Elles racontent le VIH sur scène : “On est si fières d’être ensemble et encore vivantes”

Reportage
le 12 Mar 2022
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Le 17 mars au théâtre de L'Œuvre, Mary, Julie, Nathalie et Sand présenteront en musique des récits de femmes porteuses du VIH, dont elles font partie. Marsactu a assisté aux dernières répétitions.

La metteuse en scène s'assure que la troupe est en confiance pour le spectacle. (Photo : ML)

La metteuse en scène s'assure que la troupe est en confiance pour le spectacle. (Photo : ML)

“Les gens pensent que le VIH ne les atteint plus. On entend dire “Mais ça existe encore ?” Nous on est là pour rendre visible le virus.” Nathalie et Nadia partagent une cigarette devant le théâtre de L’Œuvre, jeudi 10 mars. Elles échangent les dernières nouvelles, entre rendez-vous médicaux et administratifs. Nathalie participe au spectacle “Encore heureuses”. Elle y lira des textes basés sur leurs témoignages et ceux d’autres femmes, déjà exposés à la mairie des 1e et 7e arrondissements.

“On se connaît depuis 20 ans”, confie Nathalie en marchant vers le théâtre. Son amie manque de se faire renverser par une voiture en traversant la rue. “Attention, j’ai encore besoin de toi”, se moque sa camarade avant de rentrer dans l’établissement. À l’intérieur, elles rejoignent Julie et Mary, aussi membres de la troupe. Seule Sand, la quatrième interprète, manque à l’appel ce soir en raison d’un empêchement professionnel. Toutes sont porteuses du VIH et fouleront les planches du théâtre de L’Œuvre dans une semaine. Mais avant il faut (encore) répéter.

“On prend la parole pour celles qui ne peuvent pas”

Les témoignages et portraits sont exposés dans la mairie des 1e et 7e arrondissements. (Photo : ML)

La troupe s’est déjà produite fin janvier au Mucem. “J’étais pas stressée jusqu’aux dix dernières minutes avant la lecture”, confie Julie. La jeune femme n’était jamais montée sur scène, contrairement aux trois autres. “Je savais pas quoi faire de mes bras, s’agace-t-elle. Aujourd’hui je vais essayer de me tenir droite et de regarder le public”. “Vous êtes splendides”, leur souffle Sarah Champion-Schreiber, la metteuse en scène. La troupe commence la répétition sous le regard de Marjorie Mailland, responsable du réseau Santé Marseille Sud.

Les quatre femmes lisent des extraits de témoignages à tour de rôle avec un fond musical. Alessio, le musicien qui les accompagne, a composé une création sur-mesure pour cette lecture à partir des goûts de chacune. La bande son alterne entre une mélodie angoissante tournant en boucle et des moments plus lyriques au violon. “On prend la parole pour celles qui ne peuvent pas, explique Nathalie. À nous quatre, on essaye de représenter toutes les femmes en montrant des personnes d’âge et de culture différentes”. “C’est pas une maladie simple. Chaque personne a ses spécificités, complète Marjorie Mailland dans un coin de la salle pendant que les comédiennes s’installent. Mais la violence du secret touche toutes les femmes”.

“On m’a conseillé de ne pas le dire à mes proches”

“Je m’appelle Nathalie, j’ai 51 ans. Ça fait 30 ans que je vis avec le VIH. On avait 20 ans, on est allé ensemble dans un centre de dépistage. Lui sort en premier : tout va bien ! Je me dis : Tranquille pour moi, ça va être une formalité. J’entre, le médecin me dit : asseyez-vous, il y a un problème. Vous êtes porteuse du sida.”

Pendant la lecture, les témoignages se croisent et se retrouvent. Elles ne lisent pas seulement leurs histoires, mais mettent aussi en voix celles des autres. Plusieurs thèmes sont abordés, comme la découverte du virus. “J’ai appris que j’étais porteuse du VIH il y a pas très longtemps”, raconte Julie en parallèle de la répétition. “On m’a conseillé de ne pas le dire à mes proches. C’est violent à entendre, poursuit la jeune femme. Je commence à peine à me montrer à visage découvert”. “Il y a une méconnaissance totale, ajoute Marjorie Mailland. On est restés bloqués dans les années 90″. “Cela reste complétement tabou, notamment chez les femmes car c’est fortement lié à la sexualité”, note Sarah Champion-Schreiber.

“Je m’appelle Mary, j’ai 62 ans. Moi j’avais moins peur de mourir, chaque fois je voyais mon médecin, c’était pour lui demander : quand est-ce que je vais pouvoir enfanter ? Chaque fois, c’était la même réponse : si vous attendez un enfant, vous mourrez encore plus vite… En fait, ils n’en savaient rien !”

La troupe s’exprime d’une même voix sur la question de la prise en charge médicale. “Il y a très peu de médecins qui prennent le temps de nous parler et les aspects psychologiques ne sont pas du tout pris en compte”, déplorent-elles. L’isolement provoqué par la crise du Covid-19 les a doublement impactées, entre les rendez-vous médicaux reportés et le monde associatif affaibli par la pandémie. “C’est comme revivre l’isolement que tu vis déjà à cause de la maladie”, formule pour elles Sarah Champion-Schreiber. “Le Covid nous a replongées dans le début des années VIH avec des personnes qui meurent seules à l’hôpital”, estime Nathalie.

Mary s’applique à poser sa voix pendant les répétitions. (Photo : ML)

“Je m’appelle Julie, j’ai 37 ans.Il y a eu un moment où j’ai eu l’impression d’être punie, comme si on me disait : Tu l’as bien cherché ! C’est de ta faute ! Une femme normalement n’a pas une vie sexuelle aussi active !  C’est une maladie qui rend coupable parce qu’on se dit qu’on aurait pu se protéger… Je me sentais très sale, j’avais le sentiment d’être une pestiférée, d’être contagieuse.”

“Se retrouver entre personnes concernées c’est fondamental et précieux, pourtant ce n’est pas quelque chose de systématiquement proposé”, souligne Marjorie Mailland. “C’est grâce aux pairs que tu apprends à vivre avec le virus”, explique quant à elle Nathalie. Une rencontre lors d’un évènement autour de l’exposition à la mairie de secteur a marqué le groupe. Une femme leur a révélé sa séropositivité après avoir lu les témoignages. C’était la première fois qu’elle prenait la parole à ce sujet. Elle a même signé un mot dans le livre d’or. “Ça donne du courage, de la force. On veut que les gens soient fiers d’être séropositifs”, affirment les interprètes.

“J’aimerais voir la fin du sida avant de mourir”

” Je dis à tout le monde : allez-vous faire dépister ! Le préservatif ne suffit pas. Et j’ai vraiment envie de dire aux hommes de se mobiliser plus vers l’accès aux soins, qu’ils se questionnent sur les IST.”

“J’ai envie que si des jeunes femmes sont contaminées par le VIH elles sachent qu’elles ne sont pas seules”, clame Julie. Le groupe ne compte pas en rester là. À la sortie, les femmes prévoient déjà de se retrouver pour une soirée détente le week-end. Malgré le sujet grave abordé par le spectacle, la troupe partage une énergie positive et un certain optimisme. Une phrase à la fin du spectacle résume ce sentiment doux-amer : “J’aimerais voir la fin du sida avant de mourir”.

La répétition se termine. La lecture du 17 mars s’annonce riche en émotions. “Attention, il faudra bien faire les exercices d’articulation avant la représentation, avertit Sarah Champion-Schreiber. Mais l’enchainement est bon”. “C’est la première fois que je me laisse guider comme ça. On a une confiance totale en elle”, glisse Julie. “Il y a une énergie folle qui se partage avec le public. Les gens sont venus nous prendre dans les bras et nous dire qu’on est courageuses, alors qu’on ne les connaît même pas !”, s’étonne encore Nathalie. “On est si fières d’être ensemble et encore vivantes”, ne cessent-elles de se répéter les unes aux autres.

Exposition jusqu’au 17 mars 2022 de 9 h à 12 h et de 13 h 30 à 16 h 30 à la mairie des 1er et 7e arrondissements de Marseille : 61, La Canebière.

Lecture au théâtre de l’Œuvre, le 17 mars à 19 heures, suivi de la projection du film Nothing without us : the women who will end AIDS en présence de la réalisatrice.

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Commentaires

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  1. pas glop pas glop

    Merci pour cet article. J’ai vu la lecture musicale collective au Mucem et je recommande. Il me semble que c’est Champion-Schreiber et non pas Campion-Schreiber

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