[En campagne] À la Castellane, l’élection des frères rivaux de gauche

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le 4 Déc 2015
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Mohamed Itrisso est l'un des candidats de la liste Région coopérative, union du Front de gauche et des écologistes. A trois jours du premier tour, l'enfant des quartiers Nord est en campagne à La Castellane, fief du rival socialiste.

Mohamed Itrisso, au centre avec les tracts Région coopérative à la main, entouré de militants.
Mohamed Itrisso, au centre avec les tracts Région coopérative à la main, entouré de militants.

Mohamed Itrisso, au centre avec les tracts Région coopérative à la main, entouré de militants.

“Je suis d’ici”. Constamment, le candidat Front de gauche pour la Région coopérative Mohamed Itrisso, rappelle qu’il est un enfant de ces quartiers Nord, de ce paysage où les barres et tours alternent avec les pavillons. “Je suis d’ici mais aussi d’ailleurs, du 14e et de la Solidarité où j’ai également vécu”. En ce jeudi après-midi  il accompagne une poignée de militants faire du porte-à-porte à la Castellane (16e), cité de Saint-Henri que le trafic de drogue et les fusillades ont rendu célèbre nationalement.

Depuis, un important plan de rénovation est en projet mais le quotidien des habitants est resté le même. Les élections régionales comme l‘alliance inédite entre Europe écologie les verts et Front de gauche semblent loin de leurs préoccupations. Mohamed Itrisso avance lui en terrain connu. Ce responsable associatif resté quinze années à la Castellane a démarré son parcours politique dès l’âge de treize ans, aux Jeunesses communistes. “Je suis tombé dedans”, raconte-t-il. La politique ne l’a jamais quitté et il a très vite étoffé son parcours, devenant entre autre dirigeant départemental au PCF 13 puis candidat Front de gauche aux élections municipales de 2014, dans le 7e secteur, finalement emporté par le frontiste Stéphane Ravier.

Les premiers tracts distribués, à quelques mètres de l’entrée de la cité, un guetteur, capuche rabattue sur les yeux, joue son rôle attendu et interpelle le groupe : “C’est quoi ça?”. Visiblement, l’appareil photo que Marsactu trimbale ne lui plaît guère. “C’est rien, c’est pour moi, je suis du quartier mon frère, je suis en campagne”, intervient, souriant, le candidat. Un premier laisser-passer est accordé et le groupe chemine tranquillement. Il faudra encore rassurer deux ou trois guetteurs postés plus loin, sans encombre. Devant le groupe, Lolotte, alias Dolorès Almero, 82 ans, toute petite et bavarde comme un régiment fonce tête baissée ses tracts à la main. Elle se rancarde auprès d’une habitante sur les dernières actualités de la cité. “Pas de nouvelles, bonne nouvelles”, plaisante-t-elle, pas essoufflée pour un sou après avoir gravi vaillamment les étages.

“Comme des parias”

Pas facile de convaincre les habitants de la nécessité de voter dimanche. “Ici les gens sont sensibles au Front de gauche, mais on leur mange le cerveau avec le FN”. On ? “Le Parti socialiste, qui leur dit qu’il est la seule alternative contre eux. Mais moi je dis qu’il fallait les balayer avant qu’ils ne montent”, explique Mohamed Itrisso. Mais surtout, nous sommes ici dans le 16e, fief historique du parti communiste avant que la socialiste Samia Ghali emporte par deux fois le secteur. Si les troupes militantes du Front de gauche sont dépeuplées, l’antagonisme avec le parti socialiste y est plus prégnant que la perspective de voir le candidat de la droite loin devant les listes de gauche… et loin derrière l’extrême droite.

Mohamed Itrisso estime qu’il y a pourtant beaucoup à faire ici, en dehors de la sécurité qui s’est imposée comme obsession de campagne avec les attentats du 13 novembre. S’il concède que le sujet à son importance, il ne doit pas éclipser les autres à l’instar de Christian Estrosi “qui laisse tomber tout le reste. Il veut augmenter la sécurité dans les trains alors qu’ils ne sont jamais à l’heure ! C’est d’abord ça la priorité, améliorer les transports”, lance Christian Raynaud, un militant écologiste de longue date, venu lui prêter main forte. Celui-ci enchaîne : “A Saint-Antoine, la billetterie automatique est cassée. Dans les quartiers Nord, c’est tout le service public de proximité qui disparaît”. Henri Gil, militant Front de gauche enchérit : “Ici, il n’y a rien. Au nom des difficultés, on traite les gens comme des parias”.

La pauvreté est l’un des thèmes qui domine les rencontres, au gré des montées et descentes dans les étages, de porte en porte, d’un immeuble à l’autre. Face aux jeunes qui “tiennent les murs”, le candidat, lui-même au chômage depuis quelques mois affirme que “maintenant on ne vit pas, on survit. La jeunesse n’a plus rien. Elle vous dit que leurs aînés ont les diplômes mais se retrouvent à bosser chez Mac Do, donc que leurs trafics rapportent plus… Il faut remettre l’éducation populaire dans ces quartiers. Les élections peuvent changer les choses, mais ça dépend de qui se retrouve à gérer la région.” Et justement, assure Mohamed Itrisso, “moi je m’engage parce que je suis de là. Pourquoi laisser les autres faire ce qu’on peut faire soi-même?” Surtout pas voter Front National en tous les cas. “Eux, ils n’aiment pas les pauvres”, explique Lolotte tout en glissant des tracts dans une boîte aux lettres.

"Lolotte", militante Front de Gauche venue soutenir Mohamed Itrisso en campagne.

“Lolotte”, militante Front de Gauche venue soutenir Mohamed Itrisso en campagne.

“C’est le pire… Un malin”

Le groupe décide de faire une halte au bar le Corsaire, où une dizaine d’hommes jouent aux cartes et discutent. Mohamed Itrisso serre toutes les mains, l’ambiance est détendue. Une conversation s’engage avec un client qui égrène et égratignent les autres hommes politiques marseillais… tous marqués PS : “Sylvie Andrieux vient me voir et trois mois après elle se retrouve aux Baumettes (condamnée en 1ère et 2eme instance, la députée attend le jugement de la cour de cassation, ndlr). Il faut m’expliquer ! Et Henri Jibrayel… C’est le pire, c’est un malin”. Mohamed Itrisso parvient à recentrer le débat sur sa campagne : “Moi je regarde d’abord ceux qui sont en bas de chez moi. Si j’arrivais ne serait-ce qu’à faire sortir deux ou trois gamins du quartier, je le ferais. Si on veut s’occuper de tout le monde, sauf des minots d’ici, il faut aller voter PS.” 

Derniers mètres parcourus, Mohamed Itrisso et les militants croisent des visages connus. Une jeune femme lui lance “on vote pour la famille ici, on votera pour toi”. Si Mohamed Itrisso ne cache pas ses origines comoriennes, il refuse pourtant de devenir le candidat d’une communauté, “comme d’autres le font. Je suis le candidat de tout le monde”.

Après deux heures de distribution de tracts, le petit groupe s’ébranle vers les limites de la Castellane. Pas d’interpellation par les guetteurs cette fois. Mohamed Itrisso pense déjà au second tour et se dit sur la ligne stratégique des têtes de parti Jean-Marc Coppola et Sophie Camard : “Si on fait plus de 10 % dimanche, il faudra se maintenir au second tour”. “On est tous d’accord là-dessus”, approuvent les militants. Comme si déjà, dans les têtes était acté le principe d’une opposition de gauche réduite aux élus rouges et verts. Et ce, quel que soit le gagnant du duel attendu entre Christian Estrosi ou Marion Maréchal Le Pen pour la présidence de région. Tandis que tous se séparent, la cocasse “Lolotte” fredonne un air d’Edith Piaf : “Emportés, par la foule qui nous entraîne, nous traîne…” 

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