[La Provence en toc] “Faux producteurs” et vrais contrôles au marché des Arnavaux

Reportage
Violette Artaud
21 Juil 2018 2

L'été en Provence est propice aux marchés touristiques où les savonnettes authentiques côtoient les cigales en plâtre. Marsactu enquête sur cette Provence en toc aux parfums de contrefaçon. Pour ce premier épisode, nous nous sommes levés aux aurores pour mettre le nez dans les cagettes des "producteurs" des Arnavaux, qui racontent parfois mieux les salades qu'ils ne les cultivent.

5 heures du matin. Déjà l’heure de remballer. Sous l’immense hall du carreau producteur du marché d’intérêt national (MIN) des Arnavaux, les camions défilent. Des dizaines d’hommes aux traits marqués chargent à bout de bras des cagettes remplis de fruits et légumes colorés. Le rythme est incessant, l’ambiance décontractée. “Aujourd’hui, ils sont détendus, mais je peux vous dire que quand il y a des contrôles, tout le monde est stressé, décrit Fatima Makboule Barriol, directrice d’exploitation du marché qui opère la visite pour Marsactu. Mais les vrais producteurs savent que ces contrôles sont nécessaires.”

Il y a quelques semaines, la direction départementale de la protection des populations (DDPP), accompagnée des services de police, est venue effectuer des contrôles et ainsi “appréhender les pratiques commerciales de « faux producteurs », qui vendent des produits venant de l’étranger en les présentant comme des produits issus de filières régionales”, indiquait la préfecture le 25 mai dernier par communiqué. Résultat : plus de trois tonnes de “marchandise suspecte” saisie et sept procédures pénales engagées. Pour comparaison, en 2016, quelques 9000 tonnes de produits ont été commercialisés sur le carreau producteur des Arnavaux, soit 24 tonnes par jour. “Trois tonnes, c’est très peu comparé aux contrôles précédents”, précise Fatima Makboule.

“Pour eux, c’est tout bénef'”

Quoi qu’il en soit ici, tout le monde connaît le subterfuge. “Ah oui ! Aux Arnavaux, il y en a beaucoup. Et encore, c’était pire avant”, ajoute André Fouque, doyen du MIN de Marseille. Depuis 1972, année d’ouverture de ce marché, il y vend salades et courgettes qu’il produit à Grans, près de Salon. Car pour bénéficier d’un emplacement au carreau des producteurs, il faut en théorie être propriétaire d’une parcelle agricole dans la région et déclarer au MIN les fruits et légumes que l’on y cultive. “Mais certains gars achètent seulement de la marchandise et viennent la vendre ici. La seule chose qu’ils font c’est mettre de l’essence dans le camion, pour eux c’est tout bénéf’, s’agace celui que tout le monde ici appelle Dédé. Ils font augmenter les quantités, vendent moins cher et nous, on n’arrive plus à vendre alors qu’on paye des charges et qu’on a des frais.”

Assis sur un tabouret derrière un petit pupitre, Dédé arrête de compter ses pièces. “Ils achètent un colis de courgettes à 4 euros et le revendent 5. S’ils prennent 500 colis, ça fait 500 euros la journée. Vous les gagnez vous, les 500 euros par jour ? Moi j’en suis loin!”. Il estime que la marchandise ainsi revendue est principalement issue de la production locale. Un peu plus loin, Rémi Morgante, co-président du syndicat agricole des producteurs et utilisateurs du marché de Marseille confirme : “Comme je vends aussi à des grossistes, il peut arriver que je retrouve certaines de mes cagettes vendues ici, au carreau des producteurs, par une autre personne qui applique des prix moins importants que les miens, car lui n’a pas de frais.”

Dans ces cas là, seuls les producteurs pâtissent de la fraude. Si la directrice d’exploitation considère que “ce sont souvent des producteurs qui complètent leurs fins de mois ainsi, et souvent avec de la production locale”, les revendeurs hors-la-loi peuvent pousser le vice encore plus loin en trompant également les acheteurs.

Melons de Cavaillon d’Espagne, fraises de Carpentras du Maroc

En temps normal, “la traçabilité des produits est vérifiée au moyen des factures accompagnant la commercialisation et des étiquettes apposées sur les cagettes”, explique Laurence Devroe, adjointe au chef du bureau du cabinet de la préfecture des Bouches-du-Rhône. En temps normal seulement, car lorsqu’il s’agit de produits vendus illégalement, il devient difficile de retrouver leur provenance. Les “trois tonnes de produits [saisies lors du dernier contrôle. Ndlr] ont été abandonnées sur le carreau par certains détenteurs qui ont préféré se soustraire aux contrôles plutôt que de justifier de la traçabilité des denrées”, poursuit la représentante de la préfecture.

“Lorsque quelqu’un est capable de vendre ici une marchandise qui n’est pas la sienne, rien ne l’empêche de vendre une marchandise qui n’est pas de chez nous non plus, explique Alain Balestri, producteur de Saint-Martin-de-Crau et également administrateur du syndicat agricole des productions et utilisateurs à Marseille. Parfois il ne s’agit même plus de marchandises agricoles mais de marchandises industrielles. Le pire c’est quand les produits viennent d’Espagne ou du Maroc.” Melons de Cavaillon d’Espagne, fraises de Carpentras du Maroc, aubergines provençales de Hollande… tout devient alors possible. “Et là-bas, l’application des réglementations sur les pesticides n’est pas du tout la même qu’ici”, poursuit l’agriculteur qui fait dans la fraise et le concombre.

Contrôles jusque sur les parcelles

Pour lutter contre ces fraudes, la direction du MIN des Arnavaux a décidé de modifier les conditions d’attribution des emplacements du carreau producteur. “En 2016, nous avons changé la forme des contrats avec les producteurs, entame Fatima Makboule. Ce ne sont plus des contrats ad vitam aeternam comme c’était le cas. Désormais ils courent sur un an seulement. Cela nous permet de ne pas renouveler les contrats de ceux qui ont fraudé.”

Pour espérer bénéficier d’un emplacement, les postulants doivent remplir un dossier qui peut atteindre plusieurs centaines de pages en fonction de la taille de l’exploitation. Il doit comprendre notamment le relevé parcellaire d’exploitation, une déclaration sur l’honneur à chaque changement de culture, les factures d’achat de graines ou de plants…

Avec ce nouveau contrat, les services des MIN disposent également de moyens de contrôle plus conséquent sur la provenance des marchandises des producteurs. Ainsi, avant d’attribuer un emplacement, Alain Balestri est chargé de se rendre directement sur les terres du demandeurs pour s’assurer que celui-ci est bien producteur, et qu’il produit bien ce qu’il compte vendre au marché.

“Ça devenait invivable”

“Ça a été un travail énorme de mettre ça en place, j’ai eu peur que les agriculteurs, qui ne sont pas forcément des gens très portés sur l’administratif refusent ce changement, retrace Fatima Makboule. Mais finalement ça c’est bien passé car ils ont compris que c’était dans leur intérêt.” Et certains ont même milité en faveur de ce changement.

“Il y a trois ou quatre ans nous avons bloqué le marché une demi-journée pour demander qu’on exige les factures des semis et les contrôles sur les parcelles. Ça devenait invivable, tout le monde suspectait tout le monde, les palettes volaient et les gens étaient à deux doigts de se taper dessus”, se souvient Max De Seconzac, l’un des plus anciens agriculteurs du marché des Arnavaux. “Bien sûr, il y aura toujours des failles mais nous avons fait d’énormes progrès”, se félicite aujourd’hui Fatima Makboule.

Parmi les allées de palettes du MIN des Arnavaux, se trouve une famille de producteurs qui regarde tout ça de loin. Les Garnerone peuvent se targuer d’être les derniers maraîchers de Marseille. La salade qu’ils cultivent, à Sainte-Marthe dans le 14e arrondissement, libère un surprenant goût de moutarde. “Le mesclun marseillais, se cultive à la main, avec seulement du fumier et est conditionné sans javel. Les revendeurs peu scrupuleux ne le font pas, explique la mère de famille. Ils ne se rendent pas compte que ça aussi ça marche, mais chut.”

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