[La gloire de nos pierres] « La bastide, cela va du château à la ferme »

Série
le 15 Août 2019
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En ruines, reconverties ou entourées de barres d'immeubles, quelques dizaines de bastides d'antan ont survécu à Marseille et alentours. Elles rappellent un passé bourgeois bucolique façon Pagnol, mais témoignent aussi des inexorables métamorphoses du paysage urbain. Pour ce nouvel épisode de notre série estivale, entretien avec l'historienne Florie Imbert-Pelissier.

La bastide Marin à La Ciotat (Photo Axel Lambert)

La bastide Marin à La Ciotat (Photo Axel Lambert)

Châteaux, bastides ou villas ? Comment caractériser ces intrigantes bâtisses que l’on croise parfois au gré d’une promenade dans la campagne, aussi bien qu’au bord de l’autoroute ou d’une voie ferrée, à Marseille et alentours ? Un mode de vie, répondront nombre de spécialistes, celui de l’aristocratie et de la bourgeoisie marseillaise à l’ère moderne, fuyant la ville et appréciant les plaisirs de la campagne en été. Quant à savoir si elles doivent être de style italien ou munies de tourelles, entourées de champs ou de jardins à la française, les avis divergent. Toujours est-il que si elles ne sont plus que quelques dizaines à Marseille aujourd’hui, elles étaient près de 5000 au 18e siècle, si l’on prend en compte l’appellation de « bastide » au sens large, en comptant maisons de maîtres et bâtisses agricoles. Un phénomène massif, qui a dessiné pour longtemps la géographie locale. Petit tour de la question avec l’historienne Florie Imbert-Pelissier, doctorante en histoire moderne au sein du centre Norbert Elias-CN, à Aix-Marseille université.

Marsactu : à quand remontent les première bastides ?

Florie Imbert-Pelissier : Début 17e, on compte environ 3500 bastides à Marseille. Mais en fait, le phénomène commence plus tôt, dès le 14e, mais avec une fonction différente. Elles avaient alors une fonction plus défensive, c’était des petits bastions, avec certes un terrain agricole, mais des tours fortifiées, etc. Petit à petit, on est passé aux domaines agricoles, et ça se croise un peu avec le modèle des villas romaines. Elles deviennent vraiment des lieux de villégiature qu’on retrouvera à partir de la fin du 16e siècle, avec une explosion au 17e et 18e jusqu’au 19e, et aux années 20-30 où on va arrêter d’en construire. Dans les récits de voyageurs, les auteurs sont souvent frappés par leur nombre à Marseille. On a même une lettre de Colbert, dans laquelle il se plaint que l’activité économique de Marseille s’arrête en période estivale, ce qui a démarré l’image des Marseillais fainéants.

Qui construit les bastides ?

Les bastides recouvrent différentes réalités. Ce ne sont pas toutes des château Borély, pas du tout. Il y a bien sûr les belles demeures aristocratiques, lieux de représentation, de sociabilité, mais aussi des bâtiments beaucoup plus modestes, qui s’approchent plus de grosses fermes, avec un autre type de propriétaires. Elles appartiennent d’abord aux grandes familles, mais aussi à la bourgeoisie marchande, qui veut avoir une demeure dans le terroir, la partie extérieure aux murs de la ville, pour la période estivale. Toute la bourgeoisie a une bastide, mais il y a aussi des paysans avec des bastides, beaucoup plus simples.

Qu’est-ce qui définit alors la bastide ?

Les critères principaux sont : un bâtiment indépendant, pas dans un noyau villageois et un domaine agricole sur lequel des paysans vont travailler, qui vont apporter une partie des récoltes au propriétaire. Architecturalement, cela va du château à la ferme, il n’y a pas de trait particulier et en plus cela évolue au fil des époques. Le problème c’est aussi qu’il nous reste très peu de bastides modestes. Il s’agit plus d’un mode d’occupation, et d’un terme local. En Toscane, on appelle ça des villas, dans d’autres régions on va appeler ça des folies. « Bastide » est plus local, on ne le trouve pas ailleurs en France je crois.

Le château blanc, de style mauresque, aux Aygalades (Image LC)

Comment s’explique l’essor des bastides ?

On cherche à sortir de la ville pour des raisons d’abord sanitaires. Le centre est réputé insalubre à l’époque, avec des épisodes de peste réguliers. C’est une façon de s’isoler, de la contagion, ou même de la puanteur qui est difficilement supportable en été. Mais il y a aussi le fait que Marseille s’enrichit beaucoup à l’époque moderne notamment grâce au commerce maritime avec l’Orient. Toute une bourgeoisie s’enrichit, et a clairement envie de le montrer. C’est plus difficile à faire dans le centre urbain, qui jusqu’à l’agrandissement de 1666 est trop densément peuplé. Donc on ne peut pas construire faute de place. Et les bâtiments du centre sont assez modestes, si on compare par exemple à Aix, où il y a beaucoup plus de belles demeures.

Ces bastides se répartissent-elles de façon homogène sur le territoire de Marseille ?

« La bastide est le lieu où on met en avant la richesse. »

Au 17e et au 18e, on a une importante concentration dans la vallée de l’Huveaune, en terme agricole cela s’explique très bien pour des questions d’irrigation. C’est la partie la plus densément occupée. La première couronne [autour du centre-ville, ndlr] est aussi assez densément occupée. Plus on s’éloigne, aux limites du terroir marseillais, c’est moins dense, et c’est plus difficile de construire au pied des montagnes. Aux Aygalades la plaine et le ruisseau vont aussi permettre l’installation de pas mal de bastides. À cette époque on est assez contraint par la technique pour l’irrigation. L’arrivée du canal de Provence va permettre de faire évoluer les choses.

Peut-on parler de lieux symboliques de pouvoir des propriétaires ?

La bastide est le lieu où on met en avant la richesse, le pouvoir dans l’architecture des châteaux mais aussi des jardins. On pose des fontaines notamment, parce que l’irrigation en eau est un symbole important à cette époque en Provence.

On parle souvent aussi d’un mode de vie, parce que les plus riches se retrouvent dans les terroirs, qu’il faut y être pour des raisons de sociabilité pendant la période estivale et même les fins de semaine dès le printemps, pour les réceptions et les spectacles. On manifeste aussi la puissance financière de la famille propriétaire en recevant des personnes importantes, venues de loin. Par exemple au château du roi René [ou château Falque, ndlr], où ce dernier a accueilli des artistes, comme Chopin, et où il venait souvent chasser. La chasse est un symbole aristocratique bien sûr, c’est important de pouvoir le faire sur ses terres, d’avoir des terres pour manifester ce droit-là.

Le château de Saint-Antoine, rénové, dans la vallée de l’Huveaune (Image LC)

Plus tard, les demeures luxueuses vont se développer en bord de mer, et notamment sur la Corniche…

Oui, le rapport à la mer évolue beaucoup. La vue sur mer commence à attirer vers la fin 18e siècle. Avant on cherchait assez peu cette proximité, qui n’était pas vue comme quelque chose de beau, avec les marécages, les moustiques… On cherche plutôt à s’en éloigner. Cela se dote tardivement d’un attrait esthétique. Fin 19e, 20e, ça devient valorisé. À la même période, les bastides perdent leur fonction agricole, et début 20e, on garde peut-être une petite parcelle à cultiver, mais l’intérêt est vraiment celui de la villégiature. Ce qui n’empêche pas de conserver les bastides plus anciennes, de les transmettre ou les refaire. Certaines connaissent même plusieurs phases. La population de Marseille évolue aussi, avec les industriels qui se font à leur tour construire leurs maison de maître, qui vont parfois rejoindre d’autre modèles. On va trouver certains de ces bâtiments, qu’on retrouve dans d’autres régions industrielles et qui vont s’éloigner d’une architecture plus spécifique au sud.

Quand commence le déclin ? 

Après la Seconde Guerre mondiale, les bastides restent, mais il va y avoir une reconfiguration de la population. On ne va plus en construire de nouvelles, elles vont rester des lieux de vie pour des grandes familles, et puis elles vont commencer à disparaître avec les grands chantiers. C’est à ce moment là qu’avec le premier tracé de ce qui deviendra l’A7, d’abord voulu par les Allemands, on coupe en deux une bastide comme la Guillermy. Puis avec l’immigration, la ville s’étend, il y a les camps de rapatriés, on a besoin de place. On rachète alors les terrains des bastides. C’est aussi un modèle de vie qui disparaît un peu. Une conjonction de facteurs fait qu’on ne peut plus maintenir ces grands terrains, et il y a une perte d’intérêt pour eux. Quand René Borruey fait un inventaire en 1980, il n’en restait qu’environ 300, et depuis je pense que pas mal ont été détruites.

Quel regard portez-vous sur la conservation des bastides qui sont parvenues jusqu’à notre époque ?

Il y a plein d’évolutions différentes. Soit on a une patrimonialisation volontaire par la Ville, ce qui est assez limité et assez rare – c’est le cas à Borély, à la Magalone qui sont classées monument historique. On a aussi des lieux où on a installé une administration, comme la mairie des 13e et 14e arrondissements [la bastide Saint-Joseph, ndlr]. Plusieurs sont aussi devenues de maisons de retraites, car ce sont de grandes demeures avec beaucoup de place, et souvent un parc autour. Beaucoup ont aussi été détruites, comme récemment à Bois-Luzy [où la chapelle et le corps de ferme attenants à une bastide ont été détruits pour faire place à un ensemble immobilier, ndlr].

Globalement, très peu de bastides sont bien valorisées et peuvent faire obstacle à de gros projets d’aménagements. La mairie pourrait formuler davantage de demande pour certains bâtiments, comme la bastide du parc Brégante. Des collectifs citoyens soutiennent cette patrimonialisation, mais c’est à la mairie de faire la démarche. Pour des propriétaires privés, entretenir une bastide coûte très cher. Quelques unes sont très bien conservées, mais arrive souvent le moment où les familles sont obligées de vendre, d’abandonner. Il n’y a que quand c’est la mairie qui prend la charge que l’on peut avoir des garanties.

« Leur zonage du territoire en grands domaines ont permis la construction des grands ensembles. »

Déterminer la valeur patrimoniale d’une bastide c’est difficile. La Guillermy, par exemple, est une des plus anciennes. C’est dommage de la voir dans cet état là, même s’il ne s’agit pas d’une des plus prestigieuses. On a le mythe des bastides avec une architecture exceptionnelle, mais les bastides plus modestes ne sont plus là aujourd’hui.

Un centre de santé a ouvert dans une ancienne bastide au coeur de la cité Kallisté. (Image Sandrine Lana)

On trouve aujourd’hui encore quelques bastides dans les quartiers nord, parfois même au milieu des barres d’immeubles, comme à Kallisté. C’est une drôle de retournement, non ? 

Pas vraiment car les bastides, par leur zonage du territoire en grands domaines ont permis la construction des grands ensembles. Le maillage des bastides dans le terroir a induit toute une occupation et un développement de l’urbanisation assez particuliers. On vend une parcelle et ça conditionne toute la répartition de l’espace, plusieurs études l’ont détaillé. Les recherches de René Borruey par exemple ont bien démontré comment le parcellaire bastidaire est encore perceptible dans la morphologie urbaine contemporaine.

Avec Axel Lambert

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