La métropole s’offre des fleurs sur la Canebière sur le compte du chantier du centre-ville

Enquête
le 27 Fév 2020
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Depuis quelques jours, le bas de la Canebière a vu apparaître des installations florales inédites. Installée par les ouvriers de Gregori Provence, cette opération de communication éphémère est censée accompagner la thématique métropolitaine 2020 de "l'appel de la nature". Elle est financée par le budget de la rénovation.

L'installation provisoire quelques jours avant la visite présidentielle.

L'installation provisoire quelques jours avant la visite présidentielle.

Les techniciens de la métropole prennent la pose pour une série de selfies sur la toute nouvelle Canebière, piétonne. L’homme qui dit « cheese » porte la veste orange siglée Grégori Provence que les habitants du centre-ville ont l’habitude de croiser au fil du vaste chantier d’aménagement. Or, depuis plusieurs semaines, une équipe de cette société spécialisée dans les travaux de voirie s’affaire autour de curieuses formes géométriques abstraites. Une partie de chantier qui n’apparaît nulle part dans les différents pôles de rénovation qui constituent la feuille de route de cette opération à 56 millions d’euros.

Leur tâche a connu une subite accélération ces derniers jours. Elle tient son acmé en ce mercredi soir venteux où le soleil franc d’hiver colore d’or les nouveaux pavés. Cette équipe de techniciens de la métropole attend de pied ferme leur présidente, Martine Vassal (LR). Celle-ci descend d’un bus pour une courte visite du bas de la Canebière. Elle vient notamment découvrir ces installations, plantées de fleurs et agrémentées de bancs qui occupent le terre-plein central de la nouvelle avenue piétonne.

Début février, des ouvriers s’affairent autour des formes métalliques en cours d’installation.

« Visite des travaux de piétonnisation »

Dans l’invitation presse consacrée à cette visite de la présidente, par ailleurs en campagne pour conquérir la mairie de Marseille, il est écrit :

La présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence effectuera une visite des travaux de piétonisation et de requalification du centre-ville au départ de la Canebière, notamment pour découvrir les plantations succédant à l’œuvre BiodiversiTerre d’Hiver réalisée fin 2019 dans le cadre de « 2020, L’Appel de la Nature ».

BiodiversiTerre est un nom connu. Il s’agit d’une série de créations imaginées par Gad Weil, notamment à Paris, et consistant à transformer des espaces publics en paysages naturels éphémères. Il est notamment venu à Marseille pour proposer une étape de ce processus avec des installations de cagettes débordant de plantes et de fleurs au même endroit. L’événement proposé en décembre était censé clore l’année capitale de la gastronomie portée par le conseil départemental et ouvrir celle de « l’appel de la nature », portée par la métropole. Deux institutions présidées par Martine Vassal.

« Pas de second épisode de BiodiversiTerre »

Problème, lorsque nous avons constaté que des ouvriers de Gregori Provence réalisaient des installations en métal sur le bas de la Canebière, nous avons contacté le créateur. Dans un premier temps, Gad Weil est tombé des nues. « Non, il n’y a pas de second épisode de BiodiversiTerre prévu à Marseille, expliquait-il par téléphone début février. J’ai réalisé une esquisse d’une installation pérenne qui pourrait venir célébrer le congrès mondial de la nature, mais ce n’est qu’une hypothèse ».

Sur le coup, le créateur et communicant va même plus loin, indiquant qu’il ne travaille pas sur des structures en métal. « De toute façon, quand nous organisons quelque chose, nous faisons appel à nos propres serruriers. De la même manière, nous avons nos propres pépiniéristes en circuit court ».

Le 11 février, nous lui envoyons les photos des formes géométriques qui débutent par un immense C sur la partie haute, au niveau du Palais de la Bourse. Il reconnaît le croquis fourni à la métropole, fin décembre, pour évoquer la fameuse installation pérenne : un C, puis des formes géométriques. « Pour moi, le C est un hommage à la Canebière au sens étymologique du terme, c’est-à-dire au chanvre qui était planté là et permettait de tresser les cordes nécessaires à la marine ». Il reconnaît que ces formes s’inspirent directement de son croquis de décembre.

« Peut-être une forme d’inspiration… »

Un peu interloqué devant ce surgeon d’une œuvre projetée, Gad Weil promet de se renseigner. Entre temps, les structures métalliques quittent la Canebière pour être stockées sur la zone de chantier voisine de la place du Général de Gaulle. Par SMS, Gad Weil finit par revenir vers nous avec de nouvelles informations tout aussi évasives :

« Je me suis renseigné. C’est une installation éphémère mise en œuvre par un service qui s’occupe du quartier. Ils réutilisent les plantes de BiodiversiTerre qui ne sont pas encore replantées dans les parcs. Il y a peut-être une forme d’inspiration à partir de mon travail mais librement interprété et sans souci pour moi ».

Quand on l’interroge sur la présence d’ouvriers de l’entreprise en charge des aménagements du centre-ville, il vient au secours de son client, la métropole.

« Je pense que c’est le service qui aménage le quartier. J’ai regardé votre photo. Mon C pour la Canebière n’est pas exactement le même et n’est pas situé à cet endroit. Dans mon métier, c’est assez classique que des services des collectivités qui n’ont pas de créateur ou de directeur artistique interne s’inspirent du travail d’un créateur. Ayant eu la métropole comme commanditaire pour mon travail de décembre cela m’honore, je le prends comme un signe de reconnaissance de ma patte, si je puis dire ».

« Je crois que c’est le département qui finance… »

Diplomatique, Gad Weil prend donc l’emprunt comme un « hommage ». Soit. Ce qui est plus étonnant est de voir cette forme éphémère qui s’apparente à de la communication événementielle directement réalisée par une entreprise plutôt chargée de poser les pavés. Présent lors de la visite, le représentant de la société Ingerop, mandataire d’une grosse partie du chantier d’aménagement, évacue la question : « Cela n’est pas passé par nous. Nous ne sommes pas concernés. »

Nous posons donc la question aux techniciens de la métropole alors qu’ils présentent à la présidente les différentes réalisations du chantier. « Je crois que c’est le département qui finance », avance Joël Vanni, directeur du pôle des grandes infrastructures de la métropole et pilote de ce vaste chantier. Problème, le département a envoyé un représentant qui n’a jamais entendu parler de cette opération. « Nous participons au financement global de l’opération, rien au coup par coup », précise ce technicien.

Le haut fonctionnaire de la métropole rétro-pédale un peu. « C’est la métropole qui réalise cette opération, corrige-t-il. Nous avons décidé de marquer le coup de la fin du chantier en proposant cette installation éphémère. » Cela signifie-t-il que l’opération de communication florale sera imputée sur le budget de l’aménagement global du centre-ville ?

Le haut fonctionnaire ne se démonte pas : « Oui. La Canebière mérite au moins ça, vous ne pensez pas ? » On peut au demeurant s’interroger sur l’usage de l’argent public pour une opération de communication éphémère en pleine campagne électorale, alors que bien des rues de Marseille attendent encore leurs aménagements.

Le directeur des grandes insfrastructures mène la visite de Martine Vassal, accompagnée de la maire de secteur, Sabine Bernasconi et de Catherine Pila.

« Mais il est où le cœur ? »

Emmitouflée dans son écharpe, Martine Vassal assiste aux échanges sans broncher avant d’intervenir. « Mais il est où le cœur ? Parce qu’au départ, c’était quand même prévu pour la Saint-Valentin, cette installation ». Effectivement, le chantier avait démarré quelques jours avant la fête des amoureux pour finalement s’interrompre. La tenue d’un dimanche de la Canebière le 23 février dernier, pourrait être une explication dans ce délai.

« Le cœur ? Disons qu’il y a le C au début et puis ensuite… » Le technicien se perd un peu dans les explications symboliques. Et pour cause, elles sont empruntées à Gad Weil, sans la notice explicative qui va avec. En ces temps de polémique sur l’utilisation des moyens des collectivités dans la campagne de Martine Vassal, cette belle histoire de fleurs offre une note de fraîcheur à la campagne.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    C’est le C de la Concupiscence bucco-rhodanienne

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    • Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

      excellent

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  2. Brallaisse Brallaisse

    Ou bien le C De chrome ?

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  3. MarsKaa MarsKaa

    Le petit monde de Martine… où l argent, les lignes budgétaires, les personnes, élu. es ou employé.es, se mêlent en toute opacité, ne sachant plus elles même pour qui/pour quoi elles travaillent.
    Enfin si, pour la gloire de Martine, candidate…
    Si tout cela n’est pas légal, j espère que des juristes montent un dossier…

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  4. Renaud Marie Leblanc Renaud Marie Leblanc

    Ça en dit long sur ce qu elle pense de la rémunération des artistes

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  5. eolienne eolienne

    56 millions pour une opération éphémère voire électoraliste ! C’était aussi pour fêter la clôture de chantiers discutables autour du Vieux Port alors qu’ il y a tant de rues à Marseille qui mériteraient d’être entretenues. Est-il sérieux de laisser la mairie entre les mains de Martine Vassal alors qu’elle nous donne un aperçu sur sa manière de gérer la métropole ? Ne nous trompons pas « requalification » = expulsion des populations précarisées pour des opérations immobilières juteuses pour une poignée de personnes.

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  6. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Le fric ruisselle sur cette ville comme les tracts et affiches de Mme Vassal, mais c’est pour le décor, conformément à une vieille tradition gaudiniste qui consiste à privilégier les opérations de prestige et de communication plutôt qu’à s’occuper du quotidien des habitants de la ville. Reste qu’il va sûrement être compliqué d’établir le compte de campagne de la candidate, vu son intrication avec les comptes des collectivités qu’elle gère.

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  7. Brallaisse Brallaisse

    Très bon article dans Le Monde aujourd’hui, avec un témoignage dans les dernières lignes du dit article édifiant sur les pratiques du conseil général
    .

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    • Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

      https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/02/26/marseille-une-ville-fracturee_6030926_823448.html l’article n’est pas intégral malheureusement
      l’abstention aux élections dans les quartiers nord se retrouvent dans tous les quartiers pauvres,des villes de France, le 93, Roubaix, Montpellier. Mais c’est ainsi depuis des décennies. On peut l’expliquer mais je ne le comprends pas. La plupart des immigrés italiens, polonais, espagnols portugais au cours du 20 ième siècle n’ont eu de cesse lorsqu’ils ont obtenus la nationalité française c’est aller voter!!

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  8. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    on est bien à Marseille : on pose une question euh mais ben qui finance ? ben la Métropole !! rien de clair c’est le mélange. Un budget à Marseille ce terme et inexistant dans le vocabulaire marseillais. Bon soyons certains que le budget pour la rénovation du centre ville va ailleurs!!

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  9. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    et les fleurs resteront elles ? seront elles surveillées!!! sachant que l’année dernière certaines « se sont envolées » mystérieusement

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  10. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Marseille une ville fracturée.
    Marseille une ville facturée.

    Plus sérieusement, quelque soit le Maire et quelle que soit l’Opposition, un audit des comptes comme les transferts-dépenses, recettes- entre les diverses institutions s’avèrent plus que nécessaire. Non?

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  11. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    Les écoles des quartiers populaires, le collège Versailles, les logements indignes Etc. n’auraient-ils pas « mérité » plus que la Canebière ,qu’on leur consacre en priorité ces 58 millions,. » Un pognon de dingue » comme dit l’autre. Cet argent ne sort pas de la poche de Vassal mais de la nôtre !

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  12. Brallaisse Brallaisse

    Franchement ce truc fait plutôt gerbe funéraire.
    C’est un peu flippant.

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