La justice dégonfle l’affaire médiatique de l’ »école clandestine musulmane » à Marseille

Actualité
le 7 Nov 2019
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Le tribunal correctionnel de Marseille a jugé mercredi l’association Ma Bulle Récré soupçonnée d’être une école religieuse non-déclarée. Les magistrats ont contredit les propos alarmistes tenus il y a un an par le sénateur RN Stéphane Ravier et le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer. Les prévenus ont écopé de simples amendes avec sursis.

Le 33, boulevard Truphème où l"association avait ses locaux. Capture d écran Google Street view.

Le 33, boulevard Truphème où l"association avait ses locaux. Capture d écran Google Street view.

Interrogé par Jean-Jacques Bourdin le 18 décembre 2018, le ministre de l’Éducation avait répondu par l’affirmative : un établissement « clandestin musulman » promouvant le « communautarisme islamique » venait bien d’être fermé le matin-même dans le 14e arrondissement de Marseille. Jean-Michel Blanquer la présentait comme « liée à l’islamisme fondamentaliste, en l’occurence salafiste ». Dans le même temps, le sénateur Stéphane Ravier (RN), à l’origine d’un signalement, se félicitait de la clôture d’une école « coranique ». Un an après ce coup médiatique, il ne restait plus rien de ce vocabulaire alarmant dans la bouche des magistrats du tribunal correctionnel. Au début de l’audience qui a jugé ce mercredi les trois responsables de la structure, la présidente Isabelle Herbonnière a même prévenu : « Face à cette lourde médiatisation, notre plus grande préoccupation est de dire qu’il ne s’agit pas d’une structure islamique et qu’aucune dérive de ce type n’a été commise. Le sujet n’est pas d’identifier une posture religieuse, mais de savoir si cette association a eu la vocation d’être une école non-déclarée. C’est tout. »

Sur ce point, l’affaire part d’une opération de contrôle menée par le rectorat d’Aix-Marseille. Le 4 décembre 2018, des inspecteurs se rendent sur l’un des sites de l’association « Ma Bulle Récré » au 33, boulevard Truphème. Cette dernière a été créée en 2014 par un couple d’origine comorienne. La femme, Natacha S., est diplômée d’un BAFA et se passionne pour la petite enfance. L’homme, Nassur A., électricien de métier, prend la fonction honoraire de président. Dans un premier temps, l’association dispense uniquement des activités ludiques. « La fondatrice voulait proposer aux tout petits une offre alternative et moins onéreuse que les centres aérés, précise son avocate Me Cuzin-Tourham. Mais avec le temps, les enfants inscrits ont grandi et des temps de soutien scolaire ont été mis en place. » Au printemps 2018, l’association quitte son local des Chartreux pour investir deux sites dans les quartiers Nord.

Cahiers de texte et emploi du temps

Lorsqu’ils arrivent boulevard Truphème, les inspecteurs découvrent une trentaine d’enfants répartis dans trois salles différentes selon leur âge. Dans celle des 5-7 ans, les plus grands, neuf enfants sont présents. Ils sont tous inscrits à l’instruction à domicile. Il sont entourés de tables et chaises, d’un tableau blanc, d’un bibliothèque, de caisses de rangement, d’un alphabet romain et d’un autre en arabe. « Dans les auditions des membres du personnel, qui sont en fait tous bénévoles de l’association, on ne voit jamais apparaître la notion d’école ou de classe », note la présidente. Mais dans la salle inspectée, des petits fiches dispensent des règles de bonne conduite évocatrices : « J’écoute la personne qui parle, maîtresse ou élève », « Je prends soin de mon matériel et de celui de la classe »

La présidente ajoute que les enfants sont tous pourvus de cahiers de texte, et qu’un emploi du temps est mis en place. Les lundi, mardi, jeudi et vendredi, les cours s’enchaînent de 8 h 30 à 15 h 30 : coran, rituel, français, maths, arabe, anglais. Le vendredi, le dernier créneau de l’après-midi indique même « TAP » pour temps d’activités périscolaires, dispositif expérimenté puis abandonné dans les écoles « classiques » en 2017. Enfin, les auditions ont révélé que plusieurs bénévoles de l’association avaient été recrutés sur entretien et disposaient d’expérience dans l’Éducation nationale.

« Personne ne vous accuse de faire du prosélytisme »

Manifestement émue par les accusations que la justice lui adresse, Natacha S. se défend d’une voix fébrile : « Je n’ai pas créé une école. On faisait du cas par cas, on passait par des enseignements ludiques comme la méthode Montessori, et les enfants n’était pas obligés d’assister toute la journée. » Pendant l’enquête en effet, la directrice a expliqué que deux tarifs d’adhésion s’appliquaient aux parents : 120 euros par mois pour bénéficier de tous les créneaux de l’emploi du temps, 60 euros sinon. Il n’y avait donc pas obligation d’assiduité. En revanche, une deuxième grille tarifaire s’appliquait sur la journée du mercredi et durant les vacances scolaires. « À terme, votre association a bien créé un service différencié entre le ludique et l’apprentissage », conclut la présidente.

Face au désarroi de la prévenue, la juge ajoute : « Personne ne vous accuse de faire du prosélytisme ou d’être méchante. Votre activité a eu du succès puisque des familles extérieures à Marseille se déplaçaient. En revanche, quand on veut entreprendre, on doit le faire dans les règles. » Au terme de longs échanges, Nassur A. finit par lâcher : « Je comprends que cela ait l’air d’une école mais ce n’était pas notre but. On a commis d’énormes erreurs, on ne s’est pas renseigné. » 

Relaxe et amendes avec sursis

Depuis l’ouverture de l’enquête, neuf familles qui fréquentaient cette école qui n’en était pas une ont reçu l’interdiction de poursuivre leur scolarisation à domicile. Une issue peu justifiée pour Me Cuzin-Tourham, qui confiait avant l’audience : « Ce qui m’a énervée dans cette procédure, c’est qu’au lieu de venir directement inspecter les lieux, le rectorat aurait pu entrer en contact avec les familles qui scolarisent à domicile. C’est une option qui est prévue par la loi. » Le représentant du rectorat d’Aix-Marseille présent au tribunal n’a pas été en mesure de fournir plus d’explications. « Pour nous, c’était important d’être ici car le recteur est personnellement à l’origine du contrôle et du signalement qui a suivi auprès du procureur de la République », a-t-il simplement fait savoir. Totalement absente des débats, la question religieuse n’a pas trouvé davantage de place dans l’argumentaire du ministère public.

Dans son réquisitoire, le procureur a simplement estimé que la définition d’un établissement scolaire, à savoir « l’enseignement d’un socle commun de connaissances à temps plein », avait été rempli par l’association. « Dans le même temps, on a l’impression d’être face à des personnes dépassées qui ne pensaient peut être pas à mal », a-t-il lâché. Les deux membres fondateurs ont été condamnés chacun à une amende de 2 500 euros avec sursis et la troisième prévenue, sœur de la directrice, a été relaxée.

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Commentaires

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  1. Pascal L Pascal L

     » Ce qui m’a énervée dans cette procédure, c’est qu’au lieu de venir directement inspecter les lieux, le rectorat aurait pu entrer en contact avec les familles qui scolarisent à domicile. C’est une option qui est prévue par la loi.  »
    C’est ce qui est fait : les familles qui pratiquent « l’instruction à domicile » sont invitées ou visitées par un inspecteur d’académie chaque année et par une assistante sociale tous les deux ans. Mais ces parents ne déclarent jamais que l’enfant fréquente une école « non déclarée » car, en général, ils sont au courant que c’est interdit.

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  2. ALAIN B ALAIN B

    Il faudrait une véritable réflexion sur l’éducation à domicile
    Certains enfants, ce qui ne semble pas le cas ici, n’auront jamais le niveau pour faire des études supérieures en raison du niveau insuffisant des personnes qui les suivent, l’éducation par correspondance aide mais n’est pas suffisante
    Cela ne devrait être accepté que dans des cas particuliers

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  3. petitvelo petitvelo

    Il manque donc d’écoles privées à Marseille …

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