Aux Castors, « on en a marre de bouffer le bruit et la poussière de la L2 »

Reportage
le 13 Mai 2017
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Ce jeudi, la maire des 15/16 Samia Ghali organisait une réunion de conciliation entre les habitants des Castors, excédés par le chantier de la rocade L2 et le directeur de la société en charge de sa réalisation. Au-delà du différend, le chantier exacerbe le sentiment d'abandon des habitants du nord de la ville.

Ils sont arrivés prêts à batailler. Plan du chantier, dossier de 42 pages avec pastille rouge « non respect du protocole d’accord », logo avec Castor, diaporama photo… Les membres du collectif des Castors de Servières victimes de la L2 (CCSVL2) sont arrivés remontés. Depuis plusieurs semaines, ils bloquent le chantier des murs anti-bruit de la rocade L2 qui jouxtent leur copropriété (15e), à la lisière de l’autoroute A7. Depuis lors, pot de terre et de fer se tapent un bras de fer.

Ce jeudi, la maire de secteur PS Samia Ghali s’est livrée à un de ses exercices préférés : une réunion où elle joue les médiatrices entre les habitants, à côté desquelles elle se tient, et les représentants d’institutions dans le rôle des « grands méchants ». Le grand port pour Mourepiane, Lafarge pour les hauts de l’Estaque, ici, la société de réalisation de la rocade L2 (SRL2), dont elle tutoie le directeur, Inouk Moncorgé.

Les poings faits

« J’ai vu le préfet à ce sujet. Mes services techniques se sont rendus sur place. J’ai donc provoqué cette réunion pour trouver une solution aux problèmes que vivent les habitants vis-à-vis du chantier de la rocade, martèle la maire de secteur. Un chantier provoque toujours des désagréments. Il faut voir ce qui relève d’une vie de chantier normal ou de l’insupportable. On va prendre les problèmes point par point. »

 

Les poings sont faits, le verbe haut, les habitants de la petite copropriété auto-construite dans les années 60 ont peu apprécié l’accueil fait à leur mouvement par le directeur général de la société. Dédaignant le collectif nouvellement créé, Inouk Moncorgé ne voulait alors parler qu’au président du conseil syndical et au syndic professionnel de la copro.

« Monsieur Moncorgé, vous avez dit que vous ne nous connaissiez pas. Nos statuts sont disponibles en préfecture », l’interpelle Imen Kehal, la présidente du collectif, bravache. « Nous sommes totalement solidaires », affirme de son côté Hassan Ouidouh, représentant du conseil syndical, aussitôt suivi par le syndic professionnel. Samia Ghali coupe : « Ce collectif est légitime. S’il y avait deux habitants, je serais à leur côté. »

La réunion part sur de drôles d’auspices. Les deux parties ont signé un protocole d’accord en janvier pour encadrer les travaux des murs anti-bruit. Les habitants produisent 18 fiches qui listent les points non respectés. Autant de moments de tension entre le patron de la SRL2 et eux. Le représentant de la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) se garde d’intervenir. Il tape frénétiquement ses notes en regardant passer les flèches.

Chantier dépotoir

La défense d’Inouk Moncorgé tient en peu de mots : si les travaux ne sont pas finis, c’est parce que le chantier a été bloqué. Tout doit rentrer dans l’ordre dès ce lundi, 10 heures, où il propose de retrouver les habitants sur place. Cette prise de rendez-vous est destinée à accélérer les choses. Mais les Castors veulent avoir des réponses. Il ne coupera pas à un passage en revue point par point.

« Pendant des semaines vous nous avez laissé un chantier sans sécurité, un vrai dépotoir, s’emporte Alloua Koussa. Avec un accès direct à l’autoroute et des objets à terre qui peuvent se transformer en armes fatales pour des jeunes indisciplinés. » Inouk Moncorgé promet que, dès que le différend sera levé, les travaux reprendront avec de nouveaux plannings, un soin plus grand apporté à la protection du chantier, aux arbres, aux gravats, au contrôle des sous-traitants…

Les « enfants des quartiers Nord »

Au-delà des problèmes concrets, parfois dérisoires qui hérissent les Castors, c’est l’impression d’être méprisés dans ce qu’ils sont qui domine. Chadia Ouartani prend la parole, l’air grave : « Nous sommes des enfants des quartiers Nord. Vous voulez trop faire des économies sur notre dos. On en a marre de bouffer du bruit et de la poussière de la L2. Je pose la question : est-ce que vous feriez pareil dans les quartiers Est ? »

Le représentant de la SRL2 s’offusque. Celui de la Dreal, commanditaire de la rocade, aussi. C’est lui qui prend la parole : « Je peux vous affirmer qu’il n’y a pas de différence de traitement entre les quartiers Nord et Est ». Inouk Moncorgé opine. La réalité est sans doute plus nuancée.

Le chantier de la partie Est a duré plusieurs années, avec une lutte pied à pied des habitants et de leurs élus pour obtenir le maximum de couverture de l’autoroute urbaine. Démarré sous la houlette de l’État, le chantier a repris après une longue interruption dans le cadre du partenariat public-privé. Tout est donc défini dans un contrat très serré où le moindre jour de retard peut influer. Dans ce cadre contraint, la pression des habitants a moins de chance d’être suivie d’effets.

Les modes de mobilisation sont aussi différents. À l’Est, les quartiers traversés comprennent de nombreuses copropriétés. Au Nord, l’habitat social est majoritaire. Et les désagréments du chantier viennent s’ajouter à beaucoup d’autres.

« Ce mur là, c’est Samia »

Dans ce contexte, les Castors se situent à mi-chemin. Dans les maisons longées par l’autoroute, on trouve de nombreuses familles qui viennent des cités. Pour eux, l’achat d’une maison aux Castors a été un investissement lourd, avec de gros prêts à rembourser. La perspective de voir leurs biens dépréciés, traversés de fissures, dans un environnement où le bruit et la pollution risquent d’augmenter, contribue à exacerber les inquiétudes.

 

Or, la question des Castors et du passage de la rocade n’est pas une affaire nouvelle. Alors qu’une partie de son équipe est distraite par l’arrivée des investitures En marche, Samia Ghali tient à faire un peu d’histoire : « Il y a dix ans au moins, dans cette même salle, je me suis battue pour que votre quartier bénéficie de murs anti-bruit. Au départ, ce n’était pas prévu et c’est au moment de l’enquête publique que cela pu ressortir. Ce mur là, c’est Samia. Après je ne suis pas technicienne. Je n’ai pas vérifié leur hauteur ».

Une casquette pour les murs

Maintenant que la rocade est enfin en chantier, la question du bruit devient concrète. Les murs seront-ils assez hauts ? Comment lutter conte les vibrations ? « C’est pire qu’avant », assurent en chœur les habitants. « Peut-être faudra-t-il ajouter une casquette au-dessus du mur ? », tente Samia Ghali. « Ce n’est pas dans le contrat », rétorque Inouk Moncorgé qui promet des analyses un an après la mise en service.

Le grand écart de temps entre l’enquête publique et le début du chantier a aussi ses effets. Toute aussi proche de l’autoroute, l’école du quartier n’a aucune protection phonique prévue. Le représentant de l’État ne veut pas s’engager sur ce point.

À l’autre bout des Castors, la même question se pose pour Mahigul Özel, voisin immédiat de la copropriété qui a été en partie exproprié pour permettre à la rocade d’enjamber l’A7. Aucun mur anti-bruit n’est prévu devant chez lui. Sa maison est collée à la bretelle, traversée de fissures…

Discrètement, Samia Ghali s’enquiert de savoir si cet habitant est bien dans son secteur ou dans le 13/14 voisin. La frontière passe justement au milieu des Castors. Chadia Ouartani la rassure. « Vous êtes venu aux réunions de l’enquête publique, il y a dix ans ? », demande la maire de secteur. Mahigul Özel répond par la négative : « Je n’habitais pas là… » Samia Ghali grimace et tente : « Peut-être peut-on le rattacher à la copropriété des Castors ? » « Pas a posteriori de la déclaration d’utilité publique « , regrette Inouk Moncorgé. Il faudra donc qu’il vive avec le bruit.

Perte de valeur

Derrière les différends liés au chantier, la question des fissures et d’une dépréciation possible des biens des habitants reste en suspens. Avocat de douze propriétaires, Henry Bouchara avance qu’en l’absence de PV contradictoire préalable aux travaux, il paraît difficile de dire que les fissures étaient là avant. « Pourtant j’ai le cas d’une maison traversée de part en part où vous refusez la nomination d’un expert judiciaire en partant du principe que la maison est ancienne et donc déjà fissurée. Ce type d’attitude amène à des situations de blocage ». « Je ne pars pas de principes. Je ne suis pas expert et je ne me prononce pas », rétorque Inouk Moncorgé. « Votre avocat si », réplique Henry Bouchara.

Inouk Moncorgé ne veut pas se laisser embarquer dans cette polémique : « Les experts des assurances trancheront. Réunissez les plaintes et les experts des assurances trancheront. S’il le faut nous passeront par une expertise judiciaire… »

Là encore, Samia Ghali se souvient qu’un rachat des maisons avait été proposé au moment de l’enquête publique. Peu de propriétaires avaient accepté. Aujourd’hui, ils se préparent à une longue bataille devant les tribunaux.

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