L’Action française, plongée au cœur d’une nébuleuse de l’extrême-droite

Enquête
Benoît Gilles
14 Oct 2017 13

Ce samedi, l'action française Provence organise sa réunion de rentrée, rue Navarin, près de la Plaine. Vécue comme une provocation par les militants anti-fascistes de la Plaine, l'évènement est souvent l'occasion d'affrontement. Au-delà de la posture victimaire, le groupuscule royaliste tisse ses réseaux au cœur de l'extrême droite, des néo-fascistes italiens au FN de Stéphane Ravier.

Rue navarin en octobre 2016. Photo : Patrick Gherdoussi/divergence-images.com

Rue navarin en octobre 2016. Photo : Patrick Gherdoussi/divergence-images.com

Ce samedi, rue Navarin (6e), l’Action française Provence fait sa réunion de rentrée. L’occasion, comme chaque année, de faire entendre sa doctrine nationaliste et royaliste devant une poignée de militants et de curieux sous la protection des forces de l’ordre. En effet, l’installation de l’antenne du mouvement d’extrême-droite en 2014 dans cette petite rue tranquille du quartier de la Plaine est vécue comme une provocation par les militants anti-fa qui en ont fait leur fief depuis quelques lustres. Depuis, à chaque événement de l’Action française, le préfet de police interdit par arrêté tout rassemblement à proximité de son local.

Déjà, sur leur page Facebook, les militants royalistes annoncent la couleur avec un clip au montage nerveux, en noir et blanc, où les rangs de militants casqués incarnent la résistance face aux assauts de l’extrême-gauche. Un soin dans la communication et une posture victimaire qu’affectent régulièrement le mouvement maurrassien depuis son installation marseillaise.

Publiée par Claude Boiteux sur lundi 11 septembre 2017

Mais que vient faire cette vieille branche de l’ultra-droite légitimiste aux franges d’un quartier réputé alternatif ? Regain de militantisme à l’extrême-droite ? Soudaine modernité de la pensée de Charles Maurras ? Confiée à nos bons soins par un militant du groupe anti-fasciste la Horde, la lecture des statuts de la société civile immobilière Le Cochonnet – tout un programme – offre quelques pistes.

Derrière le Cochonnet

Pour réunir les 28 000 euros qui constituent le capital de départ de la société immobilière, l’Action française met les petits plats dans les grands. Pour les grandes tailles, le centre royaliste d’action française, la maison-mère met la plus grande part avec 8400 euros apporté sur les fonts baptismaux. On trouve également quelques cadres nationaux, l’ancien collaborateur du dauphin de la maison de France et théoricien du mouvement, François Bel-Ker. Quelques intégristes catholiques de l’AF avec le Lyonnais Louis-Charles Bonnaves et Godefroy Faugeron de la Fraternité Saint-Pie-X du Mourillon à Toulon.

Parmi les associés du Cochonnet, on retrouve l’association sportive provençale d’intérêt culturel (Aspic) association de boxe française qui a opportunément quitté le 8e pour installer son siège dans le secteur de Ravier en juin 2014. Sans doute pour gagner des créneaux dans les gymnases gérés par la mairie de secteur. C’est en tout cas l’association sportive qui met le deuxième plus grand apport financier avec 2800 euros, suivis de quelques cadres du mouvement pour 1400 euros chacun comme Jérémy Palmieri dit Bizu, – avec la moustache à la Brigade du tigre ou Bertrand Raffaillac-Desfosse, employé de la maison d’enchère de Damien Leclère où il a en charge le département Militaria.

Derrière Stéphane Ravier

Les autres associés sont des militants du cru et des figures connues de l’extrême droite locale, souvent multicartes, passées au sein des mouvements radicaux des Jeunesses identitaires ou du Bloc identitaire. Certains sont aussi connus pour avoir fait cause commune avec le candidat frontiste Stéphane Ravier lors des élections municipales. Le responsable de l’Action française à Marseille, Jérémy Palmieri, alias Bizu, portait en triomphe, le leader frontiste le soir de son élection au côté de Guillaume Langlois.

Ravier porté par des militants de l’Action française en 2014 lors de son élection. Photo Patrick Gherdoussi. Divergences-images.com

Ce dernier avait même pris sur ses listes quelques militants du groupuscule : Blanche de Reviers de Maury ou Jérémy Ferrer, également associés du Cochonnet. Dans un article paru dans la foulée de l’élection, Mediapart avait particulièrement bien documenté le parcours idéologique de ce jeune homme, ancien skin-head, identitaire et touriste sympathisant des groupuscules les plus extrémistes d’Europe. Le jeune homme a également un casier judiciaire pour coups et blessures après une descente dans un bar aixois. À rebours du profil de “jeunes gens qui n’ont aucun casier judiciaire, qui ne vendent pas de shit, n’agressent pas” que vante le candidat au micro de France 3.

La nébuleuse de la famille nationale

Ces porosités au sein de “la famille nationale” ne datent pas d’hier. Lors des meetings de Le Pen père, les librairies extrémistes mettaient volontiers en avant les livres consacrés à Charles Maurras. L’actuel président du groupe FN au conseil régional, Frédéric Boccaletti a lui-même tenu une librairie de ce style à Toulon dans les années 90. Depuis sa création, il y a au sein du Front, une veine intégriste et légitimiste historique. Suppléant de Bernard Marandat lors des départementales 2015 dans le nord de Marseille, Guy Bertran de Balanda est un cadre historique de la Fédération royaliste de Provence qui continue d’encadrer la jeune génération de trentenaires.

Mais, à l’approche des élections de 2014, Stéphane Ravier a tenu a resserré ses liens avec les jeunes pousses de l’AF. Plusieurs observateurs évoquent une réunion au sommet avec plusieurs élus FN en 2012. Les principaux cadres y sont tout comme les représentants des principaux groupuscules de l’ultra-droite. Le journaliste Philippe Pujol raconte cette réunion hivernale dans son ouvrage La Fabrique du monstre. Citant son cousin, Yvan Benedetti, figure de l’ultra-droite, le prix Albert-Londres explique : “À Marseille, ça vote, mais quand il faut agir, coller des affiches ou faire une opération coup de poing, il n’y a plus personne.” C’est bien l’objet de la réunion publique de février 2012.

Les forces extérieures

Compté parmi les présents, l’ancien frontiste Laurent Comas est alors secrétaire départemental du parti. Aujourd’hui, il dit n’avoir aucun souvenir de la réunion. En revanche, il est plus disert sur la capacité de Stéphane Ravier à assécher son parti. “La réserve militante s’amoindrit et il est obligé d’avoir recours à des forces extérieures même si elles ne sont pas toutes fréquentables”, analyse-t-il. Fumigènes au poing, les militants de l’Action française menaient la manifestation organisée par le Front national en opposition à une exposition prétendument pédophile à la Friche la Belle de mai en 2016. Là encore, Stéphane Ravier et Marion Maréchal-Le Pen ne semblaient pas s’émouvoir de cette proximité.

Cet effet de vases communicants entre le parti lepéniste et la mouvance nationale a connu de récentes turpitudes. Il en va ainsi pour le jeune Logan Alexandre Nisin, jeune Vitrollais mis en examen et écroué pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et apologie du terrorisme, le 5 juillet dernier.

Entreprise terroriste

Sur sa page Facebook, il avait très clairement appelé à tuer des migrants. Des armes ont été retrouvées à son domicile. Or, ce jeune homme est connu comme militant de base du groupe néo-nazi Mouvement populaire nouvelle Aurore, dont plusieurs membres sont poursuivis pour avoir profaner la stèle en hommage à Missak Manouchian. Il a également passé plusieurs mois au sein du groupe Action française de Marseille.

L’un de ses nombreux profils Facebook, créé sous le pseudonyme d’Edouard Massalia, laisse paraître au fil des mois ses errements d’un groupuscule à l’autre, ses obsessions racistes ainsi que sa volonté d’en découdre physiquement. En novembre 2015, il poste une photo du formulaire à remplir pour obtenir une licence de tir.


La radicalité de ses positions n’empêche pas le jeune homme d’appeler clairement à voter pour Marine Le Pen lors des élections présidentielles. Il a d’ailleurs participé directement à la campagne de Jean-Lin Lacapelle dans la 12e circonscription des Bouches-du-Rhône, allant même jusqu’à tenir un bureau de vote pour le parti frontiste, comme l’a révélé La Provence après son arrestation.

Théoriser la mouvance natio

Sur son profil d’Edouard Massalia, Logan Nisin est allé jusqu’à théoriser sur les tendances parfois antagonistes au sein de “la mouvance natio” :

Si la stratégie sont les élections, alors oui, il y a tout à gagner à une union et à trouver un point fédérateur ou un compromis. C’est ce qui s’était passé avec le Front National et ça a marché un certain temps mais on remarque tout de même que même si le FN a pu fédérer, chaque groupe a continué de faire une guerre idéologique aux autres et que pour la plupart, ils ne se sont jamais vraiment intégrés au FN.

Plus loin, il poursuit en soulignant que si la stratégie est la guerre civile, alors l’éclatement de la mouvance est pour lui positive : “En effet, plus une section est petite et plus les liens sont forts et plus elle est unie. C’est ce qui c’est passé pendant la guerre d’Algérie où l’OAS s’était organisée en micro cellule qu’ils appelaient des commandos OAS”.

La guerre de l’information

Au sein du groupe Action française Provence, la stratégie en vigueur est plutôt celle de la guerre de l’information comme en témoigne, le manuel destiné aux cadres du mouvement et mis en ligne par le site militant Mars-infos.org. En introduction, on peut y lire :

Une fois le deuil de la Ligue et des mouvements de masse fait, les techniques de guerre de l’information pourront donner une seconde jeunesse à notre mouvement. Nous ne devons pas être des réactionnaires, défendant des ruines, mais un groupe de bâtisseurs efficaces d’une nouvelle arche royale. Le sacre est notre horizon, le reste doit en découler : stratégie, tactique, mouvement. Ce rapport se donne pour but d’être à la fois une introduction et un manuel. L’information doit devenir une arme, au même titre que la trique et le casque .

Être nationaliste n’empêche pas les jeunes royalistes marseillais de tisser des liens partout en Europe. Ainsi en avril dernier, Jéméry Palmieri dit Bizu était présent lors d’un colloque organisé par l’organisation de jeunes Blocco Studentesco issu du mouvement néo-fasciste, la Casa Pound. Intitulé “Europa communita di popoli civilta”, ce colloque visait à réunir les différentes mouvances identitaires européennes dans une stratégie commune.

Par son approche culturelle et sociale, l’ouverture de squat populaire ou l’organisation de soupes populaires, la Casa Pound fait rêver les jeunes identitaires de toute l’Europe à Marseille y compris. L’Action française a d’ores et déjà organisé des actions communes notamment avec Casa Pound Parma en décembre 2016, rue Saint-Ferréol. D’origine italienne, un de ses membres revendique clairement jouer la tête de pont entre les organisations.

Salut fasciste

Cette approche moderne de la solidarité entre les diverses chapelles de l’extrême-droite et la nouvelle propagande censée porter leur combat n’empêche pas l’Action française de retomber rapidement dans d’anciennes ornières. En septembre, le Ravi publiait le reportage d’un de leurs journalistes, infiltré deux mois durant au sein de l’Action française Provence. Il y décrit par le menu la décoration de l’appartement de Jérémy Bizu, qui comprend portrait de Pétain et de Mussolini.

Photo de groupe prise par Jérémy Bizu à son domicile. A l’extrême-gauche, un militant de Casa Pound. A ses côtés, bras croisés, un militant du GUD. Au fond, le portrait du maréchal Pétain. Photo : lahorde.samizdat.net/

Lors d’un banquet de fin d’année, les militants royalistes entonnent un Maréchal nous voilà, souligné de saluts fascistes. Un petit accroc dans l’image moderne et lisse que l’Action française tente de donner d’elle. Ce samedi, le face-à-face avec les groupes anti-fascistes de La Plaine sera une nouvelle occasion pour “les Royco” – comme ils se surnomment eux-mêmes – de jouer les victimes, protégés par une compagnie républicaine de sécurité.

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