Dans le 8e arrondissement, les électeurs écartelés de la droite marseillaise

Reportage
le 21 Avr 2022
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Le 8e arrondissement marseillais était jusqu'alors le jardin de la droite locale. Au premier tour de la présidentielle, les électeurs traditionnels des Républicains ont boudé la candidature Pécresse et choisi d'autres champions.

Les bulletins du premier tour de la présidentielle 2022. Photo : Emilio Guzman.

Les bulletins du premier tour de la présidentielle 2022. Photo : Emilio Guzman.

Gansée dans un polo pastel, les cheveux gris taillés en une coupe courte sophistiquée, Marie tient un petit sac de la chocolaterie de Puyricard à la main. L’après-midi est ensoleillée et la septuagénaire remonte la rue Paradis, au cœur du 8e arrondissement marseillais, presque jusqu’au niveau de l’ancienne permanence qu’ont occupée Dominique Tian et Jean-Claude Gaudin. Marie ne s’appelle pas Marie :”Je ne veux pas donner mon prénom, parce qu’on me connaît pas mal ici.” Elle explique que, sympathisante pendant des années, elle passait de temps à autre à ce siège historique de l’UMP puis des Républicains locaux, le temps d’une soirée électorale ou d’une opération de tractage. Son ton se fait nostalgique. “Ah, soupire-t-elle, Gaudin, c’était quelque chose. Avec lui, la droite ça avait du sens. Maintenant ça ne ressemble plus à rien.” Marie n’a pas voté Pécresse. Ni Macron. Mais elle refuse de dire à qui est allé son bulletin du premier tour.

Dans ce 8e arrondissement marseillais, la droite a longtemps aligné des scores qui ne souffraient aucune contestation. En 2014, Jean-Claude Gaudin est d’ailleurs réélu au premier tour dans son secteur avec 50,08% des voix. En 2017 François Fillon, même lesté du poids des affaires réalise 34% dans le 8e. En 2021, lors des élections départementales, Lionel Royer-Perreaut et Martine Vassal, alors LR, s’offrent 66% dans un bureau du groupe élémentaire Prado Plage. Au premier tour de l’élection présidentielle 2022, le changement d’ambiance est radical. Au groupe scolaire Mermoz, charmante école qui ne souffre pas d’ennuis d’insalubrité, Jean-Claude Gaudin avait ses habitudes d’électeur. Rituellement, la presse le suivait lors de cet exercice républicain. Cette fois, l’école a choisi d’autres champions. Emmanuel Macron y arrive en tête avec 36,6 % des voix et Eric Zemmour arrache, avec 26,4 %, une solide deuxième place. À quelques centaines de mètres, à Prado plage, Macron pointe à 40 % et Zemmour à 32. Dans les deux cas, Valérie Pécresse oscille entre 8 et 9 %. Sur l’ensemble du 8e, jardin de la droite locale, Macron vire en tête à 32, Le Pen atteint 17, comme Jean-Luc Mélenchon, et Zemmour se hisse à 16. Dimanche 24 avril, le bureau Mermoz sera encore scruté comme boussole de la droite locale.

Electeurs et militants KO

“Je ne m’attendais pas à un miracle. Mais pas à un désastre de cette ampleur-là non plus”, convient Yves Moraine, l’ancien maire des 6e et 8e arrondissements. “Nos électeurs traditionnels et, plus encore, nos militants sont KO. Ils sont dans l’état du boxeur amateur qui vient de combattre contre Mohamed Ali.” L’actuel vice-président du département avance comme explication un empilement de faits qui commence avec la défaite cinglante aux municipales de 2020. Non seulement Martine Vassal n’est pas élue à la mairie centrale mais elle perd le fief historique, jugé imperdable, du vieux lion Gaudin. S’ensuivent les tiraillements autour des régionales avec Renaud Muselier qui fait le choix de l’alliance avec les macronistes puis les ralliements des même Muselier et Vassal à la majorité présidentielle. “Ça commence à faire beaucoup, hein ! On peut comprendre que ça ait perdu nos électeurs”, peste Yves Moraine resté, lui, dans le giron LR.

L’ancien adjoint de Jean-Claude Gaudin connaît le secteur comme sa poche et maîtrise parfaitement la sociologie électorale de son quartier : “Ce vote est limpide. On s’est fait piller sur notre gauche par Macron et sur notre droite par Zemmour.” Il raconte que quelques jours avant le scrutin, un diner lui a fait toucher du doigt cette montée du polémiste d’extrême-droite dans l’électorat traditionnel des Républicains : “Sur dix personnes à table, sept ou huit annonçaient qu’elles allaient voter Zemmour. Des gens plutôt issus de catégories socio-professionnelles élevées qui ne voteraient pas pour Le Pen, mais pour lui, oui.”

Du désintérêt et de l’adhésion

La rue ne dit pas autre chose. À musarder de la place Delibes jusqu’au bas de la rue Paradis, vers le Prado, les habitants croisés confirment ce double exode. Sarah et son fils sortent d’une belle boutique de prêt-à-porter. Robe beige et blazer noir pour elle, jeans savamment déchiré pour lui. Le jeune homme votait pour la première fois. Comme sa mère et son père, il a choisi un bulletin Zemmour. Sarah, très cash, explicite : “Nous sommes de confession juive. Et personnellement, je me retrouve tout à fait dans ce que Zemmour dit sur les musulmans. Dans la communauté, beaucoup ont fait comme nous.” Jusqu’alors cette quadragénaire avait “toujours voté pour la droite classique”, pose-t-elle. “Mais là, c’est comme s’il n’y avait personne.”

Jean-Claude Gaudin et Yves Moraine, dans les locaux de l’école Mermoz, lors du premier tour des élections municipales à Marseille, le 15 mars 2020. (Photo C.By.)

“Je suis à droite, pas à l’extrême-droite, moi. Et Marine Le Pen, elle me fait peur.”

Maryse, électrice d’Eric Zemmour

Dans cette artère où battait le cœur de la Gaudinie, le désintérêt pour la droite traditionnellement ancrée là est presque aussi fort que l’adhésion à Eric Zemmour. Maryse et Jacqueline – 83 ans chacune sans en avoir l’air – promènent un petit chien au poil tacheté et mousseux. Toutes les deux ont opté pour Zemmour. “Il y a longtemps, j’ai voté à gauche. Et puis, durant des années pour Gaudin. Mais maintenant, il n’y a plus ni droite ni gauche, ni rien. Il n’y a que Macron ou Zemmour en fait”, cadre Jacqueline. À ses côtés, Maryse opine : “Au moins Zemmour, il apporte du neuf.” Ni l’une ni l’autre, en revanche, ne voteront pour Marine Le Pen au second tour. Jacqueline choisira un bulletin blanc et Maryse, Emmanuel Macron. “Je suis à droite, pas à l’extrême-droite, moi, glisse l’octogénaire, malgré son vote zemmouriste assumé. Et Marine Le Pen, elle me fait peur.”

“Immigration choisie”

L’étroite allée du Dr Camille-Juge permet de filer de la rue Paradis à la rue Jean-Mermoz et de rallier l’école du même nom. C’est là que vote Georges Gomez. Élu RPR puis UMP au côté de Dominique Tian, lorsque celui-ci était maire du 6/8, le sexagénaire revendique d’avoir délaissé son ancienne famille politique. Après un vote Fillon à la présidentielle 2017, Vassal aux municipales 2020 et Moraine aux départementales 2021, il a cette fois glissé un bulletin Le Pen dans l’urne. “J’ai longtemps hésité avec Zemmour. Mais il tourne en boucle sur l’immigration, il n’y a pas que ça, il y a l’économie, les retraites, le pouvoir d’achat… Donc j’ai choisi quelqu’un avec une vision globale”, synthétise-t-il. Marine Le Pen, n’est “pas glamour”, à ses yeux. Il n’en partage pas toutes les idées, assure-t-il : “Avec mon nom, je n’arrive pas de la Creuse. Donc je ne suis pas contre l’immigration. Mais je suis pour une immigration choisie. Oui aux gens qui viennent bosser et s’intégrer, non à ceux qui viennent dealer et nous emmerder.”

Weygand, Guérini et Vassal, c’est pareil. La ville est toujours aussi dégueulasse et il y a toujours autant de fonctionnaires.

Georges Gomez, électeur de Marine Le Pen

L’ex-premier adjoint de secteur se montre très dur avec ses anciens collègues :“La droite locale est en déconfiture complète et elle le mérite. Les élus ici, ils me font penser à la pub des années 80 pour la nourriture pour chiens Pedigree Pal. Vous vous souvenez ? Le gars, il ouvre la boite de conserve et les chiens, ils arrivent en courant. Ils viennent à la gamelle… Et ça, chez les politiques, ça me rend dingue !” L’homme martèle qu’à la ville comme au département, il ne voit aucune différence entre les mandats successifs des uns et des autres : “Weygand, Guérini et Vassal, c’est pareil. La ville est toujours aussi dégueulasse et il y a toujours autant de fonctionnaires. Rien n’avance, ces gens ne tiennent pas leurs engagements.”

Girouettes

Sur la même ligne, Denis Fontaneau, comme toute sa famille, a directement voté Le Pen, dans le bureau de vote de la Grotte-Rolland. “Je militais à droite depuis 1994. D’abord avec Robert Assante, puis Richard Miron, Jean-Claude Gaudin, Laure-Agnès Caradec et bien sûr Yves Moraine.” Il s’émeut d’élus qui sont devenus “des girouettes”. Il égrène “Valérie Pécresse qui quitte les Républicains puis revient, Muselier qui quitte la vie politique puis revient puis va chez Macron et Vassal aussi… Alors là, j’en ai marre. J’ai jeté ma carte LR. C’est terminé.”

Danielle, 80 ans, carré platine et grosses lunettes d’écailles, vote aussi à l’école Mermoz. Elle se balade avec Marylène. “On est copines, mais on vote pas pareil !”, prévient Marylène, rouge à lèvres couleur bois de rose et teint bien hâlé. Devant la vitrine d’une pimpante boutique de déco, elles devisent gaiement. Elles sont de droite, toutes les deux. Mais Danielle, électrice d’Yves Moraine aux municipales et qui “n’aime pas trop les extrêmes”, a fait confiance à Emmanuel Macron. Tandis que Marylène a donné son suffrage “à Marine” comme elle le faisait “pour son père avant”. Danielle aurait pu voter pour Pécresse. “Ah, c’est vrai !, rétorque l’octogénaire. Mais l’idée ne m’a pas effleurée.” À ses côtés, sa copine lepéniste offre un petit regard plein de commisération : “Peuchère, même à moi elle me faisait peine par moments.” Pas assez manifestement pour la rallier à sa cause ; pas assez non plus pour que le corps électoral des Républicains – du 8e arrondissement de Marseille et d’ailleurs – se fédère sous sa bannière.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Vous n’avez rencontré que des intellectuel.les lors de cette enquête !
    Et bizarre qu’avec un si long papier vous n’ayez pas même cité le nom de la députée du 2ème secteur 7 et 8èmes arrdts Claire Pitollat lrem, alors que le prochain enjeu, ce sont les élections législatives et qu’ici Macron est arrivé largement en tête ?

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    • MarsKaa MarsKaa

      Les intentions de l’article semblent etre de sonder les électeurs LR . Pas de faire un état des lieux exhaustif et précis des votes dans le 8e.
      Il y a forcément des biais, dont celui de se baser sur un micro trottoir réalisé au hasard des rencontres dans la rue.
      Il n’empêche que je trouve l’article intéressant pour ce qu’il est.

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  2. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Ce qui est frappant, dans ces beaux quartiers – comme d’ailleurs à Neuilly-sur-Seine ou dans le XVIe arrondissement de Paris -, c’est ce vote décomplexé de la bourgeoisie pour un néo-nazi à côté duquel Le Pen paraît quasiment modérée. A la place de ces gens qui sont censés savoir se servir de leur cerveau, j’aurais honte.

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    • LuD92 LuD92

      Mais ce n’est pas le cerveau qui compte, ou plutôt, il ne fait que compter (avantages patrimoniaux, fiscaux, entre-soi mobilisé au sein de puissants réseaux bourgeois)

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    • MarsKaa MarsKaa

      Il possède une (au moins) montre à 25 000 euros, en or fin, et a longtemps écrit dans le Figaro. Ses réseaux sont dans les grandes fortunes de France. Cela suffit à la petite bourgeoisie marseillaise. Le reste, on s’en fout.

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Chers amis , franchement , vous attendiez quoi du vote de ces quartiers ?.
    Elevée non pas au grain dès sa plus tendre enfance mais dans des écoles confessionelles biens comme il faut ( il faut toujours travailler les fondamentaux ), la bourgeoisie marseillaise bien conservatrice, bien à droite et bien catholique ( le dimanche matin ou à la messe de 18 heures le samedi, pour la conscience) se dévoile dans son entre soi entre deux lectures de Valeurs actuelles.
    Alors les “damottes” du 8eme se lâchent, orphelines de Jean Clôdeueueueu qui sous son air faussement bonhomme est un réactionnaire de première. Et bien, allons y gaiement défoullons nous, cela fait du bien et cela alimente les conversations du bridge du mardi après -midi.
    Malheureusement ces gens ont les manettes économique, et donc sociales ,et nous en connaissons les conséquences depuis 25 années sur Marseille.

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    • Mars, et yeah. Mars, et yeah.

      Que les personnes interrogées collent à votre stéréotype, évidemment. Mais de là à généraliser…

      Cet article ne concerne que LR (pour ce qu’il en reste), ce qu’il fait très bien.

      N’en faisons pas une généralisation du vote d’un quartier plutôt complexe sociologiquement, entre vieux fachos historiques, ex-68ards (dont une partie a basculé effectivement du côté obscur, coucou La Grotte Rolland), jeunes et moins jeunes cadres, et tous les habitants représentants les professions intermédiaires qui sont bien là, eux aussi.

      Et si “ces gens” ont les manettes économiques, chaque citoyen a le même droit de vote.

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  4. ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

    “Je ne m’attendais pas à un miracle. Mais pas à un désastre de cette ampleur-là non plus”
    Décidément Yves Moraine ne nous décevra jamais dans son role de comique politique local. Sans déconner Yves, après ta dérouillée aux municipales suite à une campagne d’un ridicule absolu, après ta garde à vue pour des procus bidons, après ta super négociation auprès de FO-poubelles qui a asphyxié la ville pendant 3 mois, après le ridicule de ta patronne Martine et de ta pieuse copine Catherine qui font un mourre de six pans de long car le milliard pour les transports ne servira pas au tram des Catalans, après le bal des girouettes où tous tes copains ont rallié Macron à la dernière minute (au moins tu es resté fidèle, malgré ton parrainage pour MLP) et avant la dérouillée historique des législatives, tu ne t’attendais pas à un tel désastre. Yves, t’as un bon carnet d’adresse en avocat, alors lache la politique. Définitivement.

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Il m’avait échappé que l’inénarrable Moraine parrainait Le Pen. D’où, sans doute, sa fidélité à ce qui reste de LR dans les Bouches-du-Rhône, un satellite du RN.

      Au moins est-il cohérent aussi avec sa fidélité à Gaudin, qui n’avait pas hésité à s’allier avec l’extrême-droite pour gouverner la région PACA naguère.

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    • MarsKaa MarsKaa

      Rappels z’utiles ! Merci !

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    • Mars, et yeah. Mars, et yeah.

      J’aurais voulu balancer moi aussi un bon mot bien acides à ce cher Yves “Captain Chocolat” Moraine, mais vous avez tout dit, et fort bien dit.

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  5. Patafanari Patafanari

    No pasarán! Le 8e restera Français !

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  6. TINO TINO

    quelle pagaille!! Mais le macronisme ne prospère t il pas sur cette pagaille? Ni droite, ni gauche. Ralliement de renégats de droite et de renégats de gauche. Cà promet pour les législatives!!!!

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  7. Tarama Tarama

    Ce qui est frappant, c’est que l’absence de culture politique (pour rester poli) est répandue dans toutes les strates de la société. Les gens votent comme ils éliraient la plus belle bête de la foire aux bestiaux.

    Une escroquerie saute néanmoins, celle qui faisait de Gaudin, Monsieur je-me-fais-élire-grâce-aux-voix-du-front-national, un centriste.
    Son électorat parle pour lui.

    Le problème électoral de Pécresse, c’est qu’elle n’avait aucune différence avec Macron. C’est la droite classique.

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