunnel qui débouche dans l’hôtel de ville historique.

Avant de les rejoindre, Gaudin s’arrête et regarde les noms de ces prédécesseurs qu’il a fait inscrire sur l’immense pan de mur qui fait face au perchoir. Avec les derniers journalistes de la presse écrite, il s’attarde sur cette liste de noms où le sien figure. « Il y a le long intermède où ce sont des préfets qui sont inscrits, après la mise sous tutelle de la ville. Mais ils ont dû aller chercher l’ancien maire, Henri Tasso, parce que présider les débats, ça, un préfet ne peut pas le faire ». Dans quelques mois, une date clôturera son règne, ouvert voici 25 ans. Et le nom de sa ou son successeur s’inscrira à sa suite.

Entre petites phrases, louanges et huées

Après un quart de siècle d’exercice du pouvoir sans partage, cette dernière séance s’est tenue sur ce fil tendu entre la page d’histoire qui s’écrit et les péripéties de la campagne en cours. Au-delà des discours, des petites phrases, des huées dans et hors de l’hémicycle, l’histoire retiendra peut-être l’important dispositif policier mis en place autour de l’espace Bargemon, avec plus d’une dizaine de cars de CRS, stationnés sur le Vieux-Port et, à l’intérieur même de l’hémicycle, des agents de la police municipale présents.

Ils n’étaient pourtant qu’une poignée, parents d’élèves de l’école Ruffi ou militants contre le mal-logement à faire entendre leur colère. Mais, depuis le drame du 5 novembre 2018 et le report du conseil prévu quelques jours plus tard, les barrières n’ont jamais vraiment quitté les alentours du « château », comme on surnomme l’hôtel de ville et ses annexes. Qu’il le veuille ou non, le maire sortant vit dans l’ombre de ce drame. « Ma hantise… confie-t-il une nouvelle fois à des journalistes. Cela m’a meurtri même si je regrette aujourd’hui de ne pas l’avoir exprimé plus tôt ».

L’inscription qui égraine les quatre mandats de Jean-Claude Gaudin . Photo : Emilio Guzman.

Henri Tasso et ses 73 morts

Durant les débats, il tente un parallèle avec l’incendie des Nouvelles galeries et ses 73 victimes qui entraîna la destitution du maire de l’époque à la fin des années 30.  » J’en aurai connu huit. J’ai souvent pensé à Henri Tasso, même si les situations ne sont pas les mêmes. Tout n’est pas de la responsabilité du maire même si j’ai endossé ce qu’on m’a reproché », lance-t-il depuis le perchoir lors d’un hommage aux marins-pompiers, dans un conseil où il multiplie les références à ses prédécesseurs.

L’ordre du jour allégé – plus de 150 délibérations tout de même – de ce conseil laisse peu de place aux débats. Même si les grandes questions qui ont agité le dernier mandat de Gaudin réapparaissent aussitôt. Il est ainsi longuement question de l’audit des écoles, « un des points dans un dossier plus global, le plan école avenir », dont seule une version synthétique a été transmise aux élus (lire notre article sur l’audit escamoté). « Je comprends la déception de certains qui n’ont pas trouvé dans cet audit le carburant pour le four à combustion de la caricature », glisse-t-il dans une boutade peaufinée par ses proches, Maurice Battin, Jean-Pierre Chanal ou Claude Bertrand.

« Ne Mélenchon pas tout ! »

Du rang de ses conseillers partent des petits papiers. Il en fait de bons mots. Ainsi s’étonne-t-il des critiques de Jean-Marc Coppola sur la cité internationale, lui « qui a l’habitude de chanter les louanges de l’internationale ». « Ne Mélenchon pas tout », glisse-t-il au même. Sa majorité se gausse, heureuse de ces boutades comme des couplets sempiternels qu’elle entend ici pour la dernière fois. Quand la critique se fait trop dure depuis les bancs de l’opposition, le chœur rugit.

Ainsi Marie-Arlette Carlotti annonce qu’elle souhaite que son nom soit retiré du vote « en ce qui concerne l’urbanisme, la stratégie foncière et le logement ». Elle rappelle la situation du nageur Frédérick Bousquet (lire notre enquête commune dans le cadre de La grande vacance), et fustige sa majorité « complice des promoteurs de ceux qui bétonnent la ville et des marchands de sommeil ».

Elle salue « l’homme, l’homme politique à qui elle souhaite le meilleur » mais fustige le bilan et attaque Martine Vassal, campée en héritière « qui n’arrive pas à unir son propre camp. Elle sera comptable de votre bilan ». Dans l’hémicycle, les huées noient rapidement son propos. Jean-Claude Gaudin grimace, sourit. Et toujours sa main pianote sur le pupitre, comme si, déjà, il égrainait le temps qu’il lui reste à passer dans ce fauteuil.

« Des grues, y en avait pas tellement »

Le bétonnage de la ville, dont le maire a facilité l’action, est une des questions lancinantes qui, de l’extrême droite à la gauche, reviennent par vagues. Le maire retourne l’opprobre en compliment : « Quand nous sommes arrivés, il y a 25 ans, des grues, il n’y en avait pas tellement. Mais cette ville a beaucoup changé. Cela nécessite des travaux, parfois longs, comme aujourd’hui autour de l’opéra. Mais c’est ce qui a permis de faire reculer le chômage ».

À l’heure du bilan, c’est d’abord ce qu’il met en avant, lui le fils de maçon qui a tant encouragé la construction. « Ensemble, nous avons fait avancer Marseille et je suis fier de tout ce que nous avons réalisé malgré les difficultés de ce temps. Le temps justement en sera le meilleur garant… », dit-il dans le discours final de son 198e conseil en tant que maire. Il met en avant sa passion pour la ville, « essentielle pour la vitalité de notre démocratie dans une période où l’on semble parfois oublier les fondamentaux de la vie en République, où il est de bon ton de passer les élus au scanner de toutes les suspicions… »

« Une page se tourne, ce n’est pas la fin de l’histoire »

En fin de séance, une fois éteints les applaudissements de l’hémicycle unanime, ses adversaires prennent la parole à leur tour. Et, derrière les piques, de part et d’autres, pointe l’admiration. Ainsi Benoît Payan (PS) tente un parallèle entre le sacerdoce religieux et son engagement politique : « Une page se tourne, comme je sais qu’on ne quitte pas les ordres, ce n’est pas la fin de l’histoire. Qui pourrait prétendre gouverner Marseille sans consulter celui qui en a gouverné la destinée pendant 25 années ? »

Pour Europe écologie-Les Verts, Lydia Frentzel s’embarrasse moins des formalités de l’instant. Elle attaque bille en tête, le bilan du maire qui durant six ans a encouragé « le tout-béton dans notre ville et la destruction du patrimoine végétal ou historique ». Peu tendre, le communiste Jean-Marc Coppola fustige, lui, « les choix délibérés de confier la ville aux trusts, de creuser les inégalités ».

« Gaudin à Marseille, Jean-Claude à Paris »

À l’autre bout, Stéphane Ravier est volontiers plus cajoleur, lui qui a connu l’homme à Marseille et au Sénat : « Gaudin restait à Marseille et Jean-Claude montait à Paris. C’est souvent là-bas que je pouvais vous parler ». Il décrit le « monstre politique » qui dévore ses enfants et promet que son bureau lui serait toujours ouvert quand il sera à sa place « dans quelques semaines », faisant rire dans les travées de l’assemblée. Sauf Martine Vassal qui pointe le leader frontiste comme son principal adversaire dans l’élection en cours et reste les bras croisés, regard noir. Bruno Gilles est lui aussi en retrait.

Yves Moraine prend la parole au nom de la majorité et tresse des louanges à son mentor, « à cet homme qui a consacré 60 ans de sa vie à la politique et à Marseille, ou l’inverse, peu importe. Pour les Français vous incarnez la ville, alors que je ne vous ai jamais vu boire le pastis, jouer aux cartes ou aux boules. Galéjade ! Vous avez tout donné, tout sacrifié, pour devenir maire de Marseille ».

« Le temps n’est pas à l’hommage funèbre, ose-t-il. Nous serons nombreux à vous accompagner dans votre nouvelle vie, angoissante, forcément mais demain ce n’est pas rien ! »

Le conseil debout a longuement applaudi le maire sortant, comme ici dans l’équipe de la majorité. Photo : Emilio Guzman.

La théorie des courants

Ce rêve atteint, Gaudin part serein, laissant pourtant derrière lui une majorité divisée autour de deux candidats qui se disputent son héritage. Lui, qui s’est construit seul un destin politique, reprend sa théorie des courants : « L’élection municipale ne se joue pas dans chaque secteur. Les Marseillais votent pour une personne qui doit émerger dans les semaines qui précèdent le scrutin. C’est la théorie des courants que j’ai appris auprès d’Henry Bergasse, [député de Marseille, 1946-62]. Or six sondages ont placé Martine Vassal en tête ».

Lui est porté par un autre courant, ultime, celui qui mène vers le retour sur soi, sur ce destin de pouvoir qu’il tente de coucher sur le papier de ses futures mémoires. En attendant de le confronter à la postérité.

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Commentaires

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  1. Happy Happy

    Une sortie médiocre et sinistre, à l’image du personnage et de son bilan politique. L’article le rend bien, la photo encore plus.

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  2. Zumbi Zumbi

    Où l’on apprend que, loin du regard des électeurs marseillais, Gaudin discutait tranquillement avec Ravier… à l’abri du « scanner à suspicions des élus ».

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  3. Brallaisse Brallaisse

    On revient toujours à ses premières amours

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  4. julijo julijo

    je trouve ça consternant, insupportable, et parfaitement déplacé cet espèce d’hommage à un maire, vieillissant aujourd’hui, mais pas en ….1966 !!!
    ces thuriféraires sont frappés d’amnésie ….
    pendant des années, des décennies, il a en quelque sorte quasi détruit la ville, pour ses intérêts et ceux de ses amis.
    les reportages de france 2 samedi, et d’autres, sont largement dégoulinants sur ce natif de mazargues qui n’y habite plus depuis des siècles !! quelques bémols pour atténuer, mais honteusement insuffisants.
    r.i.p. le maire et tous ses nuls.

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  5. JB de Cérou JB de Cérou

    Quel artiste! Raimu n’aurait pas fait mieux comme acteur! Comme maire c’est à voir, mais il est un peu trop tard pour cela. Le talent de cet homme à s’attirer les sympathies et bien réel; c’est sans doute une des facettes de son efficacité électorale et de sa capacité à empaqueter ses adversaires. L’ovation finale unanime met mal à l’aise quand on pense au bilan calamiteux qu’il laisse et aux échanges musclés qui l’ont précédée. Peut-on séparer l’homme de son bilan?

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    • PromeneurIndigné PromeneurIndigné

      Réponse : C’est NON

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