Depuis le bâtiment H, la poudrière du parc Kallisté menace d’exploser

Reportage
Benoît Gilles
12 Déc 2017 6

Depuis plusieurs mois, le bâtiment H du parc Kallisté vit au rythme des tensions entre les habitants de cette grande copropriété dégradée des quartiers nord et les migrants qui y ont trouvé un toit. Sans compter, le réseau de narco-trafic qui voit d'un mauvais œil ces nouvelles arrivées. Plongée dans l'ordinaire d'une cité à la dérive.

Zone de relégation sociale ou de non-droit, ces expressions si souvent galvaudées reprennent de la consistance quand on s’approche du parc Kallisté (15e). Comme si on y passait une frontière au-delà de laquelle la portée des politiques publiques est soudain réduite aux acquêts. À Notre-Dame-Limite, la frontière est aussi climatique. Des plaques de neige persistent dans le creux des vallons, vestiges d’une averse déjà lointaine. Les gens avancent prudemment, emmitouflés, la tête nimbée de buée.

Les frimas de l’hiver, promesses des fêtes de fin d’année, la trêve des confiseurs… Tout ceci s’efface vite face aux tensions que vivent au quotidien les habitants de cette grande copropriété dégradée, objet d’un plan de sauvegarde depuis plus de dix ans. Le vocabulaire utilisé par les habitants eux-mêmes renvoie plus à l’explosion de violences qu’au feu d’artifices de la Saint-Sylvestre.

Depuis plusieurs mois, ces tensions se focalisent sur les deux grandes barres B et H, adossées à flanc de collines. Dans le cadre du plan de sauvegarde, toutes deux doivent être démolies. Concessionnaire en charge du projet Kallisté pour le compte de la métropole, la société d’économie mixte Marseille Habitat a racheté la quasi-totalité du bâtiment B. Le 19 décembre prochain, le tribunal doit ouvrir la voie à une expropriation des sept derniers propriétaires.

Sisyphe travaille à Kallisté

Les locataires seront relogés à Kallisté ou ailleurs. Le bâtiment est réputé vide. « Sauf qu’à chaque fois que nous posons des portes blindées, que nous murons les entrées, nos équipes découvrent le lendemain les appartements squattés », constate Arlette Fructus, élu métropolitaine et municipale en charge de la rénovation urbaine. C’est infernal. Ce n’est pas simple non plus pour nos équipes sur le terrain. Marseille Habitat fait son boulot mais nous devons sans cesse recommencer. » Au H, le problème est le même, la société d’économie mixte a déjà racheté 94 logements sur 113 aux différents propriétaires au H. Aux dires de la présidente de Marseille Habitat, il reste 15 familles dont six propriétaires occupants.

Une fois laissée de côté cette comptabilité administrative, la réalité est tout autre : l’ensemble de l’immeuble est bel et bien habité. Au fil des mois, des familles sans-logis mais aussi des migrants et demandeurs d’asile, le plus souvent issus d’Afrique sub-saharienne se sont installés dans les appartements libérés. Cette présence donne lieu à de vives tensions avec les derniers habitants du H, y compris avec certains dont la situation n’est pas non plus officiellement entérinée par un bail. Les tensions sont encore plus fortes avec les jeunes gens qui surveillent les allers et venues pour le compte du réseau de narco-trafic, qui gère un « charbon » au bâtiment B.

De l’eau en cascade sur neuf étages

Dès le premier pied posé sur le parvis du H, les quelques habitants présents dénoncent une « situation invivable ». « Cela fait plus d’un an que les migrants sont là, explique un homme qui dit habiter dans un des blocs. Ils occupent presque tous les appartements du 38 et du 39 mais il y en aussi au 40 et au 41. » Au 39, ce matin-là, de l’eau coule en cascade le long des escaliers depuis le 9e étage. « Il y a un tuyau qui a cassé », croit savoir un habitant qui ne veut pas donner son nom. Les habitants descendent le portable à la main en mode lampe torche. Pas de lumière dans l’escalier, pas non plus d’ascenseur pour atteindre le 11e étage.

Parmi eux, Kheira, son mari et leurs deux enfants sortent comme on fuit. La plus grande à deux ans et demi et « va déjà à l’école » Kallisté, juste à côté. Le plus petit a un an et tousse dans sa poussette. « Il a de l’asthme à cause de l’humidité », explique sa maman, elle-même malade et en attente d’un titre de séjour pour lequel elle a un récépissé. « Notre appartement, c’est une piscine avec l’eau qui coule et passe sous la porte. Ce n’est pas bon pour les petits », ajoute son mari.

Ce couple algérien paie un loyer à un propriétaire parisien qui vient toucher son chèque tous les mois. « Sinon il envoie quelqu’un. Il a plusieurs appartements à Kallisté », indique Kheira. Elle dit en riant jaune être passé « du Paradis à l’enfer. Parce que notre premier appartement était un studio sans fenêtre rue Paradis. On payait 500 euros. » Ici, ils ont des fenêtres. « Mais jour et nuit, c’est la bagarre permanente. Ils font du bruit, ils se battent. Tous les 15 jours, il y a une grande bataille entre les gens d’ici et les migrants. Avec des couteaux, des armes. On entend tirer. »

« On subit des intimidations »

Un petit groupe de demandeurs d’asile sort du bâtiment 39, juste à côté. Ils sont Nigérians, arrivés via la Libye et l’Italie. « Ils ont pris nos empreintes, là-bas, mais on ne savait pas que cela voulait dire faire la demande de réfugié », explique Prosper Alozie, 26 ans, un bonnet enfoncé sur le crâne. Il dit être en attente du statut de réfugié. Il se fait moins disert pour évoquer les tensions avec le voisinage. « Il y a des gens qui profitent. On subit des intimidations ». La conversation s’arrête là, stoppée par un de ses camarades qui l’interpelle dans sa langue. Le groupe s’éloigne, il montre les bâtiments alentours et fait un signe rapide de couteau sous la gorge, pour expliquer qu’il ne fait pas bon parler des relations de voisinage.

L’entrée du 38 offre un spectacle à peine plus rassurant que le bâtiment d’à côté. Pas plus de lumière. D’une armoire électrique, un branchement sauvage part et rejoint les étages supérieurs. Sur certains paliers, les portes ne tiennent qu’avec du fil de fer. Sur une autre, il est écrit « oublie cette porte sinon t’es mort », sans ce que l’on sache à qui s’adresse cet avertissement. On trouve des encombrants un peu partout sur les paliers. D’ordinaire, ils finissent à l’arrière du bâtiment avec les ordures. Désormais, personne ne prend plus la peine de les descendre.

« Je n’ai qu’une veste »

Kader Traoré vit là dans un appartement quasi nu. Il invite volontiers à y entrer. Quelques minutes auparavant, il circulait en T-shirt malgré le froid glacial. « Je n’ai qu’une veste et je l’ai lavée », s’excuse-t-il. Il est salué par les jeunes qui traînent là. Un grand à la parka poilue et un petit en survèt’ noir qui ne doit guère compter plus de 14 ans. Les deux sont en train d’allumer un feu devant le 38 tandis qu’un troisième s’échine à évacuer l’eau. « Avec les francophones, ça se passe bien », affirment-ils.

Kader Traoré est arrivé là par le bouche-à-oreille depuis la gare Saint-Charles où les migrants se rassemblent depuis plusieurs mois. « Au début, on était hébergés à Forbin en appelant le 115. Et puis ensuite, il n’y a plus eu de place », raconte-t-il posément. Kader Traoré a fui Abidjan où il était menacé de mort pour « trop ressembler à un voleur recherché par la foule d’un quartier voisin ». Il montre les traces de passages à tabac. Après cela, il y a la traversée du désert, huit mois en Libye à travailler pour rembourser le compatriote qui l’a fait sortir de prison et payer le passeur vers l’Italie.

L’intérieur d’un des appartements du H39.

Comme beaucoup d’autres ici, Kader est un « dubliné ». Ses empreintes ont été prises en Italie et c’est donc là qu’il doit retourner pour faire sa demande d’asile. « Je ne veux pas y aller. Je suis francophone. Je veux faire ma vie en France ». Pour entrer dans cet appartement, « un des gars là en bas », a demandé à Kader et aux autres migrants 400 euros. « On a payé 200 euros et après on nous a dit qu’on avait pas à payer ». Il y a l’électricité et l’eau, le chauffage dans les chambres. Tous les matins, ils se rendent à la plateforme du bâtiment pour trouver une embauche au noir pour la journée. Il vit ici depuis un mois « en attendant de trouver mieux ».

800 euros le T4 sans ascenseur

En bas, la tension est montée d’un cran. Une dame tire son chariot de courses et vitupère à l’attention des migrants anglophones qui entrent et sortent. « Cela fait des mois qu’on souffre et personne ne fait rien. Il y a des bagarres en permanence. Je vis au 11e étage sans ascenseur. Je paie 800 euros pour un T4. Il n’y a pas d’électricité dans le couloir. J’ai peur. J’ai peur pour mes enfants. Je veux partir mais pour l’instant, je ne trouve rien. »

Comme pour appuyer ses dires une dispute éclate à quelques mètres d’elle. Le jeune adolescent de 14 ans qui se réchauffait auprès du feu de palettes injurie et menace de mort un jeune homme qui lui répond en anglais sans se démonter. « Ce mec là, il m’a coincé, il y a deux jours. Ils étaient plusieurs. Ils m’ont frappé ». L’anglophone répond sur le même ton même s’ils ne se comprennent pas.

Un peu plus tard, à l’ombre de la cage d’escalier, ce ressortissant nigérian qui dit avoir déposé une demande d’asile défend une position diamétralement opposée : « Ces gars-là sont dangereux. Ils m’ont menacé avec une arme à feu. Ils font partie du réseau. Un de mes amis a été blessé par balle à la jambe. Ce sont eux qui nous menacent en permanence », explique-t-il en anglais. La conversation est rapidement écourtée. Là encore, témoigner est compliqué. Les versions s’opposent. Joint par nos soins, les services de police ne confirme pas cette blessure par balles. Plusieurs témoins parlent également de réseau de prostitution installé par des migrants sans que personne ne puisse le confirmer de manière formelle.

Rester dans le noir

Pendant ce temps, un agent d’entretien poursuit le nettoyage du hall. Aussi absurde que cela paraisse, le ménage est fait dans les blocs où résident encore locataires et propriétaires occupants. « Je change aussi les ampoules mais cela ne tient jamais longtemps parce que les gens les volent et trouvent intérêt à ce que les appartements restent dans le noir », explique ce dernier. Pour lui, les pannes à répétition des ascenseurs relèvent du même registre.

Le syndic en charge des deux immeubles, Jean-Marc Dominici, verra sa mission s’arrêter au premier trimestre 2018. « Marseille habitat prendra le relais », indique-t-il. En attendant il fait clairement entendre son désarroi. « Les ascenseurs sont sans cesse dégradés parce qu’ils se servent de la fosse pour cacher de la drogue ou des armes. Nous sommes dans une zone de non-droit. Un groupe de personnes à la mainmise sur le site. Cela devient ingérable. Il s’agit d’un trouble à l’ordre public. »

Désamianter avant de démolir

Une des solutions envisagées consiste à murer l’entrée des bâtiments une fois ceux-ci vidés en attendant le désamiantage et la démolition. Mais pour envisager d’avancer sur ces questions, il faut que ceux qui vivent au B et au H en soient partis. Et que les entrées murées ne rouvrent pas entre temps. « J’envisage de faire intervenir une société de gardiennage », tente Arlette Fructus, sans trop y croire. « C’est doublement la responsabilité de l’État : pour la sécurité publique comme pour l’hébergement des réfugiés », insiste-t-elle.

Du côté de l’État, on envisage la situation avec prudence. La nouvelle préfète déléguée pour l’égalité des chances, Marie-Emmanuelle Assidon est consciente des difficultés qu’affrontent les acteurs de la rénovation urbaine sur ce site. « Il y a malheureusement des délais incompressibles du fait des procédures judiciaires, explique-t-elle. Pour le reste, à l’issue du diagnostic amiante, on peut imaginer de raccourcir les délais quand on saura où se trouve l’amiante et en quelle quantité. Maintenant personne n’a de baguette magique. Cela sera long et complexe. » Les deux élus se sont réunis sur les lieux la semaine dernière. Mais avant d’envisager de voir le projet de rénovation avancer, il faut régler la question sécuritaire.

La préfecture de police estime avoir pris la mesure du problème « avec des interventions régulières à la fois des services d’enquête et de la direction départementale de la sécurité publique », y indique-t-on. Des unités mobiles étaient présentes sur les lieux la semaine dernière. Mais pour quel résultat ?

« Mais cela fait quatre ou cinq ans qu’on alerte les autorités sur la situation de Kallisté, s’insurge Yahya Benbouziyane, directeur du centre social. Tout le monde s’excite mais on essaie de réveiller un boxeur déjà KO », métaphorise-t-il au sujet de sa cité. Pour l’acteur de terrain, la situation ne date pas d’hier. « Le problème est la durée du plan de sauvegarde. Les deux bâtiments B et H sont censés être démolis et personne ne sait quand. Du coup, quand il y a du vide qui dure les gens s’installent. Où voulez-vous qu’ils aillent ? À Kallisté, il y a toujours eu une grande diversité d’origines et cela se passait bien. Avant les migrants, il y a eu des sans abri, bien de chez nous, des familles avec des enfants scolarisés. Les gens cherchent à avoir un toit sur la tête, c’est humain. Le problème est l’inertie des pouvoirs publics. ».

Dans le hall du bâtiment 39, une petite annonce attire l’œil : « Marre de Kallisté ? Appartement à louer à Maison-Blanche », suivi d’un numéro de téléphone. Maison-Blanche est une autre copropriété dégradée, située au Canet, avec les mêmes problèmes d’habitat indigne, d’ascenseur en panne et de cage d’escalier envahie par les rats. Là aussi, un plan de sauvegarde est envisagée. À Kallisté, le premier plan de sauvegarde a été signé il y a 17 ans. Il est plus âgé que le jeune homme qui fait le guet en bas du H.

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