La Bonne-mère, une basilique au bord de la crise de nerfs

Enquête
le 15 Juil 2019
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Derrière la carte postale du lieu le plus visité de Marseille, les personnels de la basilique sont à couteaux tirés. Plaintes croisées, licenciement pour faute, dossiers déposés devant les prud'hommes, caméras installées partout : malgré les intervenants extérieurs censés dénouer la crise, le malaise persiste.

Photo : Emilio Guzman

Photo : Emilio Guzman

Elle est un symbole de Marseille. Calée sur un ancien fort militaire dont elle tire son nom, elle est censée garder et protéger les Marseillais, quelle que soit leur origine ou leur confession. Voilà pour la légende, celle qui accompagne la carte postale, visitée par plus de deux millions de personnes chaque année. Derrière ce décor, la réalité est bien moins reluisante.

Depuis des mois, voire des années selon les versions, ses dix-huit employés sont à couteaux tirés. En poste depuis plus de dix ans le secrétaire général de la basilique a été licencié pour faute grave en 2018. Trois employés au moins envisagent de mener des actions devant le conseil des prud’hommes de Marseille notamment pour des faits de harcèlement moral. Plusieurs plaintes croisées pour menaces de mort enveniment les relations déjà tendues au sein de l’équipe de femmes de ménage. On ne compte plus les congés maladie pour dépression. Secouée par les luttes intestines depuis plusieurs années, la basilique vacille…

Trois associations intriquées

La gestion quotidienne de la basilique est opérée par trois associations aux responsabilités très intriquées. La première est l’association du Domaine de Notre-Dame, présidé par Frédéric Proal. Elle prend en charge les boutiques et le musée – qui vient de fermer – et possède son propre personnel. La seconde, dite association de la basilique est une émanation de l’association diocésaine, sans personnalité morale propre. C’est elle qui emploie les 18 salariés. La dernière association est celle des travailleuses missionnaires dont la maison mère est sous le coup d’une enquête pour travail dissimulé.

Face à cela, le recteur, le père Olivier Spinosa, joue l’apaisement au côté de sa nouvelle responsable des ressources humaines. Depuis deux ans il multiplie les intervenants extérieurs. Le site a déjà été visité par un cabinet de coaching, Work in joy, pendant plusieurs mois. Puis par un psychologue du travail, mandaté le cabinet Secafi. En 2019, un médiateur multiplie les allers et retours entre les différents clans pour tenter de dénouer ces tensions. Un ergonome est à l’œuvre pour tenter de régler les problèmes des femmes de ménage. Et tout ceci, sous les regards avisés de la Carsat (caisse d’assurance retraite et de la santé au travail) et de l’inspection du travail, régulièrement sollicitées. Ces interventions ont un coût, fort élevé. « Combien? À la hauteur de la souffrance des salariés », élude le recteur.

L’arrivée du père Spinosa

Signe de ce dérèglement ou de sa régulation, un planning est placardé dans le bureau du recteur. « Il s’agit du planning de l’ouverture et de la fermeture de la fenêtre du vestiaire des femmes de ménage », reconnaît le père Spinosa, bien conscient de l’incongruité d’un tel document. Avec la douche et le micro-onde, c’est la principale pomme de discorde d’une chikaya qui a peu à peu viré à la haine froide, notamment entre deux femmes de ménage aujourd’hui en arrêt maladie.

Tout a basculé en septembre 2017 avec l’arrivée du recteur à la tête du vaisseau amiral du catholicisme marseillais. Curé des Chartreux, membre du conseil épiscopal, Olivier Spinosa est nommé par l’archevêque Pontier. À 45 ans, il grimpe ainsi à l’échelon le plus en vue de l’église. Au nez et à la barbe d’ecclésiastes plus capés. Il y retrouve Stéphane Odier, secrétaire général en place depuis 12 ans. Jusque-là, entre le religieux et le laïque, les charges et responsabilités sont clairement réparties : au père Bouchet la pastorale et le liturgique, à Stéphane Odier, la gestion du personnel et du bâtiment. Sous ses ordres, le reste de l’équipe a été constituée au petit bonheur la chance, au fil des recommandations, des demandes d’aides et d’emploi, sans formation adéquate. Certains sont des piliers comme Robert Martin, organiste depuis près d’un demi-siècle et, à ce titre, délégué du personnel depuis 2013.

Mais en arrivant à la tête de la basilique, Olivier Spinosa entend être recteur au sens plein. A-t-il été nommé pour remettre de l’ordre par l’archevêque avant son départ ? Le recteur se défend de toute feuille de route de ce type. Mais dans son homélie d’installation, Georges Pontier surligne : « C’est une bonne occasion pour se redire que l’accueil doit être toujours mieux servi, l’accueil de tous, l’accueil du croyant et celui du visiteur sans repères religieux chrétiens. » « Quand il m’a appris qu’il était nommé à la basilique, je lui ai dit que si on l’envoyait là-bas, c’était soit pour mettre de l’ordre, soit parce qu’il était puni, estime Gilles Chalopin, bénévole de l’association du domaine et intervenant expert sur la sûreté (lire notre article). « Pour moi, c’est un vrai panier de crabes. »

Le secrétaire général viré pour faute grave

Le nouveau recteur prend le temps de recevoir longuement tous les employés. Le tableau décrit l’effraie. « Les tensions existaient déjà et depuis longtemps et pour certaines terriblement enkystées, provoquant une vraie souffrance chez certains salariés, raconte-t-il. Ce sera long à se résoudre, vraiment très long. » Leurs origines ? En termes choisis, il décrit autrement « le panier de crabes » : « Les relations et l’ambiance de travail, la manière de gérer le personnel n’étaient pas celles qui devaient être. » Au centre des reproches, Stéphane Odier. Grand maigre, cassant, à la raideur toute protestante, il mène la basilique et son personnel « à la baguette », débusquant les tire-au-flanc, les badins, les bazarettes.

Entre les deux hommes, d’emblée, le courant ne passe pas. « Il était très investi sur le site, parfois au mépris des règles, formule Gilles Chalopin. Efficace mais rugueux. » Entre l’acide du ton caustique de l’un et le miel empreint de charité de l’autre, le mélange ne se fait pas. Début 2018, l’intervention du cabinet de coaching Work in joy en charge de réguler les liens de hiérarchie tourne court.

Malgré une première proposition de rupture conventionnelle, Stéphane Odier est licencié pour faute grave de retour de congé maladie, un an après l’arrivée du père Spinosa. Contestant cette décision, l’intéressé menace d’un contentieux devant les prud’hommes. L’affaire finit par se régler par une transaction que certains observateurs avisés des mœurs basilicales évaluent à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

des caméras. Photo Emilio Guzman

Tensions « sous cloche »

Si personne ne veut commenter les motifs de ce licenciement, on trouve moult accusations d’un potentiel harcèlement de la part de Stéphane Odier, notamment à l’égard des gardiens, forcément sous pression dans un lieu recevant plusieurs milliers de personnes par jour, qui plus est, depuis 2015, depuis la menace d’attentat touchant les lieux de culte.

Ces plaintes apparaissent dans la lettre de licenciement que nous avons pu consulter. Les gardiens et femmes de ménage que nous avons rencontrer décrivent des faits qu’ils qualifient de « harcèlement moral ». Ces reproches apparaissent également en filigrane dans le rapport de synthèse du cabinet Secafi, lu aux salariés en janvier 2018. « Je ne peux pas ne pas préciser que les témoignages ont exprimé dans leur immense majorité une souffrance véritable ces dernières années, subie à des degrés divers, par chacun d’entre vous, mais connue de tous », écrit le psychologue du travail.

Pour l’intéressé, il ne s’agit que « d’affabulations » suscitées par des salariés qui trouvent l’occasion d’une vengeance à l’encontre d’un cadre fragilisé par sa direction. Dans une lettre ouverte aux chapelains, les curés qui officient à la basilique, il décrit les huit pages de sa lettre de licenciement comme des « salissures », des faits déformés, manipulés. Pourtant, de sources distinctes, les témoignages d’hommes et de femmes en pleurs abondent. « Avant c’était sous cloche, la parole se libère », estime Olivier Spinosa.

Game of thrones à la Bonne-Mère

À les entendre, la basilique c’est « Game of thrones » au temps des talkie-walkies et de la vidéo-surveillance. Celle-ci sert à débusquer les pick-pockets mais aussi à traquer les pauses non prévues. Cette surveillance était constante même quand Stéphane Odier était chez lui, le week-end ou pendant ses vacances. « Il nous hurlait dessus, nous humiliait, j’en ai encore la chair de poule », confie un salarié. Une femme de ménage parle même de menaces de coups de fouet, formulées sur le ton d’un humour mal compris.

Une caméra a aussi été placée dans le couloir qui mène au vestiaire du personnel, sans que personne ne sache à quel fin. Elle serait destinée à surveiller les entrées du bureau et de l’atelier de restauration de la responsable des collections, avant son licenciement économique (lire notre article). Même la sacristie était équipée d’une caméra espion « grosse comme une tête d’épingle ». Supprimée à l’arrivée du père Spinosa, elle devait servir à expliquer les disparitions d’argent dans le comptage des quêtes. Selon plusieurs sources, un des gardiens a été licencié pour ce motif.

Pour le rapport Secafi, le départ effectif de l’ancien secrétaire général marque un « retournement de situation« . Mais, en interne, certains se refusent à conjuguer au passé ces faits de harcèlement. Aux yeux de certains gardiens, ceux qui dénoncent Odier sont tout aussi « toxiques ». « Ils étaient complices. Ce sont eux qui faisaient les congés à la carte, harcelaient les subalternes et les espionnaient, explique l’un d’eux sous couvert d’anonymat. En réalité, ils ont fait pire qu’Odier et ont profité de l’arrivée du père Spinosa pour tout balancer ».

Un pilier à l’orgue

Un autre à n’avoir jamais digéré ce retournement est l’organiste. Robert Martin est arrivé adolescent à la basilique. Docteur en musique, spécialiste de l’histoire de l’orgue à Marseille, il a supervisé la construction de l’orgue qui sert aux offices. Avec le père Spinosa, ils se tutoient de longue date, même s’ils ont déjà connu des différends par le passé.

Depuis 2013, Robert Martin est aussi délégué du personnel, réélu sous la mandature du nouveau recteur. Dès son arrivée, il passe de longues heures à le conseiller. Très vite, la belle entente va se dérégler et tourner à l’aigre. En congé maladie pour dépression nerveuse, puis en mi-temps thérapeutique, le musicien est désormais reconnu partiellement invalide du fait de son état nerveux et de sa tension.

Le clavier de l’orgue. Le grand orgue est remisé depuis plus de dix ans. Photo : Emilio Guzman

Tout débute avec une histoire de chantre et de chœur qui accompagne l’office. Depuis des décennies, c’est là une des tâches bénévoles de l’organiste qui, parfois, chante et dirige le chœur. Mais entre la cheffe de chœur issue des travailleuses missionnaires et l’organiste, le courant ne passe pas. À l’arrivée du père Spinosa, le chœur déménage et s’éloigne de l’orgue pendant les offices. Colère de Robert Martin qui y voit un coup de canif dans son contrat. L’affaire se réglera avec l’installation d’une (nouvelle) caméra qui permet à l’organiste d’accompagner le chant à distance.

Mais l’affaire s’envenime vraiment avec la question des remplacements de l’organiste. Depuis 2010 et le départ de la seconde organiste titulaire, Robert Martin a choisi son suppléant, un jeune médecin « aux mains d’or ». Ce choix libre de son remplaçant est pour Robert Martin un droit intangible inscrit dans la charte des organistes, prévue par la conférence des évêques de France. Le père Spinosa ne l’entend de cette oreille : au contraire, il compte bien faire profiter du privilège de jouer de l’orgue à Notre-Dame à un cercle plus large d’organistes.

Pontier silencieux, quid de son remplaçant ?

L’affaire ne passe pas et prend un tour violent dès janvier 2018. Comme Robert Martin est aussi salarié protégé, le dialogue social tourne à la guerre de tranchées juridiques, « un conflit interpersonnel« , pour l’expert Secafi. L’organiste a constitué un épais dossier qu’il compte présenter devant le conseil des prud’hommes, comme d’autres salariés de Notre-Dame. Il a reçu dans sa lutte le soutien de nombreux organistes de renom.

L’organiste va même jusqu’à contester le statut d’employeur du recteur, arguant que l’association de la basilique n’a pas de raison sociale propre. L’inspection du travail est saisie par toutes les parties. À la demande du père Spinosa, elle se penche sur le statut du contrat qui lie l’organiste remplaçant et la basilique. En effet, par un arrangement baroque, ce dernier est directement payé sur la paie du premier sans que  ce dernier soit son employeur. « L’inspectrice du travail que nous avons contactée a qualifié cette situation de « travail dissimulé atypique » », formule Olivier Spinosa. Faute d’accord sur son ancienneté, ses heures et son statut, le jeune homme joue toujours sans contrat en bonne et due forme et, du fait du conflit ouvert, l’orgue se retrouve parfois fermé lors de fêtes essentielles du calendrier.

Saisi à de nombreuses reprises, à la fois par des partisans de Spinosa que par des salariés mécontents voire même des chapelains révoltés, l’affaire n’a pour l’heure pas suscité de réaction du diocèse. Georges Pontier a quitté Marseille, désormais simple curé en retraite. Laissant prudemment à son successeur le soin de trancher ce conflit envenimé.

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