Hadrien Bels, le venant marseillais de la rentrée littéraire

Portrait
le 12 Sep 2020
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Cinq dans tes yeux est une des découvertes littéraires de la rentrée. Pour son premier roman, Hadrien Bels raconte Marseille, sa ville, aux prises avec "les venants", ces habitants venus d'ailleurs qui participent à la transformation des lieux où il a grandi. Il fait surtout le portrait désenchanté d'une bande d'amis dans une ville aujourd'hui disparue.

Hadrien Bells, dans une rue du Panier. Photo : Emilio Guzman

Hadrien Bells, dans une rue du Panier. Photo : Emilio Guzman

L’histoire commence dans une rue du Panier, entre un magasin de savons, une ruine municipale encadrée de barrières et des touristes qui montent le nez en l’air et l’écran en main, le guide vert de notre temps. Hadrien Bels prend la pose, un éclat de fausse-monnaie au coin du regard. L’enfant du quartier est en promo.

Depuis quelques semaines, sa vie est un tourbillon. Son premier roman, Cinq dans tes yeux (éditions L’iconoclaste) est une des sensations de la rentrée. Il figure parmi les dix livres sélectionnés du Prix de Flore, salué par les Inrocks, chroniqué par France Culture qui parle d’un “premier livre réjouissant”. Il a grandi à quelques pas de là, dans un triangle de rues étroites qui étaient autrefois le patrimoine de Papa Sanchez, premier marchand de sommeil condamné au pénal pour les taudis ignobles où s’abritaient des familles comoriennes.

le venant est celui qui s’approprie la ville comme on porte un sac “solidarité Noailles” pour aller à la plage.

Hadrien Bels

Depuis 20 ans, le Panier s’est vidé de ses habitants et rempli de touristes et nouveaux arrivants. De ceux qui viennent boire un café à deux euros dans ce salon de thé convivial, rue Caisserie, où nous sommes attablés. Le livre d’Hadrien Bels tient tout entier dans cet écart : l’avant de sa jeunesse et de sa bande de potes qui tenait les bancs de la place des moulins et les “venants”, génial emprunt qui permet de mettre dans le même sac, les acteurs de la gentrification, les touristes, les nouveaux arrivants félicités par Jean-Claude Gaudin une fois l’an.

C’est un mot que j’ai pris à ma femme qui est sénégalaise, explique l’auteur, devant un café qui refroidit malgré la chaleur. À Pikine, dans la banlieue de Dakar, c’est comme ça qu’on qualifie tous les gens qui viennent d’ailleurs. Cela me permet d’échapper à bobo, ce mot fascisant que tout le monde met à toutes les sauces. Pour moi, le venant est celui qui s’approprie la ville comme on porte un sac “solidarité Noailles” pour aller à la plage. Ils sont comme les touristes, place San Marco à Venise, qui ne voient pas qu’eux-mêmes sont le problème qu’ils dénoncent.”

Le Panier vide

Entre le Panier d’avant et les venants, il y a Hadrien et son double de papier, baptisé Stress par ses potes de quartier. Stress prend la vague des venants dans la gueule et se remémore, nostalgique, ce temps où être du Panier servait de carte d’identité. Stress veut faire de cette nostalgie un passeport vers le nouveau monde, un film, comme Hadrien s’élève en écrivain avec le bouquin qu’on tient en main. La plongée de l’un sert d’abyme au succès de l’autre.

Photo : Emilio Guzman

“On me voyait de loin”

Cinq dans tes yeux est une autofiction comme le nouveau siècle littéraire en accouche des palanquées. En Marseillais, on ricane des analogies, des socio-types bien tournés, ou de tel ou tel acteur culturel au nez farté, à peine caché. Ce récit-cadre brossé à l’acide est nécessaire. Pas suffisant. La beauté du livre tient plutôt à cette façon de raconter une trajectoire amicale révolue et d’offrir un miroir à cette ville qui s’efface.

Dans les années 1980, Hadrien Bels fait sa rentrée aux Moulins, figure blanche au tablier propret dans une école maternelle où les enfants ont la peau cramée. “Pour eux, j’étais le fils de venants et on me voyait de loin”, raconte-t-il. Ses parents se retrouvent à Marseille où ils espèrent trouver une ville qui ressemble à Alger, qu’ils ont connue et quittée. En quelques années, la famille s’y rassemble dans un immeuble en travaux où les échelles font office d’escaliers. Ils sont la pièce rapportée mais s’immiscent. “On me demandait toujours : “vous êtes communiste ?” Et si je disais non, on me disait : “vous êtes catholique alors ?”, raconte sa mère Ysabelle, dans un éclat de rire.

Le goût du mélange

Pour nous, le Panier de l’époque était magnifique, plaide celle qu’il appelle Fred dans le livre. Ces rues étroites, sombres nous rappelaient la casbah d’Alger. Et puis nous avions pas tellement les moyens d’acheter dans les beaux quartiers.” L’implantation est aussi militante. On ne débarque pas pour rien dans ce quartier qui sert de sas aux vagues d’immigrés, Italiens, Corses, puis Maghrébins et Comoriens. Il faut le goût du mélange.

“Hadrien est le premier blanc que j’ai fait entrer dans une maison comorienne, affirme Nassurdine Haidari, ami d’enfance et élu socialiste de 2008 à 2014. Moi, j’allais manger le goûter chez lui alors que je savais que c’était haram. [interdit en arabe, Ndlr]. C’était magique des deux côtés.” Hadrien fait son trou dans la cour, peu à peu, et se construit des amis pour la vie. “Il venait avec nous jouer aux Moulins, reprend Nassurdine. Mais, en même temps, j’avais un regard discriminant sur lui : même en vivant avec nous, les noirs et les arabes, il allait s’en sortir. On le savait au fond de nous.”

En vrai, les destins se croisent. Nassurdine quitte le Panier. Il est sérieux dans ses études coraniques comme académiques et réussit Sciences-Po. Hadrien fréquente mal, part en biberine, fait trois lycées en une année et fini par raccrocher le bac en candidat libre. “Un moment, il s’est perdu, comme se sont perdus les enfants du Panier dont beaucoup ont fini aux Baumettes, ou sont morts. Lui a fini par retomber sur ses pattes.” Cette vie de bande parfois violente, de crâneurs aux yeux rouges, serviettes sur l’épaule, fait le sel du livre.

Ces années-là n’ont pas été simples pour ses parents. “La vie qu’il menait de 15 à 22 ans a été un moment de grande angoisse pour son père et moi, raconte sa mère. C’était difficile d’expliquer le risque, pourquoi on était venu vivre ici, le mélange et la rencontre alors que tant de gens choisissent l’évitement, notamment quand il est question de scolarité. Au final, il ne doit qu’à lui-même le rebond.” À lui-même et à la vie. Il tombe père à la vingtaine à peine. Il assume la charge, tente, tâtonne, slame, filme et se construit une carrière. On l’a croisé caméra en main au Nomad Café, sur la campagne de Pape Diouf en 2014. Il a fait des clips pour Ba Cissoko, Sam Karpienia et des rappeurs cap-verdiens de la place Homère.

“Une référence du mariage arabe”

Il a aussi empilé les mariages arabes, dans le coffre d’une voiture, entouré de fumi et scooters en Y. “Pour se foutre de ma gueule, mon pote Hafid dit que je me suis fait un nom dans le mariage arabe à Marseille”, rigole-t-il. L’intéressé confirme qu’il a refusé plus d’un mariage, “parce que la mariée voulait un drone”. “Il a une approche sociologique. Parfois les gens comprennent pas, reprend son associé. C’est le mec qui va te faire un plan sur la grand-mère, perdue au milieu des sunlights. Ou filmer le père parti prier près de la piscine alors que la maison est pleine de femmes qui s’occupent de la mariée.” Hafid – Sofiane dans le livre – a adoré : “Hadrien, c’est un artiste, il a slamé, fait de l’expression corporelle (sic), des films, c’était obligé qu’il fasse quelque chose. Il est doué.”

Ceux qui ont inspiré Ichem, Kassim, Djamel ou Ange ont eux aussi reçu le livre. Sans retour critique. “J’appréhende forcément. Tu peux pas anticiper leurs réactions. Je crains autant celui qui sera vénère parce qu’il n’a qu’une phrase pour lui que l’autre dont j’ai raconté la vie.” Il a déjà effacé son frère – “il l’a mal vécu” -, fusionné ses parents. Sa mère ne lui en tient pas rigueur. “Je ne suis pas la mère de Yann Moix (rires). C’est de la fiction. Cela emprunte forcément au réel. Mais qu’est-ce que le réel ?”, philosophe-t-elle. Elle a découvert le livre quand il l’a appelée pour lui dire qu’il avait signé chez un éditeur.

Cela devait être les éditions du Rouergue où travaillait alors Sylvie Gracia, son éditrice. Mais elle quitte cette maison pour rejoindre l’Iconoclaste et embarque le roman avec elle. “Je l’ai rencontrée à Tanger où j’étais pour un projet de documentaire, explique-t-il. Elle animait un atelier d’écriture. Je m’y suis inscrit. J’y ai présenté des scènes qui sont aujourd’hui dans le bouquin.” Pour Sylvie Gracia, la plume est là, évidente : “Quand il lisait, tout le monde rigolait. Il tenait quelque chose.”

“Elle rayait en rouge les formules”

L’éditrice le suit, pas à pas, durant les quatre ans d’écriture. “Elle rayait en rouge dès qu’il y avait trop de formules, se souvient Hadrien. Au début le livre était plein de “comme” et de “ça”. Elle en a fait quelque chose de plus contemporain. J’ai adoré travailler avec elle. Elle est devenue une amie.” Le livre tient sur cette verve sans trop verser dans la punchline. “Il a fallu construire un fil narratif, donner de l’épaisseur aux personnages et notamment à celui de Stress, reprend Sylvie Gracia. Et puis rendre les choses intelligibles pour les non-Marseillais. Le Roucas-Blanc ou même le Panier, pour un non Marseillais, ça ne parle pas.”

Déjà, Hadrien Bels a commencé l’écriture d’un second roman, “en sortant de l’auto-fiction”. Sylvie Gracia le suit mais n’en dira rien. Il faut déjà qu’il savoure ce tourbillon médiatique qui le projette écrivain. Et puis il a mariage arabe le 19 octobre. Hafid compte sur lui sans son drone. Pour garder les pieds sur terre.

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Commentaires

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  1. FM84 FM84

    Très bonne initiative d’évoquer des romans qui parlent de Marseille.

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  2. Fraelnij Fraelnij

    Venante a marseille en 2008, ca donne envie de le lire , merci

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  3. Zumbi Zumbi

    Le prochain racontera-t-il les revenants ?

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    • patrick patrick

      vous avez des infos secrètes sur jc gaudin ?

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  4. jasmin jasmin

    Benoît Gilles!! Wow!! Pour un journaliste plutôt politique, c’est sympa de montrer vos talents cachés de “commentateur” littéraire! Bravo!

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  5. hervechik hervechik

    ça m’a carrément donné envie de le lire, merci !

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  6. mehdi mehdi

    Très bel article! C’est fin bien écrit, fluide et ça donne très envie! Bravo Benoit Gilles

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  7. Pirate Pirate

    Pour moi, le venant est celui qui s’approprie la ville comme on porte un sac « solidarité Noailles » pour aller à la plage. Ils sont comme les touristes, place San Marco à Venise, qui ne voient pas qu’eux-mêmes sont le problème qu’ils dénoncent. »… C’est quoi le problème ? venir vivre à Marseille ?

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  8. Manipulite Manipulite

    Bel article !

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