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Tout à son discours de diabolisation du FN, Estrosi réécrit l’histoire

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le 10 Déc 2015
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"Je ne me suis jamais trompé." Alors qu'il mène une campagne intense pour remettre en avant les racines profondes du parti d'extrême droite, Christian Estrosi oublie l'élection régionale de 1998. À l'époque, il était très actif en faveur d'un accord entre le RPR, le Front national et la droite pour empêcher Michel Vauzelle d'accéder à la présidence de région.

Christian Estrosi a déjà perdu un pari. En septembre 2014, il lâchait au micro de LCI : “Avec le retour de Nicolas Sarkozy sur la scène politique, le Front National va chuter très rapidement.” Pour cette campagne de second tour, il n’a même pas voulu recevoir le patron du parti Les Républicains pour un meeting. Et pour cause : l’ex président passe son temps à courtiser les électeurs du Front national. Mardi en réunion publique, il a placé sur un pied d’égalité PS et FN.

Il n’y a pas vraiment de quoi aider le candidat à la présidence de la région PACA dans son nouveau pari. Lesté de son image droitière, il sait devoir convaincre les électeurs de gauche de se reporter sur son nom pour arriver à ses fins. Christian Estrosi a donc choisi d’axer toute sa stratégie de campagne sur la diabolisation du Front national et de Marion Maréchal-Le Pen, petite-fille de qui-vous-savez.

Ce mardi, peu de temps avant son interview sur Europe 1, il a convié la presse pour une conférence dont il n’avait pas dévoilé le thème en amont. Le Niçois avait décidé de remettre au goût du jour la diabolisation du Front national, Jean-Marie Le Pen qualifié de “gourou, inspirateur et protecteur de la candidate” et son “point de détail de l’histoire”.

La résistance par la preuve

Alors Estrosi énumère “les vielles pratiques hideuses de la pire des extrêmes droites” diffusées à son encontre dans l’entourage de la candidate. Il mentionne les attaques d’un compte Twitter proche du Front ou les paroles de Jean-Marie Le Pen se demandant sur iTELE “où était le père d’Estrosi pendant la guerre”. Il choisit de répondre sur l’engagement paternel qui “a refusé le STO, été arrêté par la Gestapo puis déporté dans ses camps que monsieur Le Pen qualifie de détail de l’histoire avant de s’échapper en gare de Chalons-sur-Saône”.

Il prend soin de poser pour les photographes, document à l’appui qu’il s’agisse d’un jugement en sa faveur ou d’une carte de réserviste de son père dans l’armée. Lors de son dernier meeting, il avait déjà agité la carte de vote de sa grand-mère et, lors du débat de premier tour, il avait offert une biographie de Simone Veil à son adversaire. Bref, tout l’indispensable du “résistant” comme il se définit désormais sur ses affiches.

Renaud Muselier, petit-fils du premier officier à avoir rejoint de Gaulle à Londres, porte lui le fer contre Philippe Vardon. Il mentionne notamment cette vidéo où il hurle sur une scène pendant que les spectateurs réagissent par des saluts nazis.

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Cependant, le maire de Nice se raidit quand on l’interroge sur son rôle en 1998 quand il imaginait la droite s’entendre avec le Front pour ne pas laisser Michel Vauzelle accéder à la présidence de région. Après plusieurs secondes de silence, il appelle son directeur de cabinet : “Anthony ! J’ai besoin d’un document qui dément totalement ce que vous dîtes. Je ne me suis jamais trompé. Mais c’est une question importante et je vous remercie de la poser. Je vais vous en faire lecture, il est signé par Marion Maréchal-Le Pen. Il dit : « En 1998, le centre-droit dont Christian Estrosi, préférait abandonner la région à la gauche plutôt que de s’allier à l’extrême droite »”.

En 1998, Estrosi prêt à s’allier au FN pour diriger la région

Pourtant, nombreuses sont les sources qui affirment le contraire. Parmi eux, l’historien et professeur émérite à Aix-Marseille université, Jean-Marie Guillon qui s’est penché sur la question pour l’INA et La Provence-Histoire : “Dire qu’il n’était pas favorable à cette alliance avec le FN, c’est un mensonge. Estrosi à l’époque s’inscrit dans la tradition de la droite niçoise issue du système Médecin. Quelques années plus tôt, Juppé a dissous la section RPR des Alpes-maritimes dont Estrosi était le patron. Avec la droite marseillaise et varoise très marquée par le catholicisme, c’est l’affrontement entre deux mondes assez différents qui éclate au grand jour.”

Revenons sur le contexte. Le 20 mars 1998, le conseil régional de la nouvelle mandature se réunit pour la première fois, comme d’habitude un vendredi. La proportionnelle est encore totale et le vote indécis. La droite et le FN ont 37 élus chacun, la gauche menée par Michel Vauzelle, 49.

Le mardi précédent, Christian Estrosi, déjà député et vice-président sortant de la région a été élu président du groupe RPR qui se présentait avec l’UDF. La veille du scrutin, face à la pression de cinq maires dont celui de Nice Jacques Peyrat (ex-FN) décidés à s’allier, il s’est prononcé selon Nice-matin de l’époque pour “la ligne préconisée par le président du RPR et apporté son appui à une candidature de monsieur Léotard à la présidence de la région sollicitée par monsieur Séguin”. Lequel ne veut pas d’accord avec le Front.

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Le vendredi 20, les deux premiers tours lors desquels la majorité absolue est requise pour désigner le président ne recèlent pas de surprise. Jean-Marie Le Pen (FN), Michel Vauzelle (PS) comme François Léotard (UDF) font leurs voix. Au troisième tour, une majorité relative suffit. Michel Vauzelle est donc bien parti. Mais Estrosi intervient : “Il nous parait nécessaire de consacrer un peu de temps à réunir notamment notre intergroupe RPR/UDF pour débattre de la manière dont nous aborderons le troisième tour.” Le doyen Pierre Tinseaux (FN) qui préside la séance la lui accorde sans broncher. Estrosi est en train de lâcher Léotard. À Michel Henry qui suit toute la séquence pour Libération, il affirme : “En tant que président du groupe RPR, il m’appartient maintenant d’imposer une ligne de conduite différente de celle que nous a imposée l’UDF et qui nous a conduit à l’échec.”

L’intergroupe est réuni. Les collaborateurs de Jean-Claude Gaudin, le président sortant qui ne se représente pas mais soutient la ligne Léotard, ont été sortis de la salle pour laisser les 37 élus à huis-clos. 21 d’entre eux se voient présider la collectivité avec les voix du FN. Après tout, d’autres n’ont pas eu cette gêne, ailleurs en France. Les membres de l’UDF Jacques Blanc en Languedoc-Roussillon, Charles Baur en Picardie, Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, Charles Millon en Rhône-Alpes et Bernard Harang en région Centre vont gouverner avec les voix du Front.

La mémoire à trous de la droite

La séance est finalement suspendue jusqu’au lundi matin. “Durant le week-end, avait lieu le second tour des cantonales, se souvient le conseiller régional sortant Maurice Battin, témoin de l’époque en tant que membre du cabinet de Jean-Claude Gaudin. Il ne fallait pas davantage perturber le corps électoral.”

Battin comme les autres témoins de droite de l’époque cherchent à dédouaner Estrosi de toute volonté d’accepter les voix du Front. Il y a une élection dimanche. “À l’époque, RPR et UDF estimaient qu’il était acquis que Michel Vauzelle, arrivé en tête, devait être le président de région, veut-il convaincre. Il y a avait des velléités [d’accepter les voix du Front] de Gilbert Stellardo à Nice, d’Yvane Émieux qui était adjointe au maire de Marseille mais je n’y inclus pas Christian Estrosi”, explique-t-il.

À droite, d’autres affirment ne plus se souvenir du rôle de Christian Estrosi. C’est le cas d’un autre membre du cabinet de Gaudin à l’époque, adjoint au maire de Marseille aujourd’hui, Robert Assante : “Les Alpes-Maritimes menaient la danse mais Christian Estrosi ne m’est pas apparu comme une personnalité qui avait marqué mon esprit.” Dans les Hautes-Alpes, Henriette Martinez, alors conseillère régionale n’a pas davantage de souvenirs du rôle d’Estrosi : “Vous savez, à l’époque il n’était qu’au début de sa carrière politique. Il y avait effectivement des débats internes au sein du RPR. Mais je n’ai pas l’impression qu’il ait pris une position particulière à l’époque.”

“Estrosi était à la manœuvre”

Seul un conseiller régional de droite sous couvert d’anonymat consent à admettre que “bien sûr, Estrosi était à la manœuvre”. Le lendemain de l’élection, dans une archive ressortie pour l’INA et La Provence-Histoire par Jean-Marie Guillon, la conseillère régionale et maire de la Valette, Isabelle Bourgeois est pourtant très claire dans Var-matin : “Estrosi et Stellardo ont voulu s’associer avec des factieux de l’OAS qui voulaient tuer de Gaulle.”

Dans leur Histoire du Front national, Dominique Albertini et David Doucet soulignent eux qu’au sein du parti d’extrême droite, certains étaient même prêts à un accord portant le FN à la présidence. C’est le cas de Jean-Marie Le Chevallier, transfuge du parti républicain. “Côté frontiste, on comptait sur l’arrangement suivant : en Île-de France, le FN soutiendrait la candidature d’Édouard Balladur, tête de liste RPR, à condition que la droite appuie un président FN en Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Selon le maire de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, des négociations ont même été entamées à cet effet : « Le député RPR Christian Estrosi avait participé aux négociations et aurait été mon vice-président en cas d’entente, raconte-t-il. Mais Jean-Marie Le Pen qui voulait la présidence a rejeté les conditions de la droite et l’accord a capoté ».”

Le lundi suivant en effet, l’ultime vote couronne Michel Vauzelle. La digue n’a pas cédé grâce notamment à la pugnacité des Varois François Léotard et Jean-Pierre Giran. Lors du vote final, Léotard n’a recueilli sur son nom que 19 voix. Sur les 18 autres conseillers de droite, 9 se sont abstenus. 9 autres ont voté pour la candidature dissidente du premier adjoint au maire de Nice, Gilbert Stellardo qui deviendra quinze ans plus tard le président du club de football de Nice. Jean-Marie Le Pen doit lui se contenter des 37 voix de son groupe mais le coup est passé près. Dix-sept ans plus tard, Christian Estrosi est le seul à pouvoir empêcher sa petite-fille d’être élue présidente de région.

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