Évacués de la caserne Massena, les demandeurs d’asile attendent un logement durable

Reportage
Lisa Castelly
9 Oct 2018 3

Comme redouté par les associations, le squat de la caserne Massena a été évacué lundi matin. Une petite centaine de demandeurs d'asile ont été mis à l'abri dans un gymnase en vue d'être relogés. Mais sans assurance, en raison de la saturation des dispositifs dans le département.

Il est 7 h 25 quand une quinzaine de camions de CRS s’engage dans la petite rue Massena (3e) ce lundi. Depuis la veille, la voie est bloquée par des policiers municipaux, mais l’heure est désormais à la grande manœuvre. Une arrivée qui lève les derniers doutes : c’était bien la dernière nuit pour les habitants de la caserne Massena squattée depuis des mois (lire notre article). Avant le lever du soleil, des militants venus en soutien, des voisins notamment, sont sur place. Quelques habitants, dont l’immense majorité sont des demandeurs d’asile originaires d’Afrique subsaharienne, sont aussi sortis, leur minimum vital dans un sac à dos. Il fait encore très sombre, et cela notamment parce que deux des lampadaires de la rue ont été coupés, après des tentatives d’y raccrocher l’alimentation en électricité de la caserne.

“On dirait qu’on est tous des voleurs et des tueurs”, ironisent deux jeunes hommes adossés à la façade de la caserne en regardant le déploiement des forces de l’ordre. Au dessus de leurs têtes, des visages apparaissent aux fenêtres, certains une brosse à dents à la main, interrompus en pleine toilette. “Eh, qu’est-ce qui se passe dehors ? On est plus importants que la présidence ici !”, se marre l’un d’eux. “Vous m’avez réveillé tous !”, répond un autre d’un ton détaché, comme si la nouvelle de l’expulsion ne lui était pas parvenue. Plus loin, un tout jeune homme file de son côté, déterminé, valise à la main : “Je m’en fous, je vais à Nice !”, lance-t-il à ses amis qui tentent de le rattraper avant de plaisanter : “Oui c’est ça, va à Menton !” – la ville-frontière où beaucoup ont transité avec difficultés. Mais la bonne humeur ne dure pas bien longtemps.

“On est fatigués de tout ça”

Une poignée de CRS s’est positionnée devant la fenêtre qui sert d’entrée au squat, dans un premier temps sans empêcher les entrées ou les sorties. Les discussions s’enveniment entre soutiens bénévoles, principalement des habitants du quartier, membres de l’association la Fabrique du partage, et quelques habitants du squat, les nerfs à vif. “Ne prenez pas de photos, rentrez à la maison !”, lance une voix énervée parmi les migrants. “On est fatigués de tout ça. On n’a pas besoin de tout ça, vous nous avez fatigués”, lâche un autre à une habitante très impliquée. La méfiance et la colère s’allient dans ce petit matin encore sombre. Certains bénévoles se vexent, d’autres relativisent :“Moi aussi je deviendrais folle si j’étais à la rue”.

Depuis plusieurs jours, les voisins-soutiens, épaulés par des associations, tentent de prévenir les occupants de l’imminence de l’expulsion, mais les incompréhensions sont nombreuses. Les bénévoles sont accusés à tort d’avoir alerté la police, et les messagers deviennent boucs-émissaires. Malgré la bonne volonté, le manque d’expérience de certains et le sentiment d’urgence ont brouillé les cartes dans l’esprit de migrants, certains présents dans la caserne depuis quelques semaines seulement. Les arrivées y sont régulières, et chaque habitant n’a pas forcément eu de contact avec les bénévoles, la plupart se débrouillant par eux-mêmes. “Il y a un mois, ce n’était pas le même état d’esprit, reconnaît Patrick Desbouiges, régisseur social pour l’association Just. Il y a eu de la désinformation depuis jeudi. On leur a expliqué comment ça allait se passer, mais ils n’ont pas compris pourquoi on était là.”

Peut-être que ces jeunes, pour la plupart demandeurs d’asile et donc en situation régulière avec un droit au logement, ont davantage confiance en la force publique que leurs soutiens ? Ils échangent en effet tranquillement avec les CRS. L’un d’eux qui s’emportait un peu plus tôt contre les voisins se dit même serein : “Moi je reste ici, ce n’est pas obligatoire de partir !”, veut-il croire. Il sera détrompé.

“Je n’ai rien fait, je dois avoir peur de quoi ?”

Mais il n’est pas le seul à ne pas avoir l’intention de suivre les forces de l’ordre. “Moi je vais à la rue. Si tu les suis, dans deux mois tu sors. J’ai fait [le centre d’hébergement] Forbin, et un matin on te dit : “tu vas à la rue”. Ici c’était bien pour nous. On n’avais pas de courant, tout ça, mais c’était bien pour nous”, confie Ailsainiy, un Guinéen de 26 ans, serein dans la tempête. Il n’a plus confiance en “rien”. “Personne ne m’a aidé ici”, assure-t-il expliquant qu’il va désormais chercher un nouvel endroit où dormir, après trois mois dans la caserne. Il assure ne pas avoir peur : “J’ai rien fait, je dois avoir peur de quoi ?”.

À 8 h 20, une douzaine de CRS entre dans la caserne par une porte anti-intrusion installée lors de la dernière expulsion du lieu, en 2015. Ils en ont la clef. Ils sont rapidement suivis par une petite équipe de l’association Sara-Logisol qui prendront les occupants en charge par la suite. Pendant ce temps, d’autres policiers préparent l’ouverture d’un accès à l’arrière de la caserne pour évacuer les habitants, loin des caméras et des militants. “Il y a des voisins qui vous filment depuis leurs fenêtres, sachez-le !”, prévient une militante en direction des forces de l’ordre.

À 9 h, une fois tous les enfants de l’école Busserade, qui jouxte la caserne, en classe, l’évacuation commence. Tout se passe derrière les épais murs de la caserne, et le bus qui doit emmener les squatteurs est aussi stationné à distance. Des silhouettes lointaines, munies de sacs et de valises montent dans le bus de la RTM spécialement affrété. Aucun éclat de voix, aucune hâte n’est perceptible. “Oui dedans ça va”, confirme un demandeur d’asile qui a choisi de ne pas monter dans le bus.

L’après-gymnase encore inconnu

Au final, un peu plus de 90 habitants du squat ont pris le bus en direction du gymnase Santi, dans le 15e arrondissement, où les attendaient les équipes de Sara-Logisol. Ils pourront y rester jusqu’à 10 jours, avant d’être orientés au cas par cas. “Ils vont être dirigés vers de l’hébergement d’urgence”, précise Sandrine Dujardin, membre du cabinet de la préfète déléguée à l’égalité des chances et présente sur place. En revanche pour la suite de leur hébergement, aucune certitude, les dispositifs dédiés aux demandeurs d’asile étant saturés dans le département. “On visite des bâtiments et des terrains actuellement”, ajoute la chargée de mission. Les demandes de réquisition de lieux publics formulées par les associations restent pour l’heure lettre morte.

Les services de la préfecture ne savaient pas combien de personnes ils trouveraient dans la caserne, malgré quelques visites sur place. “Ce n’était pas la même population la journée que la nuit, on ne savait pas ce qu’on allait trouver, les travailleurs sociaux n’ont pas pu aller partout”. Sur 50 à 100 personnes estimées, ce sont finalement 124 qui ont été trouvées dans les murs lundi matin. Trente ont donc choisi de ne pas suivre le convoi, sans compter ceux qui avaient déjà quitté les lieux avant l’arrivée des CRS.

“Les réponses ne sont pas à la hauteur de la situation, mais c’est plus humain que ce qu’on a pu voir par le passé, analyse Jean Régis de Médecins du monde. On a l’engagement que la préfecture de police ne fera pas de contrôles ici ou au gymnase pour ceux qui sont en situation irrégulière et qu’ils vont essayer de trouver une solution pour à peu près tout le monde.”

“Ouvrir des portes”

En fin de journée, le travail de premier accueil était déjà bien engagé dans le gymnase. “On va tous les recevoir individuellement, explique Sylvain Rastoin, directeur de Sara-Logisol. Ils sont ici pour au moins cinq jours, c’est le temps que l’on se donne pour leur proposer des solutions correctes. Et par là je veux dire ni le 115, ni l’hôtel, ni l’unité d’hébergement d’urgence de la Madrague-Ville.”

Selon les premières constatations, la plupart des personnes accueillies – tous des hommes, les quelques femmes ayant été prises en charge séparément – sont bien demandeurs d’asile. Des places en CAO (centre d’accueil et d’orientation, lire notre article) pourraient selon lui être disponibles. Mis à disposition par la Ville, le gymnase devra être libéré au plus vite. “On essaye de se servir de cette urgence pour ouvrir des portes et faire baisser des barrières”, assure Sylvain Rastoin. Si la perspective de dormir à la rue est repoussée de quelques jours, la suite du parcours est à construire pour tous ces demandeurs d’asile. Ils ne peuvent qu’espérer accéder à leur droit au logement avant l’hiver.

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