“J’ai filmé un homme politique qui va vers sa mort avec dignité”

Interview
Jean-Marie Leforestier
29 Sep 2018 13

Ce samedi soir à 20 h 35, la chaîne Demain diffuse un film rare. Un portrait crépusculaire de Patrick Mennucci, alors député PS, confronté à l'arrivée gagnante de Jean-Luc Mélenchon dans sa circonscription.

Aussi vite battus, aussi vite oubliés, ou presque. Souvent, les politiques défaits ou retraités hantent les couloirs des assemblées à la recherche d’un peu de leur aura perdue. Parfois, ils racontent les téléphones qui s’arrêtent de sonner, les invitations mondaines qui n’arrivent plus et tous ces petits égards qui participent d’une rémunération symbolique de leur engagement et disparaissent du jour au lendemain.

C’est pourtant l’histoire d’un de ces battus que le journaliste Olivier-Jourdan Roulot raconte. Avec Adieu Bourbon !, il suit le socialiste Patrick Mennucci dans son combat vain pour garder en 2017 son poste à l’Assemblée nationale face au rouleau-compresseur Jean-Luc Mélenchon. Un chemin vers la fin de carrière filmé au plus près du candidat pour une ultime défaite… ou presque. Avant la diffusion ce samedi soir à 20 h 35 sur la chaîne Demain TV (canaux en fin d’article et lien du replay dès qu’il sera en ligne), le réalisateur et son personnage principal, toujours conseiller municipal et métropolitain PS, ont accepté une interview croisée.

Marsactu : Cette défaite, vous savez dès le début qu’elle est inéluctable ?

Patrick Mennucci : Moi je l’ai toujours perçue comme inéluctable. Après j’ai mené la bataille parce que j’ai le sens de l’honneur. Même si on sait qu’on a déjà perdu, on ne peut pas le dire aux militants ni aux médias d’ailleurs. Cela permet de dire des choses qui peut-être resteront. C’était très difficile d’affronter Jean-Luc Mélenchon qui avait fait 7 millions de voix à la présidentielle. Je pense que n’importe quel autre candidat de son parti aurait perdu contre moi.

Olivier-Jourdan Roulot : Au départ, je ne sais pas qu’il va perdre. Pour moi, quand j’entends que Jean-Luc Mélenchon arrive, je suis estomaqué et je me dis surtout que c’est un pari risqué pour lui. Parce que s’il perd, c’est fini. D’ailleurs, ils ne font pas tant les malins que ça. Je vois surtout une bataille énorme, fracassante, violente. Je retiens surtout l’histoire énorme des deux adversaires qui s’affrontent qui est celle de la gauche socialiste de gouvernement. Après le premier sondage, on voit vite que la messe est dite. Mais ce que dit Patrick est vrai. On ne peut pas toujours dire la vérité en politique. La politique c’est d’abord la recherche de l’ultra efficacité. Bien entendu, tu ne peux pas dire la vérité ou alors tu fais comme Marie-Arlette Carlotti ou François Hollande et tu ne te présentes pas.

Pourquoi filmer la défaite ?

O-J.R. : Au départ, quand je me mets à filmer, ma religion n’est pas faite sur le résultat de l’élection et je me dis que, quand même, les Insoumis sont hors-sol. Le film s’est construit au fur et à mesure. Je souhaite équilibrer entre les deux candidats mais ça ne se fait pas avec Mélenchon. Je continue à filmer et je dois repenser mon film et donc penser l’homme. Puis arrivent les sondages qui disent qu’il va à l’abattoir. Et je filme un homme politique qui va à son enterrement avec dignité. Il faut voir que c’est tout son monde qui s’écroule. Alors, je fais un film crépusculaire.

P.M. : Au départ, il voulait faire un film politique et il n’a pas pu !

Pourquoi y aller malgré tout et accepter que ce soit filmé en plus ?

P.M. : Pourquoi filmer ? Parce que moi, je joue le jeu de ce qu’on fait. Je connais Olivier, je sais qu’on n’a pas toujours été d’accord mais que c’est un journaliste honnête. Pourquoi y aller ? Parce que j’ai l’impression que quand on est député, soit on arrête parce qu’on est à la retraite, soit on défend ce qu’on a fait. Et parce que je crois profondément que ce pays a besoin de la social-démocratie. Malgré toutes les difficultés que les socialistes connaissent, je me dis que tout cela n’est pas fini.

O-J.R. : J’ai été surpris que Patrick me dise oui, il n’y a pas beaucoup de films sur la chute en politique. Patrick est dans l’efficacité, je me dis que s’embarquer dans un film où on va lui parler littérature, le filmer la nuit dans le noir, c’est pas gagné. Mais il accepte, il joue le jeu. Et à mesure, le film évolue avec la campagne et on se demande quel film on fait. On en plaisante d’ailleurs et ça devient une private joke : “ce film, c’est la mort de Patrick Mennucci”.

P.M. : Je le savais que c’était ça !

O-J.R. : D’habitude, les politiques ne te laissent pas filmer une image qui n’est pas à leur gloire. Personne ne laisse faire ça. Moi, il m’a laissé faire selon mes envies.

Prenons la littérature. Vous faîtes lire des passages à Patrick Mennucci d’extraits de livres avec comme seule lumière le rétro-éclairage de la tablette.

O-J.R. : Quand je fais un travail comme ça, je ne cherche pas l’écume quotidienne de l’actualité. Ce que je cherche à faire, ce n’est pas un récit brut, mais une fable avec une morale. Avec la littérature, je voulais l’amener sur d’autres terrains. Quand j’ai cherché des éléments pour raconter cette histoire, il a parlé de cet ouvrage de Jean Raspail, Qui se souvient des hommes. Cela l’avait profondément marqué. Cela raconte la perte d’une civilisation très ancienne alors qu’elle est confrontée à un nouveau monde. Forcément, j’y ai vu un lien

P.M. : Parler de littérature, c’était aussi pour moi une façon de montrer que j’ai peut-être une image différente de ce qu’on avait montré de moi jusqu’à présent.

On est plus proche de l’homme que du personnage politique ?

P.M. : Oui, certainement. C’est intéressant de montrer ce qu’on est.

Ça va même jusqu’à l’intime. On voit votre famille, on vous voit même sous la douche…

O-J.R. : ça, ce n’est pas lui qui l’a demandé !

P.M. : Ce sont des images qui ont été tournées après ma défaite. Dès le lendemain, je me suis mis à faire du sport. La vie continue, on essaye de vivre différemment. C’est le début de la reconstruction et c’est là que c’est filmé. Si j’avais vu les images avant que le film ne soit terminé, je ne sais pas si j’aurais accepté.

Et cette omniprésence de la famille ?

P.M. : J’ai un jeune fils, les films dans lesquels je suis, les trois livres que j’ai écrits, l’aideront à comprendre quand je ne serai plus là. C’est le meilleur de la vie de passer du temps avec les enfants et c’est en même temps ce qui est le plus dur dans ce métier. Moi, j’ai le regret, et parfois la honte, de ne pas avoir été assez présent pour mes deux premiers enfants.

O-J.R. : Ce n’est pas possible dans la politique, on le constate. Le politique, il est toujours sur la brèche, y compris le dimanche 16 heures, quoi qu’il soit en train de faire. Ce n’est pas compatible avec la famille.

P.M. : C’est possible.

Revenons à cette question autour de votre image que vous voulez gommer. On vous a souvent jugé cassant, dur : clairement, cela vous a coûté, notamment aux municipales 2014.

P.M. : C’est une image qui a été construite par l’équipe Gaudin à coup de mensonges, d’approximations. Mais oui, je suis content de montrer une autre image.

O-J.R. : Moi, je crois que cette violence, elle fait partie de la politique même si certains font les oies blanches. Ce film, c’est d’ailleurs la violence de la politique poussée à l’extrême. Il n’a pas de prise face à Jean-Luc Mélenchon. Un type qui était un copain, chez qui il allait bouffer, qui dormait chez lui et qui se présente contre lui épaulé par Bernard Pignerol qui travaillait sur sa campagne en 2014. Et puis face à quelqu’un qui a déjà pris une baffe terrible en 2014 en perdant les municipales, sa mairie de secteur et puis, personnellement, avec le décès de sa femme.

P.M. : La clé, c’est de ne pas avoir d’amertume. Alors, on a perdu, on passe à autre chose.

À un moment dans le film, vous commentez un livre d’Histoire illustré avec votre jeune fils. Et vous dites : “Louis XVI ne faisait pas du mal lui-même. Il représentait l’ancien système. À un moment les Français se sont débarrassés de l’ancien système par un acte cruel qui était de le tuer. Mais c’est pas Louis XVI lui-même qui faisait du mal. Lui-même était juste l’héritier de la façon dont les rois gouvernaient la France. C’était peut-être pas le plus mauvais.” Vous parlez de vous à ce moment-là ?

P.M. : Ah non !

O-J.R. : Si !

P.M. : Oui, on a été les agneaux qu’on a égorgés sur l’autel du nouveau monde, peut-être. Mais quand je le dis à mon fils, je ne suis pas sûr que je pense à ça.

O-J.R. : Quelques regards caméra quand même…

Vous pensez être une victime de ce changement de paradigme ?

P.M. : Je crois qu’en réalité, il y a quelque chose dans la politique dont on ne parle jamais et qui pourtant est essentiel, c’est la chance. Je pense que j’ai manqué de chance à deux ou trois moments de ma carrière politique. Je suis candidat à la mairie de Marseille, le gouvernement est au plus bas dans l’opinion. Je suis candidat aux législatives, j’ai Jean-Luc Mélenchon qui arrive en face.

O-J.R. : Mais celui qui te bat, ce n’est pas le nouveau monde !

P.M. : Je préfère avoir été battu par lui que par quelqu’un qu’on ne connaissait pas deux semaines avant. Mais c’est le dégagisme, quand même !

On voit dans le film ce que vous appelez la campagne “au bouton de vestes”. Les rencontres citoyennes, les tractages dans les bars, les coups de fil personnalisés… Mais tout ça ne semble pas payer. Cela dit la modestie de ce qu’on peut faire soi-même dans une élection ?

P.M. : Cela dit ça, oui. La campagne au bouton de veste, elle marche quand tu as besoin d’aller chercher 400 voix. Sur ce sujet, Mélenchon a une phrase extraordinaire quand lui dit qu’il “ne fait pas le témoin de Jéhovah”. Nous, on nous a appris toute notre vie à aller voir les gens, à parler avec eux, à chercher ce qu’ils ont dans le ventre, et lui dit qu’il ne le fera jamais parce que ça sert à rien.

O-J.R. : On a bien vu ce qu’était cette campagne au bouton de veste. Quand Mélenchon, fait une campagne TGV entre Paris et Marseille, Patrick va boulevard National, seul en pleine nuit, sans militants autour de lui. Il en a plein les bottes et pourtant, il continue à interpeller toutes les personnes qu’il croise.

P.M. : Mais nous, on n’arrête pas, c’est notre métier ! Cette campagne de bouton de veste dit aussi autre chose. Quoi que vous ayez fait à l’Assemblée nationale, tout le monde s’en fout. On ne nous en parle jamais. On sait nous dire quand on n’est jamais à l’Assemblée, dans les classements de Regards citoyens. Mais, moi j’étais dans les 30 les plus actifs, j’ai fait des choses – rapporteur de la loi sur les métropoles, la commission d’enquête sur le djihadisme… – et personne ne s’en souvient. 80 % des gens ne s’intéressent qu’à la saleté de la ville ou aux problèmes de logement.

Finalement, la grande absente de ce documentaire, c’est Marseille. Cela a tendance à normaliser la politique à Marseille.

P.M. : Je crois pleinement à cela. Il n’y a pas d’images symboliques de Marseille, c’est moins pittoresque. Autre chose : il n’y a pas de clientélisme dans cette campagne.

O-J.R. : Ce n’est pas que ça a tendance à normaliser. Je sors du brouhaha et de la lumière. On est dans d’autre chose. On veut capter la défaite tout de suite et y réfléchir en même temps, montrer la solitude du politique, seul face au verdict des urnes, face à la vérité d’un moment très brutal. C’est sûr que c’est moins piquant que ce qu’on a pu faire à Marseille.

Et la suite ?

P.M. : Je pense que Marseille mérite un beau projet. Moi, je sais que je ne me comporterai pas comme les autres se sont comportés avec moi. Je ne ferai pas de chausse-trappes et de crocs-en-jambe. Samia Ghali veut être candidate, dont acte. Moi j’ai perdu, j’ai eu ma chance. Et à l’égard de Mélenchon, je ne serai pas dans la revanche personnelle.

Demain TV est disponible sur la TNT et les boxes Internet (Free : 236, Orange : 219, SFR : 337, Bouygues : 302). Le replay est désormais disponible en cliquant sur ce lien.

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