L’artiste Camille Goujon rallume l’histoire explosive du parc de la poudrerie à Miramas

Échappée
le 25 Juin 2022
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En résidence durant tout l'été dans ce parc qui fût durant 300 ans une usine de fabrication d'armes, l'artiste plasticienne Camille Goujon expose des œuvres inspirées de l'histoire du lieu. Entre industrie de la mort et nature luxuriante, elle invite à un voyage imaginaire, que Marsactu a suivi en images et en sons.

Camille Goujon tente de retracer l'histoire du parc de la Poudrerie notamment à travers les arbres et la végétation. (Photo : VA)

Camille Goujon tente de retracer l'histoire du parc de la Poudrerie notamment à travers les arbres et la végétation. (Photo : VA)

Elle nous attend à l’entrée des artistes. Pas celle qui donne dans le centre de Saint-Chamas, avec son grand portail de jardin public. Non, Camille Goujon donne rendez-vous à Marsactu “à l’entrée de derrière”, située sur l’une des petites routes étroites qui mènent à Miramas-le-Vieux. De quoi perdre les GPS. Après la sécheresse ambiante qui dominait jusqu’alors le paysage, c’est tout à coup un îlot de verdure qui s’ouvre à nous. Camille, salopette légère et petit chapeau en paille sur la tête, fait de grands signes sous les arbres.

Dans la forêt du parc de la Poudrerie, les arbres poussent sans contrainte. (Photo : VA)

Depuis avril, l’artiste plasticienne occupe les lieux : le parc de la poudrerie est devenu son terrain de jeu. Jusqu’en octobre, au moins, elle y expose dans un hangar ses créations, qui peuvent aussi bien être des sculptures, des dessins ou encore des vidéos. C’est grâce à l’association Voyons voir, spécialisée dans les résidences artistiques “dans un contexte patrimonial, paysager, architectural, industriel ou artisanal”, qu’elle a obtenu les clefs de ce lieu singulier, dont l’histoire est devenue le fil rouge de son travail.

À cheval sur les communes de Miramas et Saint-Chamas, ce parc, qui s’étend sur plus de cent hectares, est aussi féérique que terrible. Sur les bords de l’étang de Berre, sa végétation luxuriante lui donne parfois des airs de forêt tropicale. Mais le lieu, véritable havre pour la biodiversité, ne tire pas son nom de la poudre de perlimpinpin.

Le parc de la poudrerie est parsemé de témoins de son passé industriel. Photo : VA

Devant d’immenses bâtiments industriels désaffectés, Camille Goujon commence la visite par un rappel historique essentiel : “Tous ces bâtiments ont été construits pour 300 ans d’exploitation meurtrière. De la poudre à canon, puis d’autres armes y ont été fabriquées. L’usine, qui est la première du coin, a fermé en 1974. Mais des obus ont été envoyés à la base navale de Toulon jusqu’en 1990.” Bienvenue, dans le “Disney militaire” de l’étang de Berre, où la nature livre un combat de reconquête de ces lieux funestes, sous l’œil décalé d’une artiste déjantée.

Retenir le souffle

“Il y a eu un paquet d’explosions ici, en 1936, en 1940… La pire, c’était en 1936. 53 morts. C’est la plus grosse explosion du XXe siècle. Et l’un des sujets de mon « explosition »”, annonce l’artiste qui a gardé son âme d’enfant et aime “dire n’importe quoi”.

Durant ce temps de résidence, cette exploratrice à la lisière du réel et de l’imaginaire ausculte ce drôle de lieux dans le moindre de ses recoins. Plus qu’une simple observatrice, qui se poserait là pour tenter de capter des inspirations, Camille Gonjon a pour ambition de réaliser un véritable travail d’enquête. Pour ce faire, elle creuse, la terre polluée par des années d’activité chimique et, en même temps, l’histoire du parc avec l’aide de spécialistes, comme elle l’explique elle-même :

Depuis le mois d’avril, la plasticienne a récolté une multitude d’informations sur le parc de la Poudrerie. “Je vais finir par devenir guide du parc, j’adore !”, lance-t-elle avant de décrire la végétation du lieu, “le seul parc de la région avec autant d’espèces d’arbres, aussi humide, où l’on trouve même de la mangrove et des espèces tropicales !”. Des espèces ramenées des colonies par les directeurs successifs de cette “fabrique de la mort”, raconte encore Camille. “De la végétation a été plantée dans l’étang pour gagner du terrain sur l’eau, mais aussi pour éviter la chaleur, susceptible de déclencher des explosions, et enfin, parce que les arbres sont capables de retenir le souffle des explosions.”

Un souffle qui vise à donner la mort, “tandis que l’on parle plutôt du souffle de la vie, la première chose que tu fais quand tu nais.” Camille Goujon joue avec la sémantique, crée des images. Pour voir les œuvres qui en résultent, il faut se rendre dans le bâtiment I.2. “I.2, hideux quoi ! Faut le faire quand même !”, s’amuse encore l’artiste dont les thèmes de prédilection sont les paysages industriels, les barrages hydrauliques, les centrales nucléaires ou encore les paysages pétrolifères. Des thèmes intrinsèquement liés à l’écologie, qu’elle aborde par le prisme de l’humour. Parfois noir.

Arbre anthropophage

L’une des œuvres exposées joue avec le hasard et la chimie. (Photo : VA)

Dans le I.2, ce hangar qui résonne et dont les immenses fenêtres donnent sur les millions de feuilles des arbres du parc, on pénètre dans l’antre de l’artiste. À l’abri des regards, Camille raconte son monde et ses œuvres, “en perpétuelle évolution”. Ici, la coupe d’un tronc qu’un garde du parc a coupé pour elle. En le regardant de près, Camille Goujon est capable de donner un petit cours de dendrochronologie – la science qui consiste à analyser les cernes annuels de croissance des arbres afin d’obtenir des informations sur des événements passés. “Là une année très humide, ici, de grande sécheresse. Là, un incendie”. Avant d’expliquer : “Je pensais que j’allais pouvoir y voir l’explosion de 1936. Sauf qu’en comptant les cernes, je me suis rendue compte qu’il avait poussé après cette date. Mais donc, cela veut dire qu’il a poussé sur les corps pulvérisés par cette explosion. C’est très probablement un arbre anthropophage.”

Elle laisse alors vaquer son imagination. “Et là, en haut, une tache apparaît. C’est incroyable, elle représente parfaitement la carte de l’Afrique et de l’Asie. Soit précisément l’endroit où était envoyée la poudre, dans les colonies.” L’imagination de Camille Goujon est débordante. En face de ce tableau naturel, trône une sculpture digne d’un savant fou.

Et comme la spécialité de Camille, ce n’est ni la dendrochronologie, ni l’écotoxicologie, elle ne peut s’empêcher d’y ajouter sa touche personnelle (qu’on pourrait appeler “hasardologie” ?).

Pour le moment, six œuvres de l’artiste sont exposées dans le I.2. Elles sont amenées à évoluer, voire disparaître, pour laisser la place à de nouvelles. Au sol, des dizaines de post-it s’envolent au gré des courants d’air qui s’engouffrent dans la pièce et les décollent du mur. “Comme les feuilles d’un arbre”, imagine Camille. Sur chacun d’eux, un mot du champ lexical de la guerre, parfois le même que celui de la nature, ou de l’amour.

“On dit d’une femme sexy qu’elle est canon, si elle a des gros seins on parle d’obus, ou encore de femme mélinite [la femme canon, ndlr]. C’était le vocabulaire des soldats. Tous ces jeux de mots, de sens, constituent mon travail. Je pars du réel pour nourrir mon imagination, tirer des fils et faire des choses.” Un travail qui gagnerait à être connu. Sauf que Camille se sent bien seule.

Dans le hangar, des post-it évoque l’histoire du lieu et se déplacent au gré des courants d’air. (Photo : VA)

Cahier de recettes d’explosifs

La raison de cette solitude vient peut-être du fait que le parc de la poudrerie aussi, gagnerait à être connu. Au moins quand il est ouvert. Le lieu a en effet des horaires peu commodes. “Avant d’avoir les clefs, je me suis cassée plus d’une fois le nez sur le portail”, se remémore Camille Goujon. Durant l’été, le parc est accessible seulement le matin, de 7h à 12h, du lundi au vendredi. Hors saison, ses grilles n’ouvrent que deux dimanches par mois. Et on ne parle là que d’une partie du parc. Propriété du conservatoire du littoral depuis que l’armée le lui a cédé en 2001, l’espace est dans sa majorité interdit au public, pour des questions de préservation. Ou de sécurité. Car, comme l’a constaté Camille, l’armée en a gardé un morceau :

 

En attendant, c’est à son “explosition” que pense l’artiste. Si celle-ci a pu récupérer quelques témoignages, voire témoins du passé grâce à des visiteurs occasionnels – comme un cahier de recettes d’explosifs – la plasticienne se questionne. “Je fais tout ce travail, mais paradoxalement, ce sont les insectes qui visitent le plus mon exposition.” Alors, Camille Goujon a décidé de prendre les devants. Le 18 juillet, elle organise un événement.

 

Ainsi, elle espère pouvoir créer une mémoire collective du lieu, croiser les regards, les sciences, faire discuter le botaniste et l’historien, recueillir de nouveaux témoignages de Saint-chamassiens, Miramasséens ou autres habitants des communes avoisinantes qui pourraient avoir un lien avec l’ancienne poudrerie. Peut-être que le hasard d’une rencontre fera avancer la science, donnera naissance à une œuvre ou ajoutera une pièce dans le puzzle d’une histoire incomplète. Au mieux, on parlera de sérendipité, au pire, d’un pique-nique dans un parc.


Pour se rendre au parc de la Poudrerie avec l’artiste Camille Goujon, rendez-vous le 18 juillet à 9 heures sur le parking de l’entrée de la route des pins, à Miramas.

Elle accueillera également le public pour la journée du patrimoine, le 17 septembre.

Pour une visite plus intimiste, écrire à camillegoujon@gmail.com, elle fera visiter avec plaisir son exposition.

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Commentaires

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  1. pbatteau pbatteau

    Belle artiste imaginative et brillant article pour en parler
    Mon grand père me racontait que le bruit de l’explosion de 1936 avait été entendu à des dizaines de kilomètres

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