La métropole prête à tout pour installer les gens du voyage à l’écart de La Ciotat

Actualité
le 23 Mar 2022
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Envisagé depuis 2013, le chantier de l'aire d'accueil des gens du voyage va bientôt démarrer à La Ciotat. La métropole a choisi un terrain très excentré, qui va nécessiter six millions d'euros de travaux et le déboisement de sept hectares classés. Soit un coût de 240 000 euros par place.

Le terrain qui doit accueillir l'aire, en plein garrigue et à proximité de l'autoroute. (Photo : Loeiza Alle)

Le terrain qui doit accueillir l'aire, en plein garrigue et à proximité de l'autoroute. (Photo : Loeiza Alle)

Le dossier traînait dans les tiroirs depuis deux décennies, mais cette fois-ci, c’est parti pour de bon. En bordure de La Ciotat, la métropole a lancé le chantier de création d’une aire d’accueil des gens du voyage. Comme Marsactu le racontait en juillet dernier, l’aire devrait voir le jour sur le terrain d’une ancienne casse éloignée de tout, avec livraison prévue pour 2026. C’est dire l’ampleur du chantier nécessaire pour cet équipement relativement sommaire : il s’agit de créer là un lieu pouvant accueillir 50 caravanes, 25 locaux sanitaires environ, une loge pour un gardien, un espace d’accueil et des jeux pour enfants.

En janvier dernier, le marché de la maîtrise d’œuvre a été attribué à un groupement d’entreprises, qui devraient bientôt démarrer leur mission sous l’autorité de la société publique d’aménagement Soleam, qui a le dossier en main depuis 2012. En effet, avant que la responsabilité des aires d’accueil ne soit transmise à la métropole, la commune de La Ciotat avait déjà pris l’initiative d’utiliser dans ce but cette parcelle de 10 000 mètres carrés en plein milieu d’espaces boisés. Avant de renoncer devant le coût largement revu à la hausse, après avoir été estimé à trois millions d’euros hors taxes dans un premier temps.

Six millions d’euros et 240 000 euros par place

Mais la somme n’a pas fait reculer la métropole. Peut-être parce qu’il faut se hâter, lentement, de rentrer dans les clous : elle ne remplit actuellement que 50 % des objectifs fixés en matière d’accueil des gens du voyage et a été condamnée en justice pour cela par le passé. En 2019, donc, l’institution a relancé le projet, aujourd’hui chiffré à 4,9 millions d’euros hors taxes, soit six millions TTC estimés au total, quasiment le double de ce que comptait dépenser initialement la commune en 2012. Le chiffre est encore susceptible d’évoluer, indique la société publique à Marsactu.

Comme le notait dans un récent exposé sur Twitter le juriste spécialisé en droits des gens du voyage William Acker, ce budget explose complètement les coûts en vigueur pour ce type de chantier en France. Un rapport parlementaire de 2011, par exemple, évaluait le prix moyen par emplacement entre 20 et 25 000 euros. À La Ciotat, un calcul à la louche permet de voir que l’aire reviendra à… 240 000 euros TTC par place réalisée.

Un coût environnemental conséquent

Pourquoi l’aire de La Ciotat sera-t-elle si onéreuse ? Pas en raison des services proposés, mais parce que le terrain choisi est tout sauf idéal et présente de nombreux défis techniques. Comme Marsactu le détaillait il y a quelques mois, sa localisation n’est pas dénuée de contrainte : elle se situe entre l’autoroute A50 et la voie ferrée Marseille-Toulon et, qui plus est, en zone classée Natura 2000. Un arrêté préfectoral de 2013 retrouvé par Marsactu permet de se figurer l’ampleur des travaux nécessaires pour transformer cette ancienne casse, qui a aussi été une carrière par le passé, en aire d’accueil conforme pour accueillir des dizaines de familles.

7000 mètres carrés d’arbres vont devoir être défrichés.

À commencer par la nécessité de défricher 7000 mètres carrés d’espaces boisés qui devront être déclassés, à un jet de pierre du parc national des Calanques. Les fronts de taille de l’ancienne carrière devront aussi être sécurisés pour éviter des effondrements et seront en partie abattus, avec 35 000 mètres cubes de déblais à évacuer. Les travaux de minage devront être coordonnés avec les exploitants de l’autoroute et la SNCF, notaient par ailleurs les services de l’État. Autre grand chantier, le raccordement au réseau d’eau potable doit aussi être réalisé, puisque le terrain est à six kilomètres du centre-ville.

Études environnementales toujours en cours

En bref, il s’agit d’aménager une zone à ce stade complètement inhabitable. L’arrêté en question se concluait par la nécessité de mener une étude d’impact environnemental avant les travaux, en listant le grand nombre de dangers qu’il pourrait susciter, tant pour la faune et la flore que pour les futurs habitants. Situé dans la garrigue, le terrain est de fait sujet à un fort risque d’incendie et le chantier est aussi susceptible d’aggraver le risque d’inondation. Il impactera par ailleurs une espèce de fleurs protégée, la sabline de Provence, ou arenaria provincialis. Et pour ce qui est de la santé des usagers de l’aire, la préfecture s’inquiétait bien sûr de la proximité immédiate avec l’autoroute et la voie ferrée, tant pour le bruit que pour la pollution de l’air environnante. La question de la pollution des sols par les activités précédentes menées sur le terrain pourrait aussi être posée.

Même si le projet est passé des mains de la Ville de La Ciotat à celles de la métropole, l’arrêté de 2013 est toujours valable, et l’étude d’impact doit donc toujours être réalisée pour vérifier et approfondir toutes ces questions. D’autant plus que la réglementation s’est renforcée entre temps. À ce stade, et alors que le dossier est relancé depuis près de trois ans, la préfecture n’a pas reçu les résultats d’une telle étude. La métropole et la Soleam assurent aujourd’hui que les études environnementales “sont en cours”. Elles ne permettront probablement pas de se pencher, entre autres, sur le sort de la sabline de Provence, puisque les travaux de terrassement avaient déjà démarré l’été dernier.

Rendre les gens du voyage “invisibles”

Difficile, jusqu’ici, d’obtenir des justifications politiques à ce choix extrêmement coûteux.  Sollicitée, la métropole n’a pas souhaité ajouter de commentaires aux éléments déjà communiqués à Marsactu en 2021. Elle y expliquait simplement que “des études ont démontré la capacité de ce site à accueillir ce type de programme”. La Ville de la Ciotat n’a pas non plus donné suite à notre sollicitation.

“Parmi les lieux envisagés pour cette aire, c’est le plus mauvais”, déplore sous couvert d’anonymat un proche du dossier. Si le schéma départemental d’accueil fixe des objectifs par zone, il n’impose pas leur localisation précise, rappelle cette source, qui évoque des débats internes marqués par “un jusqu’au boutisme politique qui veut que les gens du voyage soient invisibles”. Les associations de voyageurs ont déjà fait connaître leurs inquiétudes quant au choix de ce lieu éloigné de tout, sans transports en commun ni écoles à proximité. Elles auront l’occasion de le faire à nouveau lors de la présentation de l’avant-projet, sans grand espoir d’être entendues.

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Commentaires

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  1. Didier Aurelle Didier Aurelle

    mépris des gens du voyage et de la biodiversité, mais est-on vraiment surpris?

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  2. MarsKaa MarsKaa

    Non respect de la loi, (de plusieurs lois), gaspillage d’argent public, discrimination, ségrégation, mépris des risques… ça fait beaucoup, mais on y est habitué avec ces responsables là… ils n’ont toujours pas compris que les temps ont changé : on les voit, on les regarde, on les dénonce et on les condamne.
    Ce lieu est le plus mauvais choix. C’est inadmissible (forêt, éloignement des services, coût…) il faut changer de lieu.

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  3. ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

    Quand Martine-la-Sublime à peine intronisée Reinette des Bouches-du-Rhône a fait fermer manu militari le Museon Arlaten pour ne pas avoir d’exposition sur les gitans de Provence, personne ne s’est ému.
    Six ans plus tard voici le résultat.

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  4. Brallaisse Brallaisse

    M’en fouti ! se dit t’elle en reprenant les propos de son mentor . Six mois avec sursis et 10 000 euros d’amende.

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  5. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Et après, les promoteurs de ce projet dégueulasse marqueront publiquement leur indignation de voir les gens du voyage délaisser ce coin de paradis pour aller squatter des terrains non aménagés, mais moins isolés de tout.

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  6. kukulkan kukulkan

    quelle honte ! comment ces élus peuvent ils se regarder dans la glace ?

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    • Brallaisse Brallaisse

      Trés simple il n’y a pas de miroirs à la métropole comme au dé^partement.

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  7. Mars, et yeah. Mars, et yeah.

    Le terrain est une ancienne casse automobile sauvage. Son classement en site Natura2000 est une vaste blague.

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    • Lisa Castelly Lisa Castelly

      Bonjour, la zone Natura 2000 porte sur une immense surface qui va du massif du Grand Caunet au cap Canaille, et le terrain choisi en fait partie, excepté une petite portion qui se trouve à la lisière.

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    • Mars, et yeah. Mars, et yeah.

      Oui en effet, d’où la “vaste blague” que j’évoque compte tenu de l’usage précédent de ce même site.

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