Marseille Espérance, la vitrine œcuménique de Gaudin

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Benoît Gilles
20 Nov 2015 2

Au lendemain des attentats de Paris, le maire annonçait la réunion de Marseille Espérance, ce jeudi. Créée il y a 25 ans, cette institution réunit les principaux cultes afin de prévenir les affrontements inter-communautaires. Elle est le symbole de l'approche religieuse du multiculturalisme municipal.

Réunion de Marseille Espérance le 19 novembre. Photo BG

Réunion de Marseille Espérance le 19 novembre. Photo BG

C’est “une institution ancienne, un symbole”. Café en main dans son bureau, Jean-Claude Gaudin commente la présence de Marseille Espérance, en ce jeudi matin, à l’hôtel de ville quelques minutes auparavant. Annoncée au lendemain des attentats de Paris, la réunion de cette institution œcuménique intervient à point nommé. Mercredi, une femme voilée était agressée en pleine rue par un homme rapportait La Provence. Un peu plus tard, c’est un professeur d’histoire et géographie du lycée Yavné qui était attaqué à son tour au couteau par trois individus en scooter exhibant à la fois les symboles de Daech et une photo de Mohamed Merah comme le précisera à l’AFP le procureur Brice Robin. Le genre “d’affrontements inter-communautaires” que redoutait le préfet de région, Stéphane Bouillon lors de sa conférence de presse sur la mise en place de l’état d’urgence, le 14 novembre.

Dans l’ancienne salle du conseil municipal, l’archevêque Pontier a lu le message de Marseille Espérance : “Dans cette tempête, nous, Marseillais de toutes cultures, de toutes confessions, voulons garder le cap de l’espérance. Nous dénonçons toutes sortes de violences exercées de manière irresponsable à l’égard de quiconque à cause de son appartenance réelle ou supposée, à telle communauté ou à telle autre”. De source interne, on indique que le texte a été écrit par le cabinet du maire avant d’être validé par les membres de Marseille Espérance réunis dans son bureau. L’importance est que cette image d’union passe auprès des médias.

“C’est d’abord un professeur d’histoire-géo”

Devant les caméras, l’adjoint du grand rabbin Ohana, Lionel Dray répond par des propos apaisants lorsqu’on lui demande s’il veut plus de moyens de sécurité : “Nous serons les premiers soulagés quand nous n’aurons plus de militaires devant les édifices religieux comme devant les écoles. Vous savez, à l’école Yavné, c’est d’abord un professeur d’histoire et géographie qui a été agressé.” Quant à Bachir Dahmani, doyen de Marseille Espérance et représentant du culte musulman, il prend le temps de s’asseoir avant de répondre aux questions. Il condamne les deux agressions bien que ses propos soient difficiles à citer entre guillemets. L’homme est âgé et peine à se déplacer sans aide.

Jean-Claude Gaudin en est conscient. La présence du doyen des imams marseillais est un symbole. “Après les attentats du 11 septembre, il y avait eu une messe à l’église des réformés. Bachir Dahmani était présent. J’ai tenu à l’embrasser en public, pour le symbole. L’important est que les dignitaires religieux soient présents et leur message répercuté auprès des croyants.” C’est là où le symbole inter-religieux porte ses propres limites. Difficile d’imaginer comment ce message œcuménique pourrait descendre en cascade au sein d’une organisation pyramidale qui n’existe pas dans l’islam. Si respecté qu’il soit, Bachir Dahmani n’est pas le représentant des musulmans marseillais pas plus qu’il n’a de lien hiérarchique avec les autres imams de la ville. Difficile d’imaginer aussi comment ce message pourrait convaincre des personnes radicalisées. Comme le soulignait Vincent Geisser sur Marsactu, “par définition, ces jeunes rompent avec le milieu des mosquées ordinaires”.

Au côté de ce symbole des imams ouvriers, on trouve un expert-comptable, Abderrahmane Abou Diarra, également membre du conseil d’administration de l’association pour une grande mosquée et Salah Bariki, véritable cheville ouvrière de Marseille Espérance et membre du cabinet du maire. Un nouveau venu prend également place sur l’estrade auprès des dignitaires. Il s’agit de Moussa Bouzenzen de la mosquée de la porte d’Aix. “Je ne suis pas imam. Je suis responsable de la mosquée. Je ne prêche pas”, précise-t-il. Il élude toute autre question sur son adhésion à Marseille Espérance dont il semble peu au fait du fonctionnement. S’il est signataire de l’appel des mosquées rendu public en début de semaine, il n’est pas un dignitaire religieux et représente un volet culturel très adossé à ce dernier.

“Multiculturalisme municipal”

“Cette structure perdure et se manifeste à chaque fois que des tensions apparaissent entre les « communautés » de Marseille. Cette formule est, de fait, unique à bien des égards. D’abord, Marseille Espérance se met en scène plus qu’elle ne s’exprime”, écrivaient les sociologues Vincent Geisser et Françoise Lorcerie dans leur rapport Marseillais musulmans, rédigé pour le compte des Fondations pour une société ouverte et rendu public en 2011.

Pour les chercheurs, cette institution symbolique est une des formes du “multiculturalisme municipal” propre à Marseille. Créée par Robert Vigouroux au moment de la première guerre du Golfe, en 1990, elle a été reprise à son compte par le maire actuel à son arrivée. “Elle est présentée comme une association mais elle n’en a pas les statuts, constate Françoise Lorcerie aujourd’hui. C’est un dispositif para-municipal au sein duquel chaque culte est représenté. Mais, de fait, il a été créé par rapport à l’islam. Or, c’est la seule religion qui n’a pas choisi son représentant en son sein.” Bachir Dahmani a souvent été décrit comme très en lien avec les services consulaires algériens. Son origine algérienne a été une des raisons de sa cooptation au sein de l’organisation. La sociologue souligne tout de même les efforts faits par Salah Bariki pour maintenir le lien avec toutes les tendances de l’islam. “Mais au vu de la diversité des musulmans à Marseille, il ne serait pas choquant qu’il y ait deux représentants dont un Comorien”, reprend la chercheuse.

De fait, Marseille Espérance s’est toujours tenue bien à l’abri des tentatives d’organisation de l’islam par l’État. Les représentants du conseil régional du culte musulman (CRCM) élus par les représentants de l’ensemble des mosquées n’ont jamais siégé au sein de Marseille Espérance. “En même temps, Marseille Espérance a une existence en pointillé. C’est un dispositif destiné à symboliser l’unité du vivre ensemble des religions”, explique Lorcerie. La chercheuse constate que cette vision symbolique n’est pas accompagnée d’une politique culturelle qui célèbre le multiculturalisme de la ville. Pour fêter les 2600 ans de Marseille, le maire avait fait planter des arbres de l’espérance un peu partout dans la ville. Pour les 25 ans de Marseille Espérance, en avril dernier, le maire a invité ces mêmes dignitaires à planter 25 arbres au parc du 26e centenaire. Quand on l’interroge à ce propos, le maire reprend une antienne connue : “Marseille est un port depuis 2600 ans, nous sommes habitués à l’étranger. Marseille vit avec cette diversité peut-être plus que dans d’autres villes dans le respect des règles et des lois”. Pas sûr que face à la barbarie quelle qu’elle soit, les symboles suffisent.

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