Il y a 40 ans, un attentat meurtrier ravageait le consulat d'Algérie à Marseille

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le 12 Déc 2013
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Rue Dieudé, ce 14 décembre 1973, une file de ressortissants algériens entre et sort du consulat. Il est presque 11 h du matin lorsqu'une énorme déflagration pulvérise le hall d'entrée, fauche de son souffle meurtrier les personnes présentes. Puis vient le chaos, les cris d'horreur des blessés qui errent, hagards, sur un sol jonché de débris, s'appuyant contre les murs maculés de sang. La bombe, à l'origine de la tuerie, fait quatre morts et une vingtaine de blessés. Certains resteront gravement mutilés.

Mohamed Ben Bella a seulement douze ans lorsqu'il allume sa télévision et découvre avec stupeur la nouvelle de l'attentat. Il pense immédiatement à son père, Mohamed Ben Bella Sherif, fonctionnaire du consulat, dont le bureau se situe à l'entrée du bâtiment. "Lorsque ma mère est rentrée à la maison avec mon grand frère, elle tenait la chemise pleine de sang de mon père. J'ai cru qu'il était mort, j'étais tellement choqué. Mon père a été évacué vers l'hôpital de la Timone et amputé de plusieurs orteils. Après cela, il est devenu à moitié sourd… Il est resté huit mois à l'hôpital avant de retourner travailler au consulat. On a ressenti cet attentat comme une injustice, comme de la haine déversée contre nous. Et nous avions peur. Aujourd'hui, je veux rendre hommage à mon père qui est décédé 8 ans après." Le lendemain de l'attentat, près de 3000 Algériens vont manifester aux Mobiles.

"Affreux crime raciste"

A l'époque, la presse et notamment le journal La Marseillaise relate abondamment les faits. Un témoin qui travaille dans un immeuble voisin du Consulat, Henri Dutoit1, raconte que de longues minutes s'écoulent avant que les premiers secours arrivent. "Le temps semblait arrêté. […] Spectacle atroce : la plupart des victimes étaient horriblement blessées aux jambes. Certaines avaient un ou deux membres arrachés. Après la stupeur, j'ai été saisi d'écoeurement physique et moral devant une telle scène, puis la colère… Penser que des hommes, dans les colonnes d'une certaine presse, avaient excité délibérément à la haine raciale, appelé au meurtre, sans que le gouvernent réagisse… C'est un affreux crime raciste qui a été rendu possible par l'absence de réaction des autorités responsables".

De fait, cet événement survient dans un contexte de violence extrême, plus de dix ans après l'indépendance de l'Algérie qui a fait naître dans la mouvance des structures nostalgiques de l'Algérie française de nombreux groupuscules d'extrême droite. Fin août 1973, un déséquilibré maghrébin assassine un chauffeur de bus. Ce fait-divers attise le climat de haine à Marseille. Les Algériens deviennent la cible de ratonnades, des dizaines de meurtres sont commis, un seul crime fait l'objet d'une condamnation. Les autres sont classées sans suite par la police, où sont présents certains anciens membres de l'Organisation armée secrète (OAS). Journal de la droite marseillaise, Le Méridional alimente le climat xénophobe notamment à travers les éditoriaux du rédacteur en chef Gabriel Domenech – futur conseiller régional et sénateur FN – qui écrit alors : "Nous en avons assez. Assez des voleurs algériens. Assez des vandales algériens. Assez des fanfarons algériens. Assez des syphilitiques algériens. Assez des violeurs algériens. Assez des maquereaux algériens. Assez des fous algériens. Assez des tueurs algériens."

Dans cette ambiance délétère, la première déclaration du préfet de police de Marseille René Heckenroth surprend : "Après les tristes événements du mois d'août, je fais appel à la sagesse de la population, car je suis certain qu'il ne s'agit pas d'un attentat raciste". De son côté, le consul général d'Algérie à Marseille, Abdel Madjid Gaouar déclare que "c'est presque en permanence que nous recevons des menaces et que nous sommes soumis au chantage. Habituellement il y a un discret service d'ordre qui surveille le Consulat, mais depuis quelques temps, les policiers français ; qui ont leur problème d'effectifs, ne surveillaient plus les lieux." À ce reproche, le préfet répond par une justification technique peu convaincante, en expliquant que sur les 55 consulats, tous sont gardés par des patrouilles statiques mais aussi tournantes, "afin de ne pas émousser la vigilance de nos gardiens". L'ambassadeur d'Algérie en France, Mohamed Bedjaoui accuse même le maire Gaston Defferre de complaisance vis-à-vis des racistes.

Des ordres venus d'en haut

Pour Mohamed Ben Bella et bien d'autres témoins de l'époque, "l'affaire a été enterrée". Si le groupe d'extrême droite Charles-Martel revendique l'attentat, fustigeant "l’occupation de notre sol par des ethnies totalement inassimilables et d’un apport qualitatif nul", aucune preuve suffisante ne prouve leur implication. A l'époque, c'est le commissaire divisionnaire Emile Gonzalvès qui mène l'enquête. Interrogé en 2006 par les journalistes Morad Aït-Habbouche et Hervé Corbière2, il affirme que "policièrement, l'affaire a été réussie." Aujourd'hui, sous couvert d'anonymat, un militant du réseau Reflexes (site d'information antifasciste) explique que le juge Di Guardia, en charge de l'instruction a brusquement décidé de classer l'affaire, "faute d'éléments suffisants. Les ordres sont venus de plus haut, c'est au niveau politique que cela a dû se jouer", ajoute-t-il.

Deux pistes sont pourtant privilégiées par le commissaire Gonzalvès. Celle de Mouloud Kaouane, militant de l'organisation SOA (soldats de l'opposition algérienne), composés d'ex-membres de l'OAS et d'opposants au gouvernement algérien, qui aurait été soutenu par les services secrets français. En janvier, une série d'attentats contre les intérêts algériens en France et au Maroc sont revendiqués par le SOA. En janvier 1976, un attentat est commis contre le journal El Moudjahid en Algérie, les poseurs de bombe sont arrêtés, jugés et condamnés par la justice algérienne.

Il s'agit notamment de Smaïl Medjeber, qui possède un faux passeport au nom de Claude-Pascal Rousseaux et de André-Noël Cherid, ancien membre de l'OAS qui déclareront sous la torture avoir été recrutés par les services secrets français. Selon le militant de Reflexes, "Medjeber est l'artificier du groupe. Il a avoué avoir fabriqué la bombe du consulat d'Algérie à Marseille, mais pas de l'avoir déposée". Notre source s'appuie notamment sur le rapport de la commission d'enquête de 1996 de la justice italienne, aujourd'hui tombé dans le domaine public [page 90 dudit rapport -ndlr].

La deuxième piste explorée par le commissaire Gonzalvès concerne également un réseau de pieds-noirs. En 1975, Eugène Ibagnès, président de l'organisation de rapatriés, l'Udisfra (Union de défense des intérêts des Français rapatriés d'Algérie) est interpellé puis relâché. Dans le Var, les membres de l'organisation Justice pieds-noirs, responsables d'attentats à la bombe contre des bâtiments administratifs et impliqués dans ces milieux sont arrêtés, mais aucun n'est jugé pour l'attentat du consulat d'Algérie.

Jamais les auteurs de l'attentat du consulat ne seront jugés et condamnés en France. "Quant à Mouloud Kaouane, il a fini dans la rade de Toulon. Il aurait été éliminé par les services secrets algériens", ajoute le militant du réseau Reflexes. Les crimes sont aujourd'hui prescrits, en partie tombés dans l'oubli. Pour les quarante ans de cet événement sordide, le consulat d'Algérie désormais situé rue Paradis n'a prévu aucune commémoration.

1Il s'agit du père de Frédéric Dutoit, président du groupe communiste à la ville de Marseille. Lui-même a été candidat sur les listes du PCF en 1971 au titre de la société civile. [retour]

2Documentaire Marseille 73, la ratonnade oubliée, par Morad Aït-Habbouche et Hervé Corbière, Canal +, 2006 [retour]

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Commentaires

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  1. Amertume Amertume

    Une sensation étrange quand on lit votre article ! La guerre d’Algérie n’était pas terminée en 1973…et en 2013 on se bat, on lutte (on a l’impression que c’est en vain ….) contre le racisme, l’islamophobie, l’antisémitisme, la négrophobie, la roumanophobie, la xénophobie,le néocolonialisme etc…Est-ce que la France d’aujourd’hui est en capacité d’aimer tous ses enfants, adultes de demain de la même façon ! La France est malade de son intolérance et de ses peurs. Je songe à quitter ce pays où je suis née par peur de subir la haine, voire la guerre psychologique ethnique, clanique, et donc par peur de détruire mes enfants et de regretter de ne pas les avoir sauver du pire !

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  2. Anonyme Anonyme

    A ce sujet il est recommandé de voir le reportage de Morad Ait habbouche diffusé il y a quelques années sur Canal plus “La ratonnade oubliée” qui reflète bien l’horreur de ces années.
    Le racisme a son paroxysme.

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  3. Anonyme Anonyme

    Merci pour cet article. Je me souviens de tous ces événements malheureux. Mon père (R.Y.) était membre bénévole à l’Amicale des Algériens en Europe. J’ai reconnu les personnes du corps consulaire. Nos parents sont venus en France pour s’établir et donner un meilleur avenir à leurs enfants. Nous avons reçu en héritage de nos parents que de la souffrance (la guerre, la privation, le rejet).Je me rappelle et mon souvenir est vif, j’étais au collège et j’ai reçu une gifle de mon prof. parce que je me plaignais de deux garçons qui me traitaient de sale arabe. Depuis, je n’ai jamais accepté l’injustice. merci à MARSACTU

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  4. Anonyme Anonyme

    J’aime bien le npassage declarant sous la torture….Torturé par qui?
    A quand un article sur le “pogrom d’Oran” le 5 juillet 1962?

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  5. Anonyme Anonyme

    Moi en tant que pied noir à l’ecole,des momes me disaient qu’ils ne voulaient pas jouer avec moi car je n’etais pas Français(pied noir).Au lieu de me victimiser,cela me renforcait pour etre premier de la classe…Et cela,ils n’aimaient pas…
    Je ne savais pas que la sécurité algerienne était composée d’humanistes…

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  6. Benoit Candon Benoit Candon

    Remarquable votre article ! J’ignorais complètement cet évènement mais cela ne m’étonne pas. On devrait plus parler des attentats d’hier, de ce passé encore récent et aussi pire qu’aujourd’hui. Je veux dire que l’OAS et associés ont fait largement autant que les djihadistes en France et, comme vous le dites, ils n’ont pas été punis. Gageons que ce passé est enterré ou en voie de l’être… il ne reste plus beaucoup de nostalgiques de l’Algérie française, quoique c’eût été, autrement considéré, une très belle idée !

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  7. Marco13 Marco13

    @Benoit CANDON : ” il ne reste plus beaucoup de nostalgiques de l’Algérie française”
    Peut-être plus beaucoup sur Marseille mais sur Aix en Provence oui. Pour preuve, la manifestation au Pasino ” la mémoire qui saigne” qui a reçu le soutien et la participation active de madame le maire.
    http://www.leravi.org/spip.php?article992

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  8. Daniel Daniel

    Un grand bravo pour cet article et pour tous le travail d’information que vous faites sur tous ces sujets qui méritent de sortir de l’ombre pour comprendre une partie importante de notre histoire.

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  9. Anonyme Anonyme

    Article si militant qu’il en devient grotesque. Rien de démontré mais des accusations gratuites et ignominieuses. Les mêmes que l’on rencontre régulièrement de l’extrème gauche et complaisamment relayées par les médias bobos. Voir parmi tant d’exemples, les attentats de la rue des rosiers attribués à l’extrème droite avant qu’on découvre que…, les victimes de Merah attribués aux nazis avant que…, le “tireur fou” de Libé : européen au crane rasé avant qu’on s’aperçoive que … etc….

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  10. Teissier Teissier

    Réponse au commentaire précédent par “anonyme”: Comment pouvez-vous parler d’ “accusations gratuites et ignominieuses” alors que cet article fait explicitement référence à une enquête officielle de la justice italienne, fruit de plusieurs années d’investigation menée par un juge irréprochable?
    C’est plutôt votre intervention qui nous semble grotesque et… “militante” (en faveur de qui l’on sait, bien sûr).

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  11. Marseillais indigné Marseillais indigné

    .

    On célèbre cette année le centenaire de la naissance d’un grand écrivain d’expression française, ami d’Albert Camus Mouloud FERAOUN assassiné par l’OAS ainsi que cinq de ses compagnons inspecteurs de centres sociaux à Château Royal près d’Alger. Dans son journal il écrit ceci : « Certes pour la France la perte de l’Algérie serait irréparable. Pourquoi la France n’a-t-elle pas su s’attacher les Algériens ?»
    Le docteur Belaid ABANE, parent de Ramdam ABANE, l’organisateur du congrès de la Soummam, auteur de « l’Algérie en guerre ABANE Ramdane et les fusils de la rébellion » apporte, en quelque sorte, la réponse dans le chapitre d’introduction de son livre« Chronique d’un jusqu’au-boutisme aveugle et suicidaire »en ces termes :
    « Depuis que l’Algérie est passée à la chute du second Empire, du statut militaire à l’administration civile, la tactique des oligarques n’a pas varié : ameuter la population européenne en instrumentalisant ses réflexes et ses peurs archaïques, chaque fois qu’il est question de réforme. L’objectif étant de verrouiller toujours un peu plus le système qui fonctionne à leur profit, même si dans sa logique, il protège les intérêts de la minorité « blanche » dont il fait sans cesse mousser l’orgueil « de communauté supérieure ». Résultat : le système finit par installer dans les esprits une tragique confusion d’intérêts. Aveugle les « Petits Blancs » en sont arrivés à ne plus distinguer leur propre devenir de celui des BORGEAUD ,des GRATIEN-FAURE ,des SCHIAFFINO ,des ABBO et autres potentats coloniaux Faille irrémédiable, le « le peuple pied noir » est dépourvu de conscience et de présentation politique, n’ayant alors d’autres choix que de s’abandonner totalement à l’idéologie suicidaire du bloc colonial. Son seul « parti » est précisément cette oligarchie dont la presse le manipule et le mobilise de manière quasi pavlovienne. « Ils vont devenir nos égaux et nous serons submergés par leur nombre – ne cessent-elles de ressasser pour l’effaroucher. Formatés dans la peur et le mépris de l’indigène, Les Pieds Noirs dans leur immense majorité, obéissent inconditionnellement, au mot d’ordre de cette presse et de ces oligarques qui se piquent d’opposer leur veto à la moindre réformette qui ferait un tant soit peu justice à la population musulmane »
    Voici une Belle synthèse démontrant comment une minorité de potentats à manipulé le petit peuple pied noir A méditer par tous ceux qui n’ont toujours pas compris ou voulu comprendre pourquoi ils ont du quitter l’ Algérie et qui écoutent les chants de sirènes de la dame Le Pen

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