Depuis la fermeture de la mosquée du Calendal, les musulmans aixois se sentent abandonnés

Enquête
le 26 Déc 2017
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Fermée en janvier, la salle de prière du Calendal n’a toujours pas rouvert. La communauté musulmane compose avec les cinq lieux existants qui peinent à accueillir les nombreux pratiquants. La situation végète et personne, dans les rangs de l’opposition comme de la majorité, ne semble se décider à aborder le problème de front.

La salle de prière du Calendal est fermée depuis près d'un an (image Google street view)

La salle de prière du Calendal est fermée depuis près d'un an (image Google street view)

Des voitures traînent sur la chaussée. La porte en métal, elle, reste close. Au pied d’une vieille barre d’immeubles, l’autoroute en arrière-plan, la mosquée Dar El-Salam n’a pas rouvert depuis le 31 janvier 2017. Considérée comme un haut lieu du salafisme dans les Bouches-du-Rhône et un potentiel foyer de radicalisation, scrutée pendant plusieurs mois par les services de police, l’ancien lieu de culte du Calendal, un quartier périphérique d’Aix-en-Provence, a été fermé à la suite d’un arrêté pris par la préfecture de police. Pour la prière du vendredi, la salle accueillait jusqu’à trois cents personnes.

“Il fallait fermer la mosquée”, assure aujourd’hui Edouard Baldo, tête de liste PS en 2014 et président du groupe d’opposition Démocratie pour Aix. De la gauche à l’extrême-droite, on ne trouve personne pour remettre en cause le bien fondé de la décision préfectorale. Ni celui des deux arrêtés édictés les mois suivants et renouvelant la fermeture administrative. Ces trois documents laissent peu de doute. Tous pointent les prêches de Charef M’rabet, l’imam qui officiait dans la salle de prière jusqu’à sa fermeture, et dénoncent des prises de positions “prônant un islam rigoriste, appelant à la discrimination et à la haine”. « La salle de prière, peut-on encore lire dans l’arrêté, compte parmi ses fidèles des individus adeptes d’un islam radical, entretenant des relations avec des individus connus pour leur radicalisation et leur proximité avec des pro-djihjadistes ».

Denis Gril, président de l’Association d’études et de recherches islamiques (AERI), l’une des principales associations cultuelles de la commune, porte une analyse différente. “La question du Calendal est un peu lamentable, expose celui qui représente l’une des principales voix des musulmans aixois. Le problème c’est le discours, pas le lieu. Fermer un lieu de prière, c’est la solution la plus simple mais ça ne supprime pas le problème. C’est le meilleur moyen de conforter les radicaux dans leur vision de l’Islam. Il aurait fallu entamer une discussion sérieuse avec ces gens-là”. Souad Hammal, élue d’opposition au sein du groupe Démocratie pour Aix poursuit en ce sens : “Dans de nombreuses villes où des fermetures administratives ont été décidées, l’État, la ville et la communauté de fidèles ont ouvert un dialogue constructif. Soit l’association a pris des mesures adéquates en suivant les recommandations des autorités, soit une nouvelle association présentant des garanties de bon fonctionnement a pris le relais”, indique-t-elle.

Les pratiquants dans la tourmente

Lieux de cultes surchargés, conflits de voisinages… depuis presque un an, les musulmans d’Aix-en-Provence font en effet les frais de cette fermeture. Les cinq lieux de prières aixois ne suffisent pas à accueillir l’ensemble des pratiquants de la commune – un peu plus de 2 000 personnes selon les chiffres, invérifiables, qui circulent -, particulièrement pour la prière du vendredi, le rituel qui réunit le plus de fidèles. Les voitures s’entassent devant la mosquée de la ZAC route de Berre, la plus grande salle de prière depuis la fermeture de celle du Calendal. En décembre 2016, un voisin avait saisi le tribunal administratif de Marseille pour demander la fermeture du lieu de culte, arguant que les règles de sécurité nécessaires à accueillir du public n’était pas respectées. “Nous étions déjà en train de mettre aux normes la salle”, indique Denis Gril, par ailleurs vice-président de l’Association islamique française qui gère cette mosquée. Le recours n’a pas abouti. Mais depuis la fermeture de la salle du Calendal, la situation empire et la tension monte avec les riverains dérangés par l’affluence du vendredi. Certains élus d’extrême-droite, Josyane Solari en tête, n’hésitent plus à parler de “prières de rues”. Élue en 2014 sur les listes Front National – elle a depuis quitté le groupe -, proche de Souveraineté, identité et libertés (SIEL), un parti identitaire longtemps satellite du Front National, elle s’insurge contre ce qu’elle considère comme une “islamisation croissante”.

Les relations se crispent surtout entre musulmans et salafistes radicaux. Dernier incident d’ampleur, en mai, autour de l’attribution d’une salle de prière pour les nuits du Ramadan – du 27 mai au 24 juin. À l’époque, trois associations cultuelles demandent à la mairie la mise à disposition d’un gymnase. Parallèlement, une autre association, le Cercle d’Encagnane, constituée majoritairement d’anciens représentant de la mosquée du Calendal, effectue la même démarche. Quelques jours avant le début du Ramadan, la mairie organise une réunion avec l’ensemble des parties prenantes.

Marsactu a pu consulter le courrier d’un représentant associatif adressé au préfet. L’auteur évoque l’étonnante attitude de la mairie d’Aix-en-Provence vis-à-vis de l’association le Cercle d’Encagnane. “Madame le Maire nous explique qu’elle ne peut pas mettre à disposition deux salles et que la mosquée du Calendal ayant été fermée par l’État, il est bien normal que ceux qui y priaient puissent avoir une salle, peut-on y lire. Elle rappelle que c’est la Mairie qui a elle-même octroyé un espace supplémentaire à la mosquée du Calendal. À notre stupéfaction, on avait l’impression que Madame le Maire, devant le Sous-Préfet, plaignait nos frères salafis du triste sort qui leur avait été réservé par l’État”.

Après une réunion particulièrement agitée, l’ensemble des acteurs finiront par trouver un accord et décideront de partager les locaux. Moins d’une semaine plus tard, arguant avoir subis des pressions de la part des représentants salafis, plusieurs associations décident de retirer leur participation à cette convention et tirent un trait sur l’idée d’utiliser la salle. Plusieurs témoignages que nous avons pu recueillir attestent par ailleurs qu’Alain Joissains, ancien maire d’Aix-en-Provence et mari de l’actuelle édile, aurait en parallèle rencontré les membres de l’association Le Cercle d’Encagnane pour leur assurer qu’une salle serait mise à leur disposition pour la période du Ramadan. Interrogée, Maryse Joissains n’a pas souhaité commenter. 

Pas de solution politique

Comment revenir à une situation plus apaisée ? “Il faut un lieu de culte digne pour que nous puissions pratiquer notre religion, avance Denis Gril. Pas seulement d’une mosquée mais un espace qui soit un centre cultuel et culturel.” La communauté a autant besoin de lieux de culte que de rassemblement et demande la mise à disposition d’un terrain où construire un véritable espace dédié à l’Islam financé par les fidèles. Mais qui pourrait porter le dossier ? Pas la maire Maryse Joissains, réélue, entre autres, en insistant sur son opposition à la construction d’une éventuelle mosquée et plutôt en faveur de la réouverture de la salle du Calendal. “C’est clientéliste, dénonce une élue d’opposition. Madame Joissains espère capter les voix des salafistes.” La proximité entre le clan Joissains et les responsables de l’ancienne mosquée du Calendal est un secret de polichinelle. L’un des responsable de la mosquée s’était d’ailleurs vanté dans La Provence de ses bonnes relations avec les responsables politiques de la mairie d’Aix.

La solution ne viendra, évidemment, pas de l’élue d’extrême droite Josyane Solari. Son ancien colistier, Raoul Boyer, frontiste ascendant Marine, admet tout de même de son côté qu’Aix manque de lieux de culte. Reste que quand on l’interroge sur les mosquées, il associe islam et immigration illégale et considère qu’il faut envisager de surveiller tous les lieux de cultes musulmans du territoire. Alors que la construction d’un lieu de culte faisait partie des propositions du candidat Edouard Baldo (PS), lui comme les autres élus de Démocratie pour Aix semblent incapables de se saisir du dossier. Lors du conseil du 23 juin, seule Josyane Solari était intervenue pour dénoncer la mise à disposition d’une salle de prière à l’association le cercle d’Encagnane.

“C’est un sujet complexe”, avance un membre de la gauche aixoise pour expliquer la timidité des socialistes. Une élue confesse elle une véritable faute politique. “C’est moi qui suis culturellement le plus concerné par le dossier, lance Edouard Baldo qui revendique sa culture pied-noirs. Ce qui peut se faire, comme à Istres ou d’autres communes, c’est de mettre à disposition un terrain aux religieux qui se chargeront de financer la construction”.

Ces postures cachent un malaise plus large au sein du groupe PS. Différentes sources mettent en cause la proximité entre Edouard Baldo et les élus d’extrême-droite sur plusieurs dossiers. Selon nos informations, des échanges ont bien eu lieu à ce sujet entre le leader de l’opposition socialiste et Josyane Solari. Edouard Baldo dément avoir transmis des documents ayant permis à la représentante d’extrême-droite de préparer son argumentaire pour le conseil municipal du 23 juin. Josyane Solari, elle, esquive et précise qu’il est “facile d’obtenir des documents sur la mosquée du Calendal”. Gaëlle Lenfant, élue au côté d’Edouard Baldo et figure de la gauche aixoise, ne s’étonne pas de cette porosité. Elle pointait déjà les prises de positions d’Edouard Baldo sur différents dossiers comme l’expulsion d’un bidonville et demande son exclusion du groupe. Du côté de la majorité comme de l’opposition, le sujet suscite des tensions mais reste à l’arrière-plan. Quant aux musulmans aixois, ils devront à l’évidence patienter s’ils espèrent une solution politique.

Clément Pouré

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