La Timone bientôt seul accueil de nuit des urgences psychiatriques à Marseille

Actualité
le 30 Nov 2021
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Des tensions récurrentes entre établissements hospitaliers créent de lourdes difficultés dans les urgences psychiatriques de nuit à Marseille. Depuis le 5 novembre, des patients de l'hôpital Nord sont dirigés vers la Timone. Au risque d'amoindrir l'offre de soin.

L'hôpital Nord. (image AP-HM)

L'hôpital Nord. (image AP-HM)

“Que va devenir notre centre d’accueil psychiatrique ? Les effectifs vont-ils être réduits ? “ Comme d’autres personnels du CAP 72 cette soignante s’interroge. Ce centre d’accueil psychiatrique dépend du centre hospitalier Edouard-Toulouse (CHET), mais il est installé dans les locaux de l’hôpital Nord. C’est ici que les patients atteints de pathologie psychiatrique dans le Nord de la ville pouvaient en urgence venir frapper à la porte, de jour comme de nuit. Le devenir de cette unité est notamment au cœur d’un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (Igas). Datée de juillet dernier, l’étude d’une soixantaine de pages passe au crible les difficultés chroniques du fonctionnement des urgences psychiatriques à Marseille. Elle liste également des préconisations qui inquiètent les acteurs du secteur.

Je me mets à la place d’un patient des quartiers Nord qui décompense, où va-t-il aller ? Cela pose un vrai problème d’égalité territoriale.

Kader Benayed, Sud Santé

Première conséquence concrète : depuis le 5 novembre, les patients ne sont plus dirigés la nuit (de 18 h 30 à 8 h 30) et le week-end vers le CAP 72, mais vers le centre d’accueil psychiatrique de la Timone, nommé CAP 48. “Depuis cette date, les pompiers, les policiers ou les ambulanciers ont pour consigne de transporter les patients à la Timone pendant les gardes de nuit, confirme Kader Benayed, représentant de Sud santé au sein de l’hôpital Edouard-Toulouse. Je me mets à la place d’un patient des quartiers Nord qui décompense, où va-t-il aller ? Cela pose un vrai problème d’égalité territoriale. Ce sont encore les quartiers Nord qui sont délaissés, cela accentue le sentiment d’abandon de ces populations.”

Dissensions et pénurie

Avec ses 8 lits, le CAP 72 ouvert en 2006 prend en charge des malades de plus de 15 ans. Leur accueil, la nuit, nécessite une équipe de cinq personnes : un médecin senior (un praticien hospitalier spécialisé en psychiatrie adulte), un interne et trois soignants. C’est là que les difficultés apparaissent. Car, ces gardes du Cap 72 de l’Hôpital Nord sont assurées par “un psychiatre du CHET et un interne de  l’APHM”, pointe le rapport de l’Igas. Une organisation qui fait donc appel à plusieurs structures hospitalières et qui dysfonctionne à cause de dissensions chroniques entre l’hôpital Edouard-Toulouse, l’Assistance publique- Hôpitaux de Marseille (AP-HM) et le centre hospitalier Valvert (CHV), à qui il a été demandé de participer à ces astreintes.

Ces conflits récurrents doivent être arbitrés par l’agence régionale de santé (ARS). “Les tensions entre les trois établissements en ont été exacerbées, dès lors qu’il a été demandé plus instamment au CHV de participer aux gardes d’urgence”, note encore l’Igas.

Résultat, la convention conclue en juillet 1996 qui liait les parties, a été dénoncée par le centre hospitaliser Edouard-Toulouse (CHET) en juin 2020. “En l’état, la fragilité de l’effectif médical du CAP 72 et le soutien insuffisant apporté au CHET, malgré ses demandes d’appui réitérées pour la continuité du service, exposent cette structure d’urgences à un risque de blocage“, analyse l’inspection générale des affaires sociales qui note aussi “des dissensions sur les pratiques médicales en psychiatrie”. “Elles sont également exacerbées par un contexte de pénurie de psychiatres hospitaliers, à un déficit d’attractivité de l’APHM et du CHET où de nombreux postes sont vacants, avec des difficultés à fidéliser des psychiatres tentés par le secteur privé.”

Expérimentation jusqu’au 15 janvier

D’où ce choix opéré d’une centralisation des urgences nocturnes sur le site du CAP 48 à la Timone. “Face aux tensions durables sur les effectifs de psychiatres et pour réduire les oppositions entre les trois établissements, la réalisation d’une étude de faisabilité d’un site unique de permanence sur place H 24 aux urgences de la Timone”, préconise l’Igas.

La décision sera-t-elle pérenne ? “Pour l’instant, on nous parle d’une expérimentation jusqu’au 15 janvier”, témoigne une soignante. Les patients peuvent encore se présenter spontanément à CAP 72 la nuit ou le week-end, mais ils auront face à eux une équipe réduite. “Jusqu’au 15 janvier, il reste un psychiatre de garde. Mais après cette date, il y aura seulement un soignant et un interne. Comment ferons-nous alors si un cas lourd se présente ? Un interne ne peut pas poser une contrainte, c’est-à-dire décider d’une hospitalisation. Seul un praticien hospitalier peut le faire. Le temps que ce médecin arrive de la Timone, il peut s’en écouler des minutes…”, s’alarme la même source.

Fait accompli

En fermant la nuit on aura forcément moins d’activité et qui dit moins d’activité dit coupes dans le personnel, voire fermeture.”

Une soignante

Ce que craignent, à terme, syndicats et personnels, c’est une fermeture totale ou partielle du centre d’accueil installé dans l’hôpital Nord. “Nous avons été mis devant le fait accompli. Baisser l’offre de soin est scandaleux”, déplore Kader Benayed de Sud santé. “On ne peut pas toujours dire qu’il y a des pénuries de personnel. Là, on fait un choix : on ferme, point. Alors qu’au contraire il faudrait sanctuariser les budgets et les moyens alloués à la psychiatrie.” La soignante du CAP 72 abonde : “En fermant la nuit on aura forcément moins d’activité et qui dit moins d’activité dit coupes dans le personnel, voire fermeture.”

Contactée par Marsactu, la direction du centre hospitalier Edouard-Toulouse ne veut pas commenter l’expérimentation en cours. “L’organisation des urgences psychiatriques est de la responsabilité de l’ARS PACA et de la direction générale de l’AP-HM”, y explique-t-on, avant d’indiquer attendre l’élaboration “d’un schéma définitif”. Sollicitée par Marsactu, l’AP-HM n’a pas répondu dans les délais impartis.

Réponse avant Noël

Quand devra intervenir ce choix définitif ? Pas de réponse, à ce stade. L‘agence régionale de santé ne désire pas plus communiquer sur cette centralisation ; mais elle promet “une analyse après un mois de fonctionnement, fixée à la mi-décembre, avec l’ensemble des acteurs avant de déterminer la suite.” Dans ses préconisations au ton particulièrement sec, l’Igas appelle à “une coopération impérieuse entre les établissements, encadrée par l’ARS” et à “une meilleure communication” entre eux. Son rapport enjoint de “définir sans délai, sous l’autorité de l’ARS, un schéma de la permanence médicale en psychiatrie pour le Grand Marseille, comprenant un volet spécifique aux urgences psychiatriques” à une échéance souhaitée de six mois. Soit au 1er janvier prochain.

Pour l’instant on est complètement dans le flou. On ne sait pas du tout comment on va fonctionner en 2022, regrette encore la soignante, en poste au CAP 72 depuis plus d’une décennie ans. On nous a promis une réponse avant Noël. Mais nous nous trouvons dans une période de battement compliquée.” Surtout, la professionnelle fait part de son inquiétude sur la prise en charge des patients qu’elle est habituée à suivre. “Nous les connaissons, ils nous connaissent. Nous avons avec eux une relation de proximité. En les envoyant systématiquement à la Timone, j’ai peur que l’on perde leur trace”, conclut-elle.

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Commentaires

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  1. Patafanari Patafanari

    Plus qu’un seul centre d’accueil psychiatrique de nuit ? On est chez les fous.

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  2. MarsKaa MarsKaa

    La situation est dramatique, et potentiellement dangereuse, pour les patients, leur famille, les personnels soignants, la société.
    Certains pensent toujours la psychiatrie comme une marge de la société, donc négligeable.
    Pourtant, ces patients sont des hommes et des femmes, des jeunes et moins jeunes.
    Nous pouvons tous avoir besoin de ces services un jour, pour nous ou nos proches.
    Nous souhaitons tous, dans la société, que soient pris en charge les malades psy.
    Mais voilà, l’hôpital se meurt.
    Et on voit bien ici le décalage entre les gens sur le terrain, et les administrateurs…

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  3. Fabien Huet Fabien Huet

    Je profite de l’opportunité pour vous signaler que les soignants défileront samedi 4 décembre à 14h au Vieux Port à l’appel du Collectif Inter Hôpitaux, pour défendre l’hôpital public. Entre le vin chaud et les marchés de Noël vous pouvez venir nous soutenir.

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