La fête des habitants du 13/14 pour faire mentir le Front national

À la une
le 20 Mai 2016
5

Ce dimanche, le collectif du Vivre-ensemble du 13/14 rassemble habitants et associations du secteur à l'occasion d'une journée autour de ce terme répété par Stéphane Ravier et qui a perdu peu à peu sa substance. Des citoyens engagés tentent de le réanimer.

Image LC

Image LC

« Je t’en foutrais du vivre ensemble ». C’est par ces mots qu’en décembre 2014, Stéphane Ravier commentait son discours destiné à présenter ses vœux aux 150 000 habitants des 13e et 14e arrondissements. « Vivre ensemble ? Bien vivre ensemble ? C’est pas trop mon vocabulaire, je ne pourrai pas le prononcer sans faire la grimace », ajoutait-il avant de barrer la phrase incriminée.

Le moment en question a été capturé par la caméra de Christian Lancellotti, dans son documentaire Marseille à l’épreuve du FN diffusé en avril 2015 sur France 3. Depuis, le maire frontiste a répété son rejet du « vivre ensemble », jusqu’à en faire son slogan. Plus d’un an après, certains ont vu dans le conflit qui l’a opposé aux salariés du centre culturel Busserine, l’application de cette politique.

Face à l’implantation du Front National dans le 13/14, le collectif du Vivre-ensemble – tout juste créé par des associations et organisations syndicales du 13/14e en réaction à la politique de Stéphane Ravier – organise ce dimanche, au parc du Font Obscure, une journée de rencontre, la première du genre. Elle sera dédiée à ce concept interrogeant notamment l’interculturalité, avec des débats autour d’un avenir commun, des ateliers ludiques et de la musique.

Habitants du 13/14, président de centre social, instituteurs et délégués syndicaux, parents d’élèves ou artiste, tous citoyens engagés et membres du collectif naissant, ils ont accepté de nous livrer leur vision du vivre ensemble en terre frontiste. Tous le concèdent, ce concept ne se décrète pas, à moins de n’être qu’artificiel, mais exige une volonté de fer pour espérer le rendre réel.

« Pas de solution clé en main »

sebastienFournierSébastien Fournier est enseignant à l’école de la Busserine depuis 2002 et représentant syndical Snuipp-FSU. Il est l’un des organisateurs de l’événement ce dimanche et est également l’un des fondateurs du collectif de « vigilance » créé au lendemain de l’élection de Stéphane Ravier.

« On se sent asphyxié par des discours rétrogrades qui ont cours dans certains médias ou du côté des politiques. Il y a nécessité d’essayer d’affirmer autre chose. En particulier, Stéphane Ravier crée une césure entre le noyau villageois et les quartiers populaires. C’est insupportable. Bien sûr, il n’y a pas de solution clé en main pour appliquer le vivre ensemble. A titre personnel, je suis très attaché au principe de l’école pour tous. Il existe une ghettoïsation urbaine, sociale, mais aussi des inégalités scolaires. Il faudrait que les enfants des quartiers populaires aient davantage accès aux hautes études et l’affirmation d’une exigence forte dans les contenus destinés aux enfants. Ainsi, dans mon métier de tous les jours, je discute des questions de discrimination et de racisme, de l’altérité en général. Cela peut se faire à travers la littérature jeunesse ou alors à l’occasion d’une visite au camp des Milles. C’est au coeur des missions de l’école. Pour les enfants des quartiers populaires, il y a le vécu en plus. Du coup ce travail paraît essentiel, surtout dans une société où l’on érige des murs.

« Une réponse ou une riposte »

Rebiha Meddour est parent d’élève de l’école les Flamants et membre du collectif du Vivre ensemble – Marseille 13/14.

« Le problème ici c’est que nous sommes sous une mairie FN qui multiplie les provocations à l’encontre de la mixité sociale. Le maire, Stéphane Ravier et ses références à Charles Martel, ses déclarations notamment lors d’un conseil d’arrondissement quand il a dit : « les gens ne veulent pas vivre ensemble. Si vous mélangez un groupe qui s’installe sur une terre qui n’est pas la sienne, alors c’est la guerre, c’est ça la réalité ! ». Ou encore la baisse des subventions pour plusieurs centres d’animation, ses atteintes à la culture, à la laïcité, tout ça n’est que mépris ! Il s’est également opposé aux projets de rénovation urbaine. En tant que parents d’élèves, nous nous sommes rassemblés, le 26 mai 2015, devant l’école les Flamants, suite à sa déclaration « je t’en foutrais du vivre ensemble ». Un an plus tard on se rassemble encore, avec les citoyens, les associations de quartier, les centres sociaux, tout cela dans une démarche positive, pour lui montrer que le vivre ensemble existe ici. C’est une réponse ou une riposte envers la mairie, appeler ça comme vous voudrez. »

« On n’ose plus aller à la mairie »

BrahimMaaskriBrahim Maaskri, musicien dans le groupe Ouled Khaïma 13 qui participe à la Fête du vivre ensemble, est un habitant de la cité des Flamants (14e). Sa famille est bien connue de ces quartiers, et son frère n’est autre que l’acteur Moussa Maaskri.

« La mairie du 13/14 , on n’ose même plus y aller, il y a toujours plein de personnes, je ne sais pas si ce sont des skinheads, mais en tout cas ça y ressemble…[Ndlr : depuis l’arrivée de Stéphane Ravier, la mairie de secteur propose des soirées/débats avec des intellectuels d’extrême droite – Lire notre article]. D’ailleurs je connais des proches qui n’ont pas souhaité se marier à la mairie du 13/14 et sont allés à celle du 15/16. Et puis il y a quelques temps, les cités ont été bloquées par la police. On a pu entendre des choses telles que « rentrez chez vous, maintenant on est chez nous » de la part de policiers. Il m’arrive de me faire contrôler à plusieurs reprises en allant à la boulangerie… Je suis inquiet du climat général qui pèse sur les habitants des quartiers, notamment pour mes enfants. Quant au maire, il n’aime pas la diversité. Nous avons organisé un festival sur le thème des violences urbaines il y a deux ans, une véritable réussite, il y a même Canal + qui est venu. On n’a pas cherché à renouveler l’événement car on est sûr que la mairie refusera le dossier. »

« Notre souci commun, c’est lui »

Djamila Mostefa est présidente de l’association des parents d’élèves de la Busserine. En tant que mère de jeunes enfants, elle se dit impliquée dans la vie de quartier et de l’école « pour leur offrir une vie meilleure »djamilaMostefa

« Lors d’un conseil d’école, Stéphane Ravier nous a traités, nous les parents d’élèves, de « métastase rouge ». Parce que nous nous sommes accrochés avec un des élus de la mairie de secteur qui a tenté de semer la discorde entre les parents d’élèves et les enseignants. Nous en avons assez de nous sentir visés par des accusations, qu’on nous voie seulement à travers le prisme de la précarité ou de la violence. Nous souhaitons lui prouver que nous pouvons vivre ensemble, même si, bien sûr, ce n’est pas évident d’être unis sur l’ensemble du 13/14. Les gens ont l’habitude d’une sectorisation par quartier. Mais paradoxalement, j’ai le sentiment que Stéphane Ravier a finalement réussi à nous solidariser contre lui, à nous rapprocher. Avant son élection, chacun était davantage dans son coin. Aujourd’hui nous avons un souci commun, c’est lui. »  

« Un espace culturel c’est essentiel »

Martine Candel a toujours vécu dans les quartiers nord de Marseille. SyndiquéeMartineCandel CGT, elle habite à Saint-Barthélemy (14e). Elle a travaillé comme assistante sociale dans les quartiers de Saint-Barthélemy, la Busserine et Font-Vert.

« Je n’arrive pas à comprendre comment un quartier traditionnellement à gauche a pu basculer à l’extrême-droite. Désormais, les habitants des quartiers nord sont délaissés et je me demande, peut-être naïvement, pourquoi est-ce que la mairie tente de dresser une part de la population contre une autre. On le voit avec les provocations du maire. Et il y aussi les centres culturels, les écoles des quartiers… Ce n’est pas forcément des baisses des subventions que j’observe mais quelque chose de plus subtile. Si on prend par exemple l’espace culturel de la Busserine, la mairie a lancé des travaux, très bien, sauf qu’elle a fermé le centre un an avant le lancement des rénovations ! Sans parler de la programmation des événements qui est devenue très sélective avec notamment – je n’ai rien contre – des événements liés à la tradition provençale. Ça me rappelle l’arrivée de Mégret à Vitrolles (Catherine Mégret, élu FN, a été maire de Vitrolles de 1995 à 2002 N.D.L.R). Aussi je pense que la municipalité du 13/14 a vidé ce lieu de quelque chose d’important voire d’essentiel, car plusieurs jeunes des quartiers ont pu faire des choses après avoir participé à des ateliers proposés par l’espace culturel de la Busserine, je pense notamment à Moussa Maaskri qui est devenu acteur. » 

« Certains s’y assoient dessus »

Photo prise pour l'exposition On peut rêver
Photo prise pour l’exposition « On peut rêver » organisée par le centre social de Frais Vallon avec l’artiste graphiste Vincent Perrottet.

Pierre Prouvèze est instituteur retraité après notamment 27 ans d’enseignement à Frais-Vallon. Il est actuellement administrateur du centre social de Frais-Vallon et chante dans le Choeur des gens avec des adultes mais aussi avec des enfants des écoles primaires des quartiers. Il a répondu par mail à nos questions.

« Dans ma classe qui faisait 52 mètres carrés, j’ai reçu des enfants et connu leur famille de plus de 52 nationalités durant ma carrière. Et quand des gens me disent : « Ça ne craint pas trop ? » J’ai tendance à leur dire que c’est ce qu’ils disent qui craint. Mes enfants ayant fait toute leur scolarité à Frais-Vallon (maternelle, primaire et collège) disent toujours qu’ils y ont appris avec les copains de leurs classes ce qu’ils n’auraient pu faire nulle part. Vivre-ensemble peut être considéré comme une « tarte à la crème » des institutions tant les politiques sont pour qu’il n’y ait pas de vague dans les quartiers, et certains « s’y assoient dessus », suivez mon regard.

Vivre ensemble est le quotidien de notre vie à Frais-Vallon, pas forcément à Marseille. Vivre ensemble n’est pas vivre à côté les uns des autresEt 5 à 6 000 habitants c’est une ville avec les nombreuses communautés qui apprennent à se connaître, à faire des choses ensemble, avec des associations – nombreuses – qui « animent » la vie, une ville aussi où il y a un taux de chômage élevé, une grande précarité… Et le centre social se doit d’être au cœur du quartier et que le quartier soit au cœur du centre social de par l’analyse de cette précarité, de cette pauvreté… en ayant des projets à la hauteur des besoins. Le FN, fidèle à sa logique discriminatoire, vote contre les projets des centres sociaux au niveau de la ville. Comme dit une animatrice du centre: ce qui est admirable chez les habitantes et les habitants de Frais-Vallon c’est leur courage. Courage face à la vie, la précarité,… Et aussi comme on le disait dans notre carte de vœux, en citant Victor Hugo: « ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. […] »

Par Elodie Crézé et Nicolas Melan

Informations : La fête du Vivre-ensemble aura lieu ce dimanche de 10h à 18 h au parc de Font Obscure (14e). Plus d’infos en ligne.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Manipulite Manipulite

    Chronique des faits prévus et prévisibles avec l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir quel que soit l’endroit (arrondissement, ville, département, région, pays…)
    Quel taux de participation aux élections dans ce quartier ? Ceux qui se plaignent aujourd’hui ont-ils voté ? Participé aux débats ? Tenté de convaincre leurs concitoyens ?

    Signaler
    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Ce sont en effet de bonnes questions. Mais lorsqu’on a le choix entre la peste brune, le choléra d’un PS discrédité et représenté ici par un géronte, et la variole d’une équipe gaudiniste menteuse et épuisée par vingt ans de pouvoir, de quoi fallait-il convaincre les concitoyens ? Faudrait-il encore que les partis politiques représentent réellement ceux-ci.

      Signaler
  2. leravidemilo leravidemilo

    — Excellente initiative que celle ci, à double titre : Du fait d’être une initiative des citoyens et de leurs assos tout d’abord; du fait de vouloir faire avancer, mais aussi interroger expérimenter… le vivre ensemble bien sur. Merci à Marsactu pour cet article, et pour donner la parole à celles et ceux qui ne « bénéficient » pas de la proximité permanente d’un micro et d’une caméra, et ne renoncent pas pour autant à se faire entendre. —- Ce Maire n’a donc même pas compris, ou s’efforce de nous faire croire qu’il n’a pas compris, qu’il n’y a nul besoin dans notre situation actuelle de « lutter » contre le vivre ensemble, et que les politiques mises en oeuvre, avec une remarquable constance, par nos « gouvernants « (et qui profitent à son parti et nourrissent son électorat,), délitent et mettent à mal ce vivre ensemble dans notre beau pays. ( En un mot, le vivre ensemble, de nos jours, il suffit de ne rien faire pour qu’il foute le camp). Le rôle des élus, en particulier des maires, compte tenu de leur impuissance politique avérée, n’est surtout pas d’en rajouter…sauf bien sur à jouer délibérément la politique du pire. Ce qui, bien sur, risque de rendre peu crédible la campagne qui s’amorce, coté fn national, sous la belle devise de » la France apaisée » ; et l’intérêt des contradictions c’est qu’elles contraignent les gens à…réfléchir, en tous cas à s’interroger. — Il serait Maire d’une ville, qu’il aurait déjà fait perdre pas mal de subventions, de l’état et de la caf notamment, à sa commune et à ses associations, en particulier aux centres sociaux (c’est peut être ce qu’il souhaite, mais c’est bien alors la politique du pire…). — Il semble bien qu’il file un mauvais coton, ce qui était prévisible, mais y compris pour lui, ce qui n’était pas acquis! Et la droite marseillaise qui, compte tenu de son niveau politique, ne peut compter que sur les bêtises et les erreurs des autres, doit commencer, in peto, à se rassurer pour la suite. — Par contre, et pour finir, il est d’autant plus étonnant de voir, parmi ceux qui s’opposent à ces attaques, des gens qui pensent encore, que ce secteur était géré par la gauche, et ne comprennent pas pourquoi/comment il a pu basculer front national. Personnellement, et ayant assez bien connu ce secteur, je n’ai pas fait parti des traumatisés et autres pleureuses de ce dimanche soir là, et j’aurai plutôt pas compris qu’il ne « bascule » pas. Outre qu’il est ,depuis longtemps, mal établi que le P » » »S » » » mette en oeuvre une politique de gauche (ça commence d’ailleurs à bien se savoir), les (trés trés) mauvaises manières de la sous tendance Andrieux de la tendance canebière (clientélisme, népotisme, volonté d’instrumentalisation des associations…et autres effluves defferristes) confirmées par la politique guériniste (tendance Rosso et ses frères…), notamment en matière de collèges, exigeaient un bon et salutaire coup de balai. Ce qui fut fait! Et dans cette situation, les gens ne sont pas très regardants, on prend le balai qu’il y a, et le gaudinesque Miron ne pouvait faire l’affaire en matière de balai (ni de soin contre le defferrisme bien sur), et le propre des triangulaires, c’est qu’il y en a que trois. D’où le « triomphe » inévitable du quatrième larron, celui qui est toujours là toujours premier, l’abstention.

    Signaler
  3. Gilda Gilda

    merci marsactu !!!

    Signaler
  4. julijo julijo

    Oui, merci Marsactu pour cette suite de commentaires intéressants et édifiants. C’est réconfortant.
    Evidemment, il y a une énorme différence entre « la france apaisée » de Le pen et les propos de ravier…à croire qu’ils ne sont pas du même bord….à moins que l’un, « aux affaires » comme on dit, soit obligé de se lâcher davantage.
    L’abstention dans ces quartiers des 13-14 est énorme, et aucun parti politique PS ou UMP ne peut dire : c’est pas moi, c’est l’autre ! effectivement la gauche a peu dirigé le secteur, une étiquette ne suffisant pas, c’est la politique mise en oeuvre qui compte.
    En même temps, le « vivre-ensemble », c’est à mon avis un mot à la mode…et on comprend dans ce terme ce qu’on veut bien y mettre…. pour certains c’est vivre ensemble, entre nous, l’exemple de Plan de cuques et d’autres…pour d’autres c’est un partage harmonieux de culture, de sexe, de religions différentes des habitants d’un même secteur, d’un quartier….et ça c’est un combat.
    C’est comme la générosité, le partage, ça s’apprend, un peu à l’école, beaucoup en famille, un peu beaucoup dans les liens sociaux et les lieux de vie communs. Et c’est un combat, parce que ravier fait tout pour que ces lieux de vie n’existent pas. Il crée des murs.
    Longue vie au collectif du vivre-ensemble du 13/14. Tous mes vœux pour un rassemblement des citoyens de ce secteur.

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire