Excision : réparer, prévenir ne veut pas encore dire accueillir

Enquête
Valérie Simonet
26 Fév 2018 2

Elles sont sage-femmes, médecin, comédienne, assistante sociale, militantes, elles se battent au quotidien à Marseille pour répondre à l'urgence des femmes migrantes qui ont subi des mutilations sexuelles et qui veulent rompre le cercle infernal de la tradition. Pour leurs filles. Le projet de loi sur l'immigration présenté mercredi comporte des dispositions qui leur sont favorables. Ira-t-il jusqu'au bout ?

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Naky Sy Savané et deux militantes de son association. Photo : Valérie Simonet

Naky Sy Savané et deux militantes de son association. Photo : Valérie Simonet

L’idée fait son chemin : aller vers un traitement « genré » des demandes d’asile. C’est ce qu’ont défendu les associations, et notamment le Centre d’information du droit des femmes et des familles, lors de la visite à Marseille en janvier dernier de Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité des droits femmes-hommes. « On s’y achemine à petits pas, mais on n’y est pas encore« , commente Ferten Djendoubi, juriste au CIDFF.

Parmi les violences faites aux femmes, les mutilations sexuelles et leur reproduction de génération en génération en sont l’exemple le plus incontestable. Mais en matière de droit d’asile, le traitement de ces dossiers reste délicat, écartelé entre les principes humanitaires et les politiques d’accueil des réfugiés, sans cesse plus restrictives. Le combat pour l’obtention de l’asile en France « n’est pas encore un long fleuve tranquille« , confirme Violaine Husson, responsable genre et protection à la Cimade.

« Tu es en France, tu as oublié qui tu es »

Aïssata* avait 13 ans quand ça s’est passé. Elle avait honte que ses copines le sachent, alors, elle s’efforçait de ne rien laisser paraître quand elle marchait. Au Mali, l’excision se pratique à la naissance. Son père était contre. Pas contre l’excision, mais pas à la naissance.

Aïssata a eu la chance de rejoindre sa sœur aînée, quand elle a eu 16 ans. Une façon pour elle d’écrire la suite de l’histoire en France, où elle milite aujourd’hui à Marseille au Gams Sud, l’association créée il y a plus de dix ans par Naky Sy Savané. La comédienne ivoirienne, une vedette du cinéma en Afrique, est une féministe très engagée. Elle a fondé dans la ville un théâtre africain et a rejoint le réseau de lutte contre les mutilations sexuelles, quand elle s’est rendu compte qu’il y avait aussi un problème d’excision ici. Grâce à elle, deux consultations spécifiques existent désormais à l’hôpital de la Conception et à l’hôpital Nord.

Naky Sy Savané, n’a pas de mots assez durs face à ces situations dramatiques : « Quand on voit le courage de celles qui traversent l’eau et qu’on ne veut pas leur donner ce putain de papier !« , tempête-elle.

Aïssata est aujourd’hui la mère d’une petite fille. Elle ne la lâche pas d’une semelle quand elle rentre voir les siens, au Mali. Elle a peur pour elle. Les cas d’excision faits dans le dos des mères, pendant les vacances, sont monnaie courante. « Je dis à mes parents de ne pas faire ça aux enfants. Ils me répondent : « tu es en France maintenant, tu as oublié qui tu es » ». Elle ajoute qu’elle n’a pas de plaisir, ou bien c’est long. La réalité crue de cette pratique traditionnelle, qui consiste en l’ablation du clitoris, parfois des petites et grandes lèvres et même en la suture de l’ensemble, concerne 200 millions de femmes dans le monde, selon l’UNICEF. Le but affiché et assumé de cette opération, souvent pratiquée sans aucune asepsie : juguler le désir féminin.

Mortel désert

Nouvelle illustration avec l’intervention d’Odile Dutrey, conseillère conjugale au centre de planification de la Belle de Mai qui dépend du conseil départemental des Bouches-du-Rhône. Elle était invitée, le 6 février dernier, à la faculté de Saint-Jérôme, dans le cadre de la journée mondiale de lutte contre l’excision. Devant un amphithéâtre bondé d’élèves auxiliaires de puériculture et infirmières, venues s’initier à ces cas gynécologiques qui ne leur sont pas enseignés, elle s’est fait l’écho des témoignages qu’elle recueille en entretiens. « C’est très violent ce qu’elles disent, a commencé Odile Dutrey. Je m’en excuse par avance, mais je ne m’en excuse pas : ça plante le décor« . Elle fait le récit terrible du long voyage de Maryam, partie de Guinée, qui a traversé le Mali, le Niger, puis la Libye, il y a quelques mois avec son mari. Ils étaient menacés de mort parce qu’ils refusaient de faire exciser leur fille de 8 mois. Ils ont fui pendant un an. L’enfant n’a pas survécu à la traversée du désert libyen.

On pourrait remplir des pages d’histoires sordides et déchirantes de ces femmes qui subissent le poids millénaire de traditions qui ont encore cours dans trente pays dans le monde.

Pour aller plus loin : le court-métrage Bilakoro réalisé par Johanna Bedeau et Laurent Benaïm

Chez Forum Réfugiés à Marseille, le guichet par lequel passent les demandeurs pour obtenir un premier rendez-vous en préfecture, ce sont essentiellement des Guinéennes qui se présentent en invoquant ces cas d’excision. Elles y reçoivent une aide au récit, un élément fondamental dans leur dossier, qui leur permettra d’accéder ou pas à un statut protecteur.

Saga jurisprudentielle

En 2012, le Conseil d’État a reconnu, à l’instar du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, que les mutilations sexuelles féminines sont une persécution. Une avancée réelle mais qui reste pour l’heure plus symbolique que concrète. Car depuis 2008, les femmes et les filles qui ont subi ou risquent de subir des mutilations sexuelles ont fait l’objet d’une véritable saga jurisprudentielle.

Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que l’État français offre la protection aux fillettes nées en France, souvent de mères excisées, qui risqueraient d’être mutilées à leur tour en cas de renvoi dans le pays d’origine. Même chose pour les adolescentes non excisées. Dans l’intérêt supérieur de l’enfant mineur, et même si la famille est entrée en Europe par un autre pays que la France, l’État ferait même jouer la clause de souveraineté, une posture très récente, rapportée par des associations marseillaises. Celle-ci va à l’encontre de la procédure classique du règlement de Dublin, qui veut que le demandeur d’asile soit renvoyé dans le premier pays traversé.

Cette ligne, donnée de façon informelle aux fonctionnaires en charge du traitement des dossiers, n’est appuyée par aucun texte, ni confirmée par les services préfectoraux ou étatiques par peur du fameux « appel d’air » redouté par les autorités. En 2008, un afflux important de demandes d’asile émanant de la communauté malienne, invoquant l’excision des fillettes comme motif de persécution, avait entraîné un refus de protection pour les parents. Mais là encore, la doctrine évolue au gré de la jurisprudence.

Les parents qui auraient fui leur pays pour soustraire leur enfant à des mutilations ont en particulier et en théorie droit à une protection. C’était le cas tragique de Maryam, avec les conséquences que l’on sait. Les femmes, enfin, qui ont subi une chirurgie réparatrice et qui risquent d’être de nouveau excisées peuvent aussi bénéficier d’un statut de réfugié.

« Des heures dans l’eau »

À l’hôpital de la Conception, depuis un an, le Dr Cohen-Solal, obstétricienne et chirurgienne, est elle aussi devenue un des maillons de la chaîne de solidarité autour de ces femmes. Chaque mois, entre deux urgences en salle d’accouchement, elle reçoit quelques familles. Il y a quinze jours encore, elles sont arrivées à trois, amenées par Naky Sy Savané. Une mère enceinte, sur le point d’accoucher et ses deux filles 10 et 15 ans. Les trois excisées. « J’en ai encore des frissons, raconte le médecin. Le père était mort, la mère avait été obligée d’accepter son beau-frère pour protecteur, comme le veut la coutume en Guinée. Mais il était très violent. Elles se sont échappées, elles ont fait la traversée en bateau. Le bateau a coulé. Elles ont macéré des heures dans l’eau. C’était atroce, j’avais du mal à entrer dans l’histoire. J’ai été surprise de voir les petites très souriantes. La mère en revanche, était très marquée… ». Comme elle le fait à chaque fois, le Dr Cohen-Solal leur a délivré un certificat d’excision, ou de non-excision, comme c’est souvent le cas pour les bébés filles nées en France. « Ça leur permet de demander le statut de réfugiées« , croit-elle savoir. Ensuite, elle ignore ce que ces femmes et ces filles deviennent.

Certificat d’excision

Dans tous les cas, elles doivent faire la preuve d’un réel danger. Là est la grande difficulté. D’où les certificats d’excision des mères qui prouvent que le groupe, l’ethnie, la région d’origine pratiquent encore l’ablation des parties génitales, quand bien même le pays aurait légiféré contre. Les traditions en la matière varient d’un lieu à l’autre, au sein d’un même État, elles traversent les contrées et les religions. Au Mali, la plupart des filles sont excisées, sauf chez les Touaregs. Au Kenya, l’excision se pratique chez les catholiques, mais juste avant le mariage. « Chaque fois, précise Violaine Husson de la Cimade, la personne doit mettre en avant des risques individuels et personnels, visant à prouver qu’elle appartient à ce groupe à risque. »

Quand la petite fille est protégée, ses ascendants ne le sont pas forcément. Par le passé, des enfants ont pu ainsi être placées à l’Aide sociale à l’enfance et voir leurs parents, en situation irrégulière, expulsés. Plusieurs articles du projet de loi « Pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif » présenté ce mercredi 21 février en conseil des ministres, semblent aller vers un traitement plus humain de ces cas particuliers. L’article 2 prévoit qu’une carte de séjour de 10 ans serait délivrée de plein droit aux parents d’un enfant réfugié, sans condition de séjour. Aujourd’hui, les mères entrées illégalement sur le territoire ne sont pas forcément régularisées.

Cette nouvelle disposition, qui ne laisse plus ce droit à l’appréciation des préfets, pourrait représenter un immense soulagement pour celles qui ont choisi de rompre le cercle infernal de cette pratique qui a la vie dure. « On a l’impression que chez nous c’est réglé, mais ça n’est pas réglé« , prévient Odile Dutrey. « Si on travaille ici en France sans penser à l’origine de ces mutilations féminines, on ne va pas avancer. On essaie d’associer à notre combat les chefs traditionnels et les exciseuses au pays », complète Naky Sy Savané.

* Le prénom a été modifié

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