Le centre Prahda de Gémenos, dernière étape avant l’Italie pour les migrants

Actualité
Lisa Castelly
20 octobre 2017 0

Ouvert au début de l'été pour accueillir des demandeurs d'asile, le centre Prahda de Gémenos s'est depuis fondu dans le décor. Mais les militants pro-migrants dénoncent un lieu dont le but unique serait la reconduite à la frontière.

Son arrivée avait fait grand bruit dans le village paisible de 6000 âmes au début de l’été. Trois mois plus tard la reconversion de l’ancien hôtel Formule 1 en centre d’hébergement pour demandeurs d’asile dans un petit recoin de la zone d’activités de Gémenos, qui jouxte la zone industrielle des Paluds, ne fait plus de remous et fait partie du décor. « Ça se passe bien, on n’en entend pas trop parler à vrai dire ! Ils sont corrects, comme nous on est corrects », résume aujourd’hui le maire (LR) Roland Giberti, qui participe régulièrement au comité de suivi organisé par la préfecture, en partie pour apaiser les crispations, aujourd’hui dépassées.

A tel point que, dimanche 15 octobre, le collectif Al Manba/Migrants 13 organisait dans le centre un pique-nique solidaire où se retrouvait une cinquantaine de personnes, sans que les quelques riverains passant à vélo ne s’en étonnent. Mais l’invitation n’avait pas seulement pour but de célébrer la convivialité entre migrants et militants qui les soutiennent – convivialité que l’on devine toute relative dans ce bâtiment aux allures impersonnelles et que très légèrement aménagé pour accueillir ce nouveau public. « Ici, c’est le piège qui se referme », affirme Céline, une des figures du collectif qui est en contact avec plusieurs résidents.

La reconduite à la frontière comme perspective

La plupart des personnes hébergées trouvent en effet dans ce centre, et son jumeau installé à Vitrolles, le bout de leur parcours en France. Selon nos informations, toutes ou presque sont visées par des procédures dites Dublin : elles ont traversé un premier pays européen avant d’entrer en France, y ont laissé leurs empreintes, et c’est donc là qu’elles doivent, selon le droit européen, faire leur demande d’asile. La France, après rapide examen de leur dossier, se doit donc de les faire « réadmettre » vers ce premier pays traversé, l’Italie ou l’Espagne dans la majorité des cas, où les migrants devront reprendre leur demande d’asile du départ. Contactée, la préfecture des Bouches-du-Rhône n’a pas souhaité répondre à nos questions ni préciser combien de personnes hébergées au centre sont concernées.

Ces centres appartiennent au dispositif Prahda, pour programme d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile. Présentés lors de leur ouverture dans toute la France comme une nouvelle solution d’hébergement transitoire pour les demandeurs d’asile, ils s’avèrent être dans ce cas, le dernier maillon de la chaîne avant le départ de France. Les personnes rencontrées sur le centre viennent toutes des CAO, centre d’accueil et d’orientation, ces dispositifs créés pour vider le campement de Calais en 2016 ou celui de la porte de la chapelle à Paris.

Service minimum

« Je suis arrivé ici il y a trois mois et j’ai vu beaucoup de gens partir, détaille Abdul (tous les prénoms ont été modifiés, ndlr) dans un français encore hésitant. « Avant, j’étais au CAO, à Barcelonnette, pendant 9 mois. Avant ça, je parlais zéro français », souligne-t-il, nostalgique de ces mois d’accueil dans les Alpes-de-Haute-Provence. Aujourd’hui, il ne se fait guère d’espoir sur la suite de son voyage. « Au prochain rendez-vous à la préfecture, ils vont me donner le billet pour l’Italie », dit-il, fataliste. En attendant, cet Érythréen de 27 ans tourne en ronds à Gémenos, et passe quelques unes de ses journées à Marseille. « Ici, y a rien, pas d’activité, pas d’aide pour les papiers, déplore-t-il. Le Prahda, c’est pour partir de France ».

Deux travailleurs sociaux sont bien présents sur le site les jours de la semaine, mais c’est insuffisant à ses yeux pour pouvoir suivre le parcours de tous les demandeurs d’asile du centre, une trentaine. Le soir et les week-end, un simple gardien est présent. Pour les militants du collectif, l’aide juridique apportée est « minimum ». Le prestataire de l’État en charge des tous les centres Prahda, Adoma, n’a pas donné suite à nos sollicitations dans les délais de publication de cet article. Selon des chiffres cités par Le Figaro, le coût d’une journée de prise en charge dans un Prahda est de 16,50 euros contre 27 dans un CAO : l’accompagnement y est donc forcément différent.

Nasser, soudanais âgé de 18 ans, décrit la même situation qu’Abdul. « En Italie, on m’a pris les empreintes de force », raconte autour d’un verre de rosé le jeune homme qui sait qu’il y sera bientôt renvoyé. « Et ici, c’est pour aller en Italie ». Il y a peine un mois, il était hébergé dans un CAO à Marseille. Il a ensuite été orienté vers le Pradha où il ne devrait pas rester très longtemps. Mais il passe aussi ses journées à Marseille, en empruntant le bus gratuit qui s’arrête à quelques mètres du centre, puis le train. Il préfère la ville que « le village », confie-t-il en souriant.

Assignations à résidence et contrôle renforcé

À grands traits, les personnes hébergées à Gémenos, mais aussi d’autres du centre de Vitrolles qui s’étaient rendues au pique-nique du 15 octobre, expliquent ressentir dans ces lieux une forme de contrôle plus forte que celles qu’ils vivaient auparavant. « Tous les mardis, la police vient me faire signer un papier », dit l’un d’eux, assigné à résidence au centre dans l’attente de sa reconduction à la frontière. « Une nuit, je n’ai pas dormi au centre, on m’a dit que la prochaine fois ils le diraient à la police », assure un autre, d’origine marocaine. Sortir d’un dispositif d’hébergement revient à renoncer à ses droits relatifs à l’accueil – l’allocation mensuelle d’à peu près 300 euros notamment – et dans le cadre d’une assignation à résidence, les pensionnaires sont ainsi déclarés « en fuite ». Le cahier des charges des Prahda donne en effet à ADOMA la charge du suivi des personnes assignées à résidence.

Aucun, en tout cas, ne souhaite remettre les pieds en Italie. « Certains ont déjà fait la manche à Milan, précise Francesca, une autre membre du collectif. En Italie, le mot qu’on leur fait passer c’est « tu restes pas en Italie » ». Abdul, lui, a décidé de « rester en France, sans papier, avec mes amis, c’est mieux », tandis que Nasser se dit prêt à repartir au Soudan, « voir ma mère »« Je voulais faire ma vie ici, reconnaît-il, mais je pensais pas que ce serait comme ça ». Si la plupart des résidents du centre de Gémenos sont des hommes seuls, des enfants et leurs parents y vivent aussi. « On a inscrit trois enfants en maternelle et en primaire », confirme le maire de Gémenos. Une petite parenthèse pour eux avant très certainement un énième départ.

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