Istres : l’emploi municipal douteux du créateur du salon de la gastronomie de Marseille

Enquête
Jean-Marie Leforestier
7 août 2017 2

Le fondateur du salon qui réunit plus de 80 000 personnes deux fois par an est aussi employé municipal de la Ville d'Istres. La chambre régionale des comptes donne de multiples raisons de douter de la réalité de cet emploi.

L'hôtel de Ville d'Istres.

Du foie gras, des fruits de mer et du champagne sous le carrousel du Louvre. Pas de doute, le petit organisateur de salons gastronomiques de la fin des années 1980 à Istres a bien grandi. Le voilà proposant à quelques jours des fêtes de fin d’année son Noël gourmand aux Parisiens. Deux fois par an, à l’automne et au printemps, Philippe Colonna s’installe à Marseille, au parc Chanot. La Savim fait le plein pendant trois jours avec 82 000 visiteurs revendiqués. Il est actionnaire à 50 % de la société Savim Expo sans en être salarié, contrairement à son fils Florent, le gérant.

Si cette success story est connue, un autre aspect du CV de Philippe Colonna l’est beaucoup moins, celui qui le voit occuper depuis 1976 un poste à plein temps à la mairie d’Istres. La chambre régionale des comptes (CRC), dont Marsactu publie ci-dessous le rapport, a reconstitué son parcours dans un rapport au vitriol sur la gestion de la mairie d’Istres présenté ce lundi matin en conseil municipal. Concentré sur la période 2007-2015, leur examen remet clairement en cause la réalité de cet emploi, allant jusqu’à nommer Philippe Colonna, ce qu’elle fait rarement. Ce cas est le principal point chaud d’une gestion des ressources humaines municipales particulièrement critiquée par la CRC (voir infra).

Ascension politique à la mairie

Spécialiste d’athlétisme, Philippe Colonna a intégré la Ville en tant qu’aide moniteur, éducateur des activités physiques et sportives et a longtemps occupé le poste de gardien de gymnase de Bayanne avant de connaître un tournant professionnel en 2006 qui va l’amener à découvrir de nouvelles fonctions dans la municipalité ou dans un de ses satellites. Il rentre d’abord à l’office de tourisme comme chargé de communication puis au début de l’année suivante au cabinet de la maire de l’époque, Nicole Joulia.

Celle-ci, aujourd’hui première adjointe, vient alors d’être élue à la tête de l’hôtel de ville au prix d’une municipale partielle. Bernardini inéligible après une condamnation pour détournement de fonds publics, elle est alors sa femme lige pour empêcher Michel Caillat, le maire socialiste sortant, de conserver son fauteuil. Dans cette bataille, Philippe Colonna s’implique largement. Libération en fait alors un compte-rendu savoureux :

Toujours efficace, Bernardini a également retourné le secrétaire de la section PS Istres-Sud, créée pour le neutraliser. En 2001, Philippe Colonna appelait à un « front républicain contre M. Bernardini, condamné par la justice et exclu du PS, contre le clientélisme, le totalitarisme et l’affairisme ». D’origine corse tous deux, ils disent aujourd’hui que «l’air du maquis» les a rapprochés. «Pourquoi on aurait continué cette guerre néfaste à la ville ?», demande Philippe Colonna.

C’est donc un soutien précieux qui intègre le cabinet de la maire, puis en 2009 la direction de la communication. Son dossier de gardien de gymnase fait déjà état « de nombreux rappels au règlement pour absences injustifiées » selon la chambre. Dans ses nouvelles fonctions, les magistrats financiers découvrent régulièrement des trous dans son emploi du temps. « La chambre […] s’interroge sur la réalité de ses missions qui étaient censées l’occuper à plein temps », explique-t-elle. Chargé de mission au cabinet ? « Aucune mission particulière n’était formalisée », « sa fiche de poste est restée vierge ». Journaliste territorial ? « Philippe Colonna n’a jamais été mentionné en tant que membre de l’équipe de rédaction dans l’encart de présentation (ours) des publications bimensuelles de la commune, Istres Mag ou Entressen info ».

En plongeant plus loin dans la documentation, la chambre ne dissipe pas ses alarmes : « Ses compte-rendu d’évaluation annuels ne détaillent ni objectifs, ni résultats et s’interrompent en 2010 » et « le logiciel de gestion du temps de travail au 20 septembre 2015 […] mentionne un débit de 448,53 heures soit au moins trois mois d’absence de badgeage ».  Clou de la démonstration, comme Marsactu a pu le vérifier, Philippe Colonna, s’il apparaît dans l’organigramme, ne figure pas dans dans le répertoire téléphonique des agents de mars 2015, ni parmi les 21 fonctionnaires rattachés au cabinet du maire, ni dans le service des 4 chargés de la communication numérique auquel la mairie le dit rattaché ni au milieu des 18 agents de la direction de la communication.

« Présence erratique »

Pour la chambre, il est clair que la raison des blancs dans son dossier est à lire dans la lie de vin. Son « intense activité privée explique sans doute sa présence erratique depuis de nombreuses années, […] la nature de ses différentes affectations depuis 2006 ayant largement contribué à le libérer de ses obligations de présence ».

Les explications de Philippe Colonna, qui n’a pas répondu à notre demande d’entretien, n’apparaissent pas dans le rapport final de la CRC. Alors qu’il venait de recevoir le rapport provisoire de la chambre, il avait glissé au Ravi : « Vu l’ampleur de l’événement, je peux comprendre que cela soulève quelques interrogations. Mais on le fait sans aucune aide. Juste avec passion. »

Durant l’instruction, la mairie n’a trouvé que peu d’éléments probants pour défendre le néo -retaité Philippe Colonna. Elle a tout de même pu démontrer sur la foi de comptes-rendus qu’il avait, dans son rôle de délégué (non-syndiqué) du personnel, assisté à 11 réunions sur 17. Elle a aussi assuré qu’il disposait bien d’un bureau « au 3e étage de l’hôtel de ville ». Pour elle, « Monsieur Colonna aide ponctuellement [son fils] à titre privé » dans « la programmation de salons de vin ». Dans sa réponse formelle, François Bernardini l’a à nouveau défendu, d’abord sur son assiduité professionnelle : « Son poste nécessitait une autonomie d’action et une disponibilité en dehors des horaires d’ouverture de l’hôtel de ville. Son activité n’était plus compatible avec l’utilisation d’un badge qu’il a toutefois tenté d’utiliser à la mise en place du dispositif. » Ensuite, sur l’organisation des salons : « A aucun moment, il a été constaté que cette activité privée empiétait sur son temps de travail. »

Extrait de la réponse officielle de François Bernardini à la CRC.

En réponse, la chambre régionale des comptes a habilement ressorti les articles de presse dans lesquels Philippe Colonna se présente comme le grand organisateur très investi des salons. De source proche de l’enquête pénale, confiée au parquet national financier, on indique que les enquêteurs travaillent bien sur au moins un possible emploi fictif à la mairie d’Istres.


Les 2000 heures sup’ annuelles
des chauffeurs de la mairie

Réussir à faire près de 2000 heures supplémentaires par an quand votre statut les limite à 300, c’est l’exploit réussi par trois chauffeurs de la mairie d’Istres, dont l’un conduit la première adjointe Nicole Joulia et les deux autres le maire François Bernardini. Les deux chauffeurs du premier magistrat ont plus que doublé leur service normal avec 1786 et 1821 heures supplémentaires. La palme revient au chauffeur de Nicole Joulia qui lui émarge à 2039 heures supplémentaires. Ce dernier a ainsi gagné sur les seules heures sup’ plus de 36 000 euros en 2012. « Le maire a souligné la disponibilité de tous les instants de ces personnels [et] soutenu que les intéressés auraient effectivement réalisé les heures supplémentaires décomptées », note le rapport.

Les magistrats concluent tout de même à un problème général en terme de ressources humaines. Ils relèvent notamment des primes d’astreinte parfois fantaisistes ou des avancements donnés hors de tout cadre légal. Bilan : « Le contrôle de la chambre a mis en lumière la propension de l’ordonnateur [le maire, ndlr] à utiliser tous les leviers possibles pour contourner la réglementation ou pour produire des actes irréguliers, afin d’attribuer des avantages salariaux abusifs à certains agents. »

Pour aller plus loin :
– Le rapport de la chambre régionale des comptes

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– La réponse du maire

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commentaires

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  1. Un électeur du 9 ème Un électeur du 9 ème

    « 21 fonctionnaires rattachés au cabinet du maire » cela fait beaucoup pur une ville de moins de 50 000 habitants !

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  2. Manipulite Manipulite

    @egal1798 Les quotas d’emplois de cabinet autorisés sont pulvérisés !

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