La fille de Zineb Redouane demande le dépaysement de l’enquête

Actualité
le 17 Avr 2019
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Les conclusions provisoires du rapport d’autopsie de Zineb Redouane – décédée le 2 décembre à la suite d’un tir de grenade lacrymogène –, que Mediapart a consultées, indiquent que la femme de 80 ans est morte d’un "œdème pulmonaire aigu" lors d'une opération en urgence rendue nécessaire par "un traumatisme facial sévère". Sa fille estime que ces conclusions démentent les premières déclarations du procureur de la République de Marseille. Un article paru sur Mediapart.

Zineb Redouane. © DR

Zineb Redouane. © DR

Quatre mois et demi après le décès de Zineb Redouane à Marseille, Yassine Bouzrou, l’avocat de sa fille Milfet, a contesté le 15 avril sur France Inter les premières déclarations du procureur de la République de Marseille, qui avait écarté un « lien de cause à effet entre la blessure et le décès ». Mettant en doute l’impartialité du procureur, il a demandé un dépaysement de l’enquête. Qu’en est-il ?

Grièvement blessée au visage le 1er décembre 2018 par un tir de grenade lacrymogène dans son appartement sur la Canebière lors de manifestations à Marseille, Zineb Redouane, 80 ans, était décédée le lendemain au bloc opératoire de l’hôpital de la Conception. Elle aurait été blessée par le corps d’une grenade lacrymogène MP7, tirée par un policier depuis un lance-grenade et contenant plusieurs palets de lacrymogènes.

Selon les conclusions provisoires de l’autopsie, que nous avons pu consulter, c’est un « œdème pulmonaire aigu » – une accumulation brutale de liquides dans les poumons – qui est la « cause du décès après tentative de réanimation ». Dans ce document d’une page en date du 3 décembre 2018, soit le lendemain de sa mort, deux médecins du service de médecine légale de la Timone constatent « un traumatisme facial sévère, avec fractures de l’ensemble de l’hémiface droite » ainsi que « des fractures costales ».

Ils soulignent « un état général très altéré sur des antécédents d’hypertension, obésité, diabète, coronopathie sévère, valvulopathie cardiaque opérée », mais n’en tirent aucune conclusion définitive. « Étant donné le contexte (décès survenu au cours de l’induction d’anesthésie pour intervention chirurgicale en urgence sur une patiente à haut risque anesthésique), une communication du dossier médical pourrait déterminer avec plus de précision les circonstances de survenue du décès », écrivent-ils prudemment.

Pas de retour de l’IGPN

À la suite de ce décès, Xavier Tarabeux, le procureur de la République de Marseille, avait annoncé le 3 décembre que Zineb Redouane avait été victime d’ « un arrêt cardiaque sur la table d’opération », précisant que l’autopsie avait révélé que le « choc facial n’était pas la cause du décès ». « À ce stade, on ne peut pas établir de lien de cause à effet entre la blessure et le décès », avait-il ajouté. Le parquet avait saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), puis confié le 5 décembre 2018 à un juge d’instruction une information judiciaire en recherche des causes de la mort .

Yassine Bouzrou dénonce ces propos. « À aucun moment, les experts n’indiquent que ses fractures au visage n’ont pas de lien avec sa mort, nous précise l’avocat parisien. À partir du moment où sa blessure extrêmement grave au visage nécessite une opération urgente et qu’elle décède, c’est un mensonge, une insulte au bon sens et à l’intelligence d’affirmer qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre sa blessure et son décès. »

Pour sa fille benjamine Milfet Redouane, 42 ans, ces conclusions provisoires démentent le procureur de la République, qui « a essayé d’étouffer l’affaire ». « Les fractures du visage ont causé la mort de ma mère, explique-t-elle. À l’hôpital, le médecin a dit à sa meilleure amie Imen que si on ne l’opérait pas, ma mère risquait de s’étouffer. À cause de sa fracture grave aux maxillaires, son palais allait tomber et l’étouffer. »

Vivant à Alger comme trois des cinq autres enfants de Zineb Redouane, sa fille a été reçue le 4 avril par la nouvelle juge d’instruction marseillaise chargée du dossier. Selon Milfet Redouane, le policier tireur n’a toujours pas été identifié, plus de quatre mois après les faits. « La juge d’instruction n’a pas encore eu de retour de l’IGPN, son dossier est vide », dit-elle.

Élargir les champs de l’enquête

Cette absence d’identification du policier auteur du tir étonne son avocat, qui s’interroge également sur la stratégie des forces de l’ordre ce jour-là. Selon plusieurs personnes présentes, les policiers avaient alors tiré des lacrymogènes en hauteur, certains palets ricochant sur les façades des immeubles. Dispersée par la police sur le Vieux-Port, la manifestation pour un logement digne avait dégénéré en émeute jusque dans la soirée, avec des barricades et une voiture de police incendiée.

La MP7 libère, après sa mise à feu, sept capsules diffusant dans un rayon d’une vingtaine de mètres « un nuage à haut pouvoir lacrymogène et neutralisant ». « C’est interdit de jeter des grenades MP7 dans une habitation, rien que l’inhalation des gaz dans un endroit aussi confiné aurait pu provoquer la mort », soulève Yassine Bouzrou.

Lundi 3 décembre au matin, les enquêteurs avaient retrouvé « deux palets mais pas la douille », selon Imen Souames, amie intime de Zineb Redouane, qui les avait accompagnés dans l’appartement. Sur une vidéo filmée par elle dans l’appartement peu après les faits, on aperçoit trois traces circulaires noires au sol sous la fenêtre, qu’on peut supposer avoir été causées par la combustion des palets de la grenade lacrymogène.

Pour ces raisons, Yassine Bouzrou affirme avoir demandé par courrier le 12 avril un dépaysement de l’enquête au parquet général d’Aix-en-Provence et avoir déposé plainte auprès du doyen des juges d’instruction de Marseille pour « violences volontaires aggravées par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». « À partir du moment où un acteur judiciaire important commence une enquête en divulguant des éléments erronés à la presse, on peut s’interroger sur son impartialité », justifie-t-il. Quant à la plainte, elle vise, selon lui, à élargir le champ de l’enquête et éviter que celle-ci ne se concentre sur les antécédents médicaux de Zineb Redouane. 

La question de la prise en charge médicale

C’est en effet l’orientation que semble vouloir lui donner le parquet de Marseille. « L’enquête menée par un juge d’instruction permettra de déterminer l’origine du décès. Les antécédents médicaux vont être analysés », a réagi lundi 15 avril Xavier Tarabeux, le procureur de la République, auprès de l’AFP. « À l’issue, en fonction des différents éléments recueillis, cela déterminera l’orientation de la procédure » , a poursuivi le procureur. Il s’est selon l’AFP dédouané de ses premières déclarations en soulignant qu’il avait bien indiqué qu’il s’agissait de premières conclusions « à ce stade » de l’enquête.

Opérée à plusieurs reprises au cœur, la vieille dame était cependant en forme et possédait une excellente vue, selon ses proches. Le matin même, elle était sortie prendre un café avec son amie Imen Souames. Après avoir été blessée le samedi 1er décembre, alors qu’elle fermait ses fenêtres au 4e étage, elle a eu la force de reprendre sa conversation téléphonique avec sa fille en Algérie. « Elle m’a dit en arabe : “Attends, ne coupe pas, je ferme la fenêtre.” Elle a tendu la main pour fermer la fenêtre, le téléphone est tombé. J’ai entendu un coup et elle a criénous avait relaté Milfet Redouane. Elle a éteint les étincelles avec ses pieds, puis elle a repris le téléphone et m’a dit : “Il m’a visée, le policier m’a visée. J’ai croisé le regard des deux policiers, il a tiré, puis ils sont partis dans la voiture.”

Zineb Redouane avait ensuite attendu l’arrivée des marins-pompiers pendant près d’une heure, le visage en sang, avant d’être évacuée à l’hôpital de la Timone. Sur une photo prise à l’hôpital, elle apparaît défigurée. Un pansement cachant les dix points de suture lui barre le côté droit du visage, la joue est noire, et la lèvre supérieure extrêmement enflée. On voit un énorme hématome sur la poitrine. Pour Yassine Bouzrou, « les antécédents médicaux n’ont pas de conséquence en matière pénale si les violences sont volontaires. ». Selon sa plainte, l’œdème pulmonaire peut avoir été « provoqué par l’inhalation de gaz toxiques tels que ceux diffusés par les grenades lacrymogènes ».

L’avocat Brice Grazzini, qui défend le fils de Zineb Redouane, Sami, pose tout de même la question de sa prise en charge médicale au vu du « délai de latence » entre sa blessure et son opération. Il se montre également plus prudent sur l’interprétation des conclusions provisoires de l’autopsie. « Notre objectif est la manifestation de la vérité, pas de pointer du doigt les violences policières, dit-il. Il y a un vrai problème de violence policière, ils n’avaient pas à envoyer un projectile à cette hauteur. Et il est certain que s’il n’y avait pas eu ce projectile, elle ne serait pas partie à l’hôpital et ne serait pas morte. Mais il faut attendre de plus amples investigations pour savoir si le projectile est la cause du décès. »

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