"Dans les quartiers nord, les bons élèves du public partent dans le privé"

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le 29 Avr 2013
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Marsactu : Quels sont les critères de dérogation avancés par les parents à Marseille ?
Gwenaëlle Audren*
 : Je n'ai pas eu accès aux données officielles sur le taux d'acceptation ni de demande de dérogation et les tendances évoquées sont issues d'entretiens réalisés auprès de certains chefs d'établissement, de parents d'élèves et de représentants de l'Inspection d'académie. En 2008, l’ordre des critères de dérogations a été modifié et les motifs de handicap, de prise en charge médicale ou de détention d’une bourse, sont désormais ceux qui pèsent le plus de poids auprès de l’IA, dans l’attribution des dérogations. A Marseille, les boursiers sont très nombreux, mais je ne sais pas dans quelle proportion ce critère est représenté que se soit dans les motifs de demande ni même d’acceptation des dérogations. La demande d'option rare reste un motif d'attribution de dérogation, mais il se situe en sixième position sur sept critères. Face à la modification des ordres de priorité au sein des critères de dérogations, le motif de "phobie scolaire" de l'enfant semble se développer mais ce n’est pas un phénomène spécifique à Marseille. Je ne sais pas exactement dans quelle mesure cet argument est classé comme un handicap par l'Inspection d'académie.

La ségrégation socio-spatiale est-elle plus importante à Marseille qu'ailleurs ? Cela se reflète sur les stratégies d'évitement de la carte scolaire ?
Ici, il existe une ségrégation historique dans le périmètre communal, un clivage entre le nord, très populaire et le sud, très favorisé. La ségrégation socio-spatiale est en effet très marquée, bien plus que dans d'autres métropoles mais les recompositions socio territoriales et les politiques urbaines contribuent à la modification des échelles de ségrégation dans la ville. A l'échelle locale, des quartiers par exemple, des formes insidieuses de fragmentation se mettent en place.  Les stratégies d'évitement ne sont pas les mêmes entre le nord et le sud et ne répondent pas aux mêmes impératifs. Dans les quartiers sud on n'a pas "besoin" d'éviter les collèges publics dans la mesure où ils obtiennent de bons résultats au brevet. Dans ces quartiers très bourgeois, comme celui de la colline Perier, il y a une forte densité d'établissements privés huppés à côté de collèges publics. Les parents cherchent à contourner la carte scolaire et à inscrire leurs enfants dans ces collèges privés non pas pour fuir un établissement de "mauvaise réputation", mais davantage pour affirmer une position sociale, se retrouver "entre soi".

Et dans les quartiers nord ?
La problématique est différente dans les quartiers nord. Globalement, les parents recourent moins à des stratégies d'évitement. D'abord ces populations sont moins informées sur la carte scolaire et son fonctionnement, alors qu'en théorie elles devraient être prioritaires pour les dérogations puisqu'il y a plus de boursiers dans ces quartiers que partout ailleurs [les critères sont hiérarchisés et l'existence d'une bourse fait partie de ceux pris en compte par l'administration, ndlr]. Ensuite le problème de l'accessibilité des établissements se pose et celui de pouvoir assumer le budget que les transports représentent. Contourner la carte scolaire est une chose, mais il faut avoir les moyens, si l'on vise un collège plus loin de son domicile, de payer une carte de bus chaque mois… Mais il faut préciser que si l'exemple décrit ci-dessus représente la majorité des pratiques scolaires des élèves défavorisés résidants dans les quartiers d'habitats sociaux, il existe toutefois une grande diversité dans les caractéristiques socio-économiques de ces quartiers, entraînant des stratégies d'évitement variées.

Les fortes recompositions socio-territoriales qui sont en cours dans certains quartiers ont-elles un impact direct sur les stratégies d'évitement de la carte scolaire ?
La Ville affiche, c'est vrai, une volonté politique de créer de la mixité sociale dans les quartiers d'habitats populaires. La stratégie revient notamment à construire des ensembles pour les classes moyennes, des résidences fermées pour les faire venir dans ces espaces. Du coup, ces classes moyennes dépendent des collèges publics des quartiers nord. Ce sont elles qui demandent en majorité des dérogations. Le collège Malraux, du côté de Château-Gombert, est très demandé parce qu'il est fréquenté par un noyau villageois peuplé de classes moyennes. L'exemple de ce collège est particulier dans ces quartiers car cet établissement a été intégré dans le périmètre de la Zac et utilisé comme un "moyen de fixation" des nouveaux habitants. Ce collège est en effet, l'un des collèges publics des quartiers nord à conserver une certaine mixité sociale dans sa population scolaire (22,1% d'élèves défavorisés, 26,9% de favorisés contre 49,6% d'élèves de classes moyennes, Rectorat 2012.)

Vous évoquiez plus haut le recours au privé dans les quartiers sud de la ville. Qu'en est-il dans les quartiers nord ?
Dans les quartiers nord, il existe effectivement un réel phénomène de recours massif à l'inscription dans les collèges privés, du fait de la présence d'une offre privée diversifiée. La problématique est différente des quartiers sud et du désir "d'entre soi", mais aussi du centre-ville où les parents, même en cherchant à contourner la carte scolaire, privilégient toujours le public. Dans le centre de Marseille, l'accessibilité à plusieurs collèges n'implique pas de grands changements comme le recours un peu forcé au privé. En revanche, l'offre scolaire publique dans les quartiers nord est plus dégradée aux yeux des parents d'élèves nouvellement installés dans ces quartiers. En effet, la majorité des collèges appartiennent aux réseaux de l'éducation prioritaire et concentrent une forte population scolaire défavorisée. C'est plus le manque de diversification de l'offre publique et de sa "qualité" qui pousse les parents à choisir des établissements privés. En effet, dans ces quartiers, il existe une offre privée locale jugée de meilleure qualité par ces parents et souvent plus mixte socialement, comme pour le collège Hanri Margalhan dans le 14e. Une partie des bons élèves des collèges publics partent dans le privé.

Du coup peut-on parler d'échec de la carte scolaire et de l'objectif visé de mixité sociale ?
Échec ou pas échec ? Cela dépend de la définition utilisée. Si l'on regarde les effets de cette politique simplement sous l'angle des concentrations d'élèves défavorisés dans les collèges, on peut parler d'une accentuation de ce phénomène dans certains collèges publics des quartiers nord où ces élèves représentent parfois plus de 80% de la population d'un collège. La mixité sociale, dans certains quartiers nord se retrouve plus largement représentée dans les collèges privés comme Henri Margalhan dans le 14e. En termes de représentations sociales, certains collèges privés comme Saint Mauront en centre ville ou Tour Sainte dans le 14e ont un recrutement très populaire. Après, cela dépend bien sûr de la politique de chaque chef d'établissement. Par contre, dans certains collèges privés huppés comme Provence ou Lacordaire on trouve plus de 70 % des élèves qui sont très favorisés. Les taux s'inversent. Même s'il existe une forme de mixité sociale dans les quartiers nord en termes de chiffres, elle n'est pas vécue quotidiennement et ne se retrouve pas dans les collèges publics.

*Gwenaëlle Audren travaille au sein de l'équipe Trames du LPED (Laboratoire population environnement développement) sous la direction d'Elisabeth Dorier.

>>Actualisation le 2 mai : Gwenaëlle Audren a souhaité apporté des précisions que nous avons intégrées sur l'interview publiée mardi.

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Commentaires

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  1. arcoa arcoa

    pas de com?
    c’est vrai que la mixité c’est bien quand c’est sur le vieux-port,
    mais de là a mettre nos gosses dans le public popu,faut pas abuser!

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  2. provence13 provence13

    arretez avec votre mixité sociale ,dans le privé elle existe et ça fonctionne bien ! c’est un problème d’éducation familiale ! pas question de mettre nos enfants avec d’autres mal élevés , non éduqués incapables d’aligner une phrase correcte… Il y a aussi des gens pauvres qui se saignent aux 4 veines pour que leurs enfants évoluent bien

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  3. Anonyme Anonyme

    Privé ou public, les profs et les programmes sont les mêmes. Pourquoi est ce que ça marche pour le privé? Peut-être tout simplement parce qu’on y tolère pas certains comportements et que ceux qui ne veulent pas bosser sont priés d’aller voir ailleurs. Quant à prétendre que les élèves du privé sont tous des richards, c’est entièrement faux. Dans le privé il y a aussi des boursiers et beaucoup d’enfants de classes moyennes dont les parents sont prêts à faire des sacrifices financiers. Il faut malheureusement constater que l’école publique aujourd’hui ne remplit plus son rôle : on y fait de tout, du social, des « activités éducatives » (comprenez on s’amuse), on s’adapte à toutes les minorités qui imposent leur façon de faire et de penser, etc…et on arrive en 6ème sans savoir lire ni écrire. Le privé est le dernier rempart de l’instruction en France. Plus de 100 ans après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est une belle ironie du sort.

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  4. Julie Julie

    Tout à fait d’accord avec ce que dit Annie. J’ai fait la même expérience. Que certains parents estiment que c’est une contrainte pour leurs chers bambins de vouvoyer les adultes, de ne pas couper la parole à tout bout de champ, de rester assis et d’écouter en classe, d’avoir une tenue correcte, de travailler et de respecter les locaux et leurs camarades, c’est leur problème. Malheureusement tout le monde en subit les conséquences. La grande responsabilité de l’Education Nationale c’est d’avoir laissé s’installer et même encouragé ce type de comportement pour favoriser l' »intégration ». Quant au coût du privé, mon fils est boursier et je touche une allocation de rentrée avec laquelle je n’achète pas le dernier survêt de chez Nike, je n’ai pas de portable, ma Twingo a dix ans, il va à l’école à pied et les vacances c’est en colo. Le vrai scandale est de chasser de l’école publique au nom de la « mixité », des enfants qui ont droit aussi à l’instruction et qui eux veulent travailler.

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