ArcelorMittal expose ses salariés à des taux de polluant supérieurs de 3000 % aux normes

Info Marsactu
le 28 Jan 2019
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ArcelorMittal place certains de ses employés dans une "situation dangereuse". Tel est le sens d'un rapport de l'Inspection du travail, que Marsactu a pu se procurer. Pendant plusieurs mois -au moins- les travailleurs de la cokerie ont été exposés à des émanations de benzène des milliers de fois supérieures aux normes en vigueur.

Le courrier est sans équivoque. Rédigé d’une plume acérée. Il faut dire que l’auteure a de quoi faire preuve de sévérité : inspectrice du travail, elle vient de constater la « situation dangereuse » dans laquelle travaillent certains salariés de l’usine d’ArcelorMittal, à Fos-sur-Mer. Le courrier en question, que Marsactu a pu se procurer, date de la mi-octobre. L’inspectrice y raconte avoir été bloquée à l’entrée de l’usine, avant de pouvoir finalement se rendre à la cokerie, unité qui produit le combustible nécessaire à la fonte de l’acier, rouage indispensable de l’installation industrielle. Les employés qu’elle y a rencontrés travaillaient au milieu de gaz polluants dépassant très largement les seuils autorisés, sans aucune protection.

Lundi 8 octobre. Une inspectrice de la direction régionale du travail effectue donc un contrôle inopiné au sein de la cokerie, où quelques 250 personnes travaillent au quotidien. « J’ai pu y constater une nouvelle fois la persistance de fuite au niveau des portes de fours. […] Comme déjà souligné à plusieurs reprises, les émanations d’agents cancérogènes, mutagènes, ou toxiques pour la reproduction […] ne sont pas empêchés par la mise en place d’un système clos ou de protection collective technique et de mesure organisationnelle », écrit-elle avant de mettre en demeure l’entreprise d’établir sous deux semaines un plan d’action pour se mettre en conformité avec la réglementation. Sinon la cokerie devra fermer.

Pas même un masque

Car, malgré le niveau d’exposition constaté, l’inspectrice souligne qu’aucune « mesure de protection individuelle compensatoire visant à éviter l’exposition du personnel » n’existe dans les enfourneuses, les engins qui déposent le charbon dans les fours de la cokerie. Autrement dit, alors qu’ils sont en train de s’affairer dans une atmosphère dangereuse pour leur santé, les machinistes qui pilotent ces engins ne sont pas même protégés par un masque.

Extrait d’un document transmis par ArcelorMittal à l’inspection du travail qui présente les standards de propreté d’une enfourneuse. On y voit l’intérieur des cabines dont l’inspectrice pointe entre autres le mauvais l’état.

Aux questions de Marsactu, Arcelor n’apporte aucune réponse concrète. “Nous portons depuis de nombreuses années une démarche de prévention pour la santé et la sécurité de toutes les personnes travaillant sur le site. Nous menons des actions de fond pour réduire l’exposition et pour protéger les travailleurs”, nous fait-on savoir par mail.

Captage des polluants à la source, ventilation générale, restriction de l’accès aux locaux, port de masque spécifique… Avant la mise en demeure de l’inspection du travail, ArcelorMittal n’avait mis en place aucune de ces mesures pour protéger correctement l’ensemble de ses salariés, comme le lui impose la loi. « Pendant longtemps, nous avions des masques en papier, autant vous dire que ce sont des masques qui ne filtrent rien du tout, mais très peu chers, explique Simon* qui a travaillé près de dix ans à la cokerie. Avant cette visite de l’inspectrice, nous avions des masques un peu plus élaborés mais pas dans l’enfourneuse, où là, nous n’avions jamais porté de masques. » Ce poste est pourtant soumis à des polluants dangereux et ce, bien au-delà des seuils autorisés. Comme le sait l’industriel depuis plusieurs mois au moins.

3206,7 % de la limite d’exposition professionnelle

En effet, un rapport de juin 2018, et cité par l’inspectrice du travail signale « la présence de benzo(a)pyrène dans la cabine de l’enfourneuse 4 dans une concentration brute égale à 526,7 % de la valeur limite d’exposition professionnelle en phase d’enfournement, et dans la cabine de l’enfourneuse 3 dans une concentration égale à 3206,7 % ». Les taux explosent. Le benzopyrène est un hydrocarbure reconnu comme hautement cancérigène.

« Ces taux très élevés ne sont pas une surprise. Et on sait exactement d’où ça vient : ce sont les portes des fours qui fuient, qui ne sont toujours pas remises en état. C’est vrai que certains fours ont été rénovés, mais même s’il n’y a qu’un seul four qui fuit, ce sont des quantités énormes de gaz qui s’échappent », témoigne à son tour un représentant du personnel CFDT. Un problème qu’Arcelor affirme prendre en compte.

“En ce qui concerne les émissions de benzène au niveau de notre cokerie et les dépassements de valeurs limite d’émission, nous avons engagé d’importants investissements, tient à faire savoir l’industriel. Sur les 126 fours de la cokerie, 108 fours sont revenus à des valeurs inférieures à la valeur limite. La finalisation des travaux est planifiée courant 2019”. Si un « plan cokerie » a en effet été engagé depuis plus de deux ans pour rénover cette partie de l’usine, la santé des pilotes des enfourneuses ne semble pas avoir été une priorité. Et Arcelor n’évoque ici que le benzène, mais pas le benzopyrène***. “Je suis arrivé en 2012 à la cokerie. Jusqu’à maintenant la direction a fait du rafistolage pour colmater les fuites. Là, avec ce qu’a dit l’inspectrice du travail, ils sont obligés de s’attaquer vraiment au problème », estime Nicolas*. Car jusqu’ici, Arcelor a plutôt essayé de cacher problème, voire d’entraver l’action de l’inspection du travail. Là encore, le récit de la fonctionnaire est sans appel.

Entrave au travail d’un inspecteur

« Après la mise à jour du badge et l’enregistrement de mon véhicule de service, je me suis présentée au portail d’entrée du site. Il s’avère que mon badge avait été désactivé », note, amère, l’inspectrice. « Dans l’attente de l’arrivée du responsable de département, j’ai pu assister à une importante sortie des salariés du périmètre des installations de la cokerie en exploitation, poursuit-elle. Ces salariés n’ont donc pu faire l’objet de mon contrôle. »

Pour l’industriel, il ne s’agit là que d’événements indépendants de sa volonté. “Nous faisons notre maximum pour ouvrir nos portes et faciliter l’intervention des autorités sur notre site”, nous répond-on. L’inspectrice est elle beaucoup moins affirmative : « Ceci m’amène à m’interroger sur la réalité des situations de travail […] L’acceptation aux procédures de contrôles et de signalement, ainsi que d’accompagnement sur le site, ne sauraient entraver le droit d’entrée et de circulation des agents de l’Inspection du travail ». Après ce rappel à l’ordre, elle informe ArcelorMittal qu’elle effectuera d’autres visites inopinées. Selon les syndicats, l’inspectrice s’est rendue à deux reprises dans l’enceinte de l’usine depuis le 8 octobre. Dans le but notamment de vérifier que celui-ci se mette enfin dans les clous.

Plan d’action en 60 points

Arcelor a été contraint de réagir. Comme exigé, la direction du groupe a transmis un plan d’action en soixante points. Il comprend des mesures immédiates, comme l’information des salariés ou le port obligatoire de masque ventilé dans les enfourneuses. Surtout, la feuille de route prévoit « la rénovation des fours« , « améliorer l’étanchéité des cabines des enfourneuses » et même « le remplacement de l’enfourneuse 3 ».

Les échéances associées à la mise en demeure s’étalent jusqu’en 2020. Selon le tableau transmis par ArcelorMittal à l’inspection du travail, quasiment tous les points concernant les mesures immédiates ont déjà été soldés. Il n’en va pas de même pour les mesures à plus long terme.

« On sera jamais aux normes à la date butoir »

« La seule mesure que j’ai pu constater depuis cette visite de l’inspectrice, c’est le port du masque ventilé pour les pilotes de l’enfourneuse”, fait savoir le représentant CFDT. Pour beaucoup, ces mesures arrivent en tout cas bien trop tard. « Cette rénovation de la cokerie prend trop de temps. Le problème, c’est que ça coûte beaucoup d’argent, et que, chaque année, le budget alloué à la cokerie est toujours revu à la baisse, juge-t-on du côté de la CFDT. Pour pouvoir vraiment réparer les fours, il faudrait ralentir le rythme de la cokerie, mais notre carnet de commandes est plein. Selon moi, on sera pas aux normes à la date butoir. Mais ils trouveront une pirouette : une demande de dérogation, négocier un délai supplémentaire… »

Arrêt des machines

Si le calendrier du plan d’action s’étale jusqu’en 2020, une échéance beaucoup plus proche se profile : le 14 avril, les deux enfourneuses doivent être rendues étanches. « Si à la date butoir de mi-avril, l’entreprise ne s’est pas mise en conformité, la sanction sera l’arrêt des machines. Ce serait une catastrophe : l’usine ne peut pas tourner sans la cokerie », commente le représentant CGT.

Du côté de la préfecture, on refuse de commenter cette mise en demeure et ses suites. Quant à l’Inspection du travail, sa direction nous a fait savoir qu’elle était tenue par une obligation de confidentialité. S’il ne le crie pas sur les toits, l’État semble en tout cas être de moins en moins clément avec un industriel qui jusqu’ici, menait son activité hors les cadres. Un problème qui, comme le confiait lors de ses vœux le préfet des Bouches-du-Rhône, se pose « à l’extérieur de son exploitation comme à l’intérieur » (voir ci-dessous). Avant d’ajouter toutefois que « la capacité financière que dégage l’industrie est un atout pour le département ». 

*Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

Violette Artaud et Nina Hubinet

**Contrairement à ce qu’a titré Marsactu dans un premier temps, ArcelMittal a laissé travailler certains de ses salariés parmi des concentrations de benzène 32 fois supérieur aux normes, et non 3000. Il s’agissait donc, comme expliqué dans l’article, d’une concentration de 3207 %. 

***Les concentrations dépassant les normes sont relatives au benzo(a)pyrène et non au benzène, comme l’a écrit Marsactu. Les deux molécules étant cancérigène mais la seconde beaucoup moins présente que la seconde dans la cokerie d’ArcelorMittal. La réponse d’ArcelorMittal concerne en revanche le benzène. 


Pollution de l’air à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine

En décembre dernier, la préfecture a imposé une sanction financière de 15 000 euros à ArcelorMittal pour pollution de l’air. Le préfet des Bouches-du-Rhône a assorti l’amende d’une astreinte de 1500 euros par jour tant que le groupe métallurgique ne respecte pas les normes européennes en ce qui concerne ses rejets de benzène dans l’atmosphère, auxquels sont directement soumis les employés de la cokerie.

Lundi 4 février, France 3 diffusera un documentaire sur la pollution de l’air à Fos-sur-Mer, que Nina Hubinet, l’une des auteures de cet article (membre du collectif de pigistes Presse-papiers), a co-réalisé avec Pierre-Jean Perrin. Dans ce film, un ancien salarié d’ArcelorMittal témoigne : on lui aurait demandé de falsifier certains de ses rapports concernant la pollution. Selon lui, l’industriel ferait également détourner les fumées lors de contrôles.

« Fos, les fumées du silence » sera diffusé le 4 février vers minuit sur France 3 Provence-Alpes, puis sera disponible à partir du 6 février sur le site de France 3. Une avant-première est organisée ce lundi 28 janvier à 18h au cinéma l’Odyssée à Fos-sur-Mer (entrée libre, réservation conseillée : communication.france3PACA@francetv.fr

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